En dix ans, le travail social est en train de devenir l’un des secteurs les plus documentés de l’action publique… et l’un des moins transformés. Les rapports se succèdent, les titres se durcissent, les mots sont de plus en plus alarmistes, mais le quotidien des équipes, lui, change peu. Voici un tour d’horizon qu’il parait nécessaire de rappeler à celles et ceux qui auraient la mémoire un peu courte.
2013–2023 : la décennie des constats
Les États généraux du travail social ouverts en 2013 avaient lancé un cycle inédit de diagnostics. Le Livre blanc du travail social 2023 rappelle explicitement cette filiation : des États généraux au Livre vert 2022, il consolide des constats déjà bien connus, du manque de reconnaissance à la perte de sens, en passant par les salaires décrochés et la bureaucratisation.
Le Livre blanc, remis par le Haut Conseil du travail social (HCTS) sous la présidence de Mathieu Klein, parlait d’« état d’urgence » et de « crise d’attractivité ». Il proposait 14 recommandations : revaloriser les métiers, revoir les ratios d’encadrement, refonder la formation, simplifier les procédures, mieux intégrer les grandes transitions écologique, démographique et numérique. Sur le papier, tout y est.
La crise sanitaire, révélateur d’une invisibilité
Entre‑temps, la crise Covid a joué le rôle de révélateur brutal. Les travailleurs sociaux ont assuré la continuité de l’accompagnement, souvent en première ligne, mais sont demeurés largement invisibles dans la gestion politique de la pandémie. A l’époque je l’avais résumait ainsi : le coronavirus a « ramené le travail social à l’essentiel », sans pour autant que cette utilité sociale soit pleinement reconnue dans les décisions publiques
Urgences alimentaires, isolement, décrochages, violences : la crise a mis à nu ce que le travail social amortit au quotidien. Mais les rapports produits à la suite du Covid sont restés très centrés sur la gestion de crise, sans véritable bascule vers une refondation du secteur.
Le Livre blanc 2023 : pic d’alerte, faible traduction
Le Livre blanc 2023 est sans doute le texte le plus abouti de cette séquence. Il affirme que le travail social n’a « jamais connu une crise d’attractivité aussi intense » : difficultés sérieuses de recrutement, désaffection des jeunes pour les formations, baisse de la qualité d’accompagnement.
Pourtant, comme le relèvent plusieurs analyses, ce Livre blanc reste encore largement gestionnaire : il traite de salaires, il demande des ratios pour les accompagnements, un virage des formations. Il nous parle de l’impact des procédures. La question du financement global et des arbitrages budgétaires a été posée mais sans réponse significative. Rappelons une nouvelle fois que le Livre blanc n’a pas été, à ce jour, traduit en actes.
2024–2025 : la prospective, ou la question de la survie
En 2024, le HCTS adopte une nouvelle feuille de route 2024–2025. Elle crée notamment un groupe de travail dédié à la prospective pour « donner des suites opérationnelles et concrètes » au Livre blanc et réfléchir au travail social à l’horizon 2030–2040.
Lors de l’assemblée plénière du 9 décembre 2025, le HCTS présente les premiers scénarios pour le travail social en 2050. Nous serions alors face à un choix entre « avenir souhaité » et « avenir à craindre », en posant une question surprenante : y aura‑t‑il encore des travailleurs sociaux professionnels en 2050 ?
Autrement dit, en dix ans, on est passé de : « Comment améliorer le travail social ? » à « Comment le sauver ? », puis à « Survivra‑t‑il ? ».
Ce que révèle cette évolution
Si je devais résumer l’évolution en une phrase :
2015 : « Comment améliorer le travail social ? »
2023 : « Comment sauver le travail social ? »
2025 : « Le travail social survivra-t-il ?«
C’est le passage :
- De la réforme à la refondation
- Du diagnostic à la prospective
- De l’optimisme au réalisme « tragique »
Le rapport « prospective » est le premier à intégrer l’hypothèse de l’échec. Les scénarios catastrophes ne sont plus des repoussoirs rhétoriques mais des possibilités sérieuses.
