Pour des états généraux du travail social en lien avec la réalité de terrain et les interrogations des professionnels…

Les états généraux du travail social prévus en juin 2014 ont pour ambition de dresser un état des lieu des réalités rencontrées par les professionnels qui mettent en œuvre des interventions sociales auprès de la population mais aussi de revisiter les formations et les pratiques professionnelles (un vaste programme, bien ambitieux). La connaissance du terrain et l’expertise des travailleurs sociaux sont des éléments essentiels à prendre en considération pour l’élaboration de politiques sociales cohérentes et adaptées aux besoins. Pour autant les travailleurs sociaux  sont particulièrement exposés tout comme le sont les institutions qui mettent en œuvre les politiques de protection de l’enfance et des personnes vulnérables et dépendantes. les premières rencontres régionales ont lieu actuellement en PACA Face à la multiplication des attentes et des besoins exprimés, il est nécessaire que le travail social soit repositionné dans ses fonctions essentielles dans le respect d’un cadre éthique des pratiques d’intervention.

  1.  Le champ d’intervention des travailleurs sociaux est très large

Les travailleurs sociaux sont sollicités sur des sujets les plus divers qui vont de l’aide aux personnes qui n’ont pas accès à leurs droits, aux sans emplois, sans logement… Ils interviennent dans des domaines très divers, tels la prévention et la protection des plus fragiles, l’insertion… Ils sont très souvent confrontés à ce que l’on appelle « les maux de la société » (pauvreté, violences intra-familiales ou de voisinage, pertes de repères des personnes les plus fragiles à tous les âges de la vie, maladies, dépendances, pertes d’autonomie…). Ils contribuent tout autant à maintenir le lien social, à le développer dans une logique de solidarité. « Le travailleur social croit aux trois valeurs républicaines énoncées dans la constitution française : liberté, égalité, fraternité. Il est prêt à s’impliquer et à mobiliser ses compétences et son éthique pour que ces principes s’incarnent dans le réel. Il se souvient que la fraternité n’est pas qu’un devoir moral, qu’elle est aussi un choix de société qui date de la révolution française »1.

Le travailleur social ne peut pas être le réceptacle de tous les problèmes de la société. Qu’il soit généraliste ou spécialisé ses interventions ont des limites. Il ne décide pas pour autrui, il ne juge pas, il recherche avec les personnes des solutions acceptables et réalisables dans le respect des lois et des règles du « bien vivre ensemble ».

2 Le travailleur social est exposé. Il agit avec responsabilité et aide à la résolutions des difficultés. Il ne travaille pas seul. 

Il lui est fréquemment demandé d’intervenir dans des situations dites « à risques ». Lorsqu’un drame survient, leur travail est très souvent l’objet de fortes remises en cause de la part des médias et de certaines associations. Ils sont exposés à une double critique : D’un coté il leur est reproché de ne pas agir de façon suffisamment directive et autoritaire afin de protéger les plus fragile et dans un même temps, ils sont aussi tout au contraire accusés d’agir de façon excessive en s’immisçant dans la vie privée des personnes et des familles. Dans une société en crise économique et de valeurs, les institutions dans lesquelles ils travaillent sont elles aussi mises en cause. En outre, « Pour évoluer dans un secteur en pleine mutationLes métiers sociaux ont connu ces dernières années d’importants bouleversements. La décentralisation de l’action sociale, la politique de la ville, la diversification des intervenants et des politiques sociales mais aussi de nouvelles problématiques liées à la persistance du chômage, à l’exclusion sociale, au vieillissement de la population nécessitent une adaptation constante à ces réalités. Les problématiques sociales sont de plus en plus complexes, les métiers sociaux requièrent de plus en plus de compétences. Pour être efficaces, il leur faut aussi agir en réseau avec des professionnels de la santé, du logement, de l’éducation….. »2

Le travailleur social intervient dans un environnement qui évolue sans cesse (législatif, culturel, économique). Il est conduit à poser sans cesse la question du sens des actes qu’il pose, de leur utilité et de leur efficacité. Il ne travaille pas seul. Il intervient très souvent dans des équipes pluridisciplinaires. Il développe une connaissance du « réel concret et opérationnel». Confronté aux logiques institutionnelles, il est aussi le témoin des dysfonctionnements sociaux. Son expertise est encore trop peu utilisée pour la définition de politiques sociales opérationnelles. Il connaît l’intérêt mais aussi les limites des dispositifs et de l’application des loi. Un manque ou une absence de reconnaissance de cette expertise est préjudiciable à l’élaboration de politiques sociales mais aussi de politiques de services au sein des institutions en charge de l’action sociale sur le territoire.

 3 Les travailleurs sociaux sont formés et agissent avec méthode. Ce sont des professionnel(le)s engagé(e)s

Les travailleurs sociaux sont formés afin de pouvoir agir de façon professionnelle, avec logique et cohérence sans se laisser envahir par les affects d’où qu’ils viennent. Respectueux du droit, il mettent en œuvre les politiques sociale décentralisées. Leurs études en alternance sont validée par des diplômes d’état encadrés par la législation. Dans le cadre des missions qui lui sont confiées, le travailleur social accomplit des actes professionnels engageant sa responsabilité par ses choix et ses prises de décision qui tiennent compte de la loi et des politiques sociales, de l’intérêt