Ce qui change… et ce qui se répète
Ce tournant prospectif marque une vraie rupture. Les scénarios du HCTS intègrent les mégatendances : vieillissement, transition climatique, risques de plateformisation, montée de l’intelligence artificielle dans les procédures et l’accès aux droits. Ils prennent au sérieux l’hypothèse d’une ubérisation du secteur, voire d’une substitution partielle par des dispositifs automatisés et du bénévolat.
Mais dans le même temps, les recommandations restent étonnamment stables : revaloriser, simplifier, renforcer la participation des usagers, soutenir la recherche, améliorer la formation. La Fédération des acteurs de la solidarité, dans son analyse du Livre blanc, avait déjà souligné ce paradoxe : les constats sont de plus en plus solides, les recommandations cohérentes… et leur mise en œuvre demeure totalement incertaine.
Voilà des rapports avec des sujets qui cochent toutes les cases :

J’aurais pu ajouter le livre vert et le rapport sur la crise sanitaire
Le point de vue des professionnels : la fatigue des rapports
Vu du terrain, cette répétition se traduit par une forme de lassitude. Les retours publiés sur mon blog « Écrire pour et sur le travail social » montrent bien ce décalage : des travailleurs sociaux y décrivent un quotidien saturé par les tâches administratives, la pression des chiffres et les réorganisations, alors même que les rapports promettent simplification et recentrage sur la relation.
Rien ne bouge vraiment. et le nouveau budget voté à la peine pour 2026 demande aux ministères « non prioritaires » (dont la cohésion sociale fait partie) de se serrer la ceinture et de faire de nouvelles économies. Alors les rapports peut-on se dire « à quoi bon ? »
En finir avec les rapports qui au final tournent un peu trop en rond
Alors, comment « en finir avec les rapports qui disent à peu près tous la même chose » ? Le problème n’est plus seulement la qualité des textes : le Livre blanc 2023, la feuille de route 2024–2025 et le travail prospectif sont solides, documentés, souvent ambitieux. Le problème tient plutôt à l’usage qui en est fait – ou plutôt qu’il n’en est pas fait.
Tant que ces rapports resteront confinés aux circuits institutionnels, sans débat public large ni engagement budgétaire assumé, ils continueront de décrire ce qui ne va pas… sans changer le réel. L’enjeu est désormais de déplacer la scène : faire de ces textes des supports de discussion entre travailleurs sociaux, personnes accompagnées, élus locaux et nationaux, chercheurs, plutôt que des objets techniques réservés uniquement à celles et ceux que le sujet intéresse..
Tous ces rapports peuvent devenir le point de départ de ce qui manque encore : un véritable choix politique et des actes qui visent à répondre aux besoins identifiés. Tout le contraire du « laisser faire et voir venir » du monde libéral actuel qui ne voit te travail social que comme un coût et non comme un investissement gagnant pour tous.
Sources
- 2014 : Pour des états généraux du travail social en lien avec la réalité de terrain et les interrogations des professionnels…
- 2016 : Le plan d’action du gouvernement en faveur du travail social. Concrètement, on en est où aujourd’hui ?
- 2017 : Dix recommandations pour une réelle participation des personnes accompagnées aux instances qui les concernent (Rapport du HCTS)
- 2021 : Le travail social face à la crise sanitaire : un rapport du Haut Conseil du Travail Social essentiel à diffuser
- 2022 : Où en sommes nous après le livre vert du travail social ?
- 2023 : Le Livre Blanc du Travail Social : un appel à l’action pour un avenir solidaire
- 2024 : Que penser de la nouvelle feuille de route du Haut Conseil du Travail Social ?
- 2025 / 2026 : Le travail social en 2050 : ubérisation, disparition ou architecte de la cohésion sociale ?
Photo : depositphotos ferrerivideo



Une réponse
L’accumulation des rapports est une pratique courante de l’administration et des politiques.
N’oublions pas non plus les changements d’appellation : Le Conseil Supérieur du Travail Social devenant le Haut Conseil du Travail Social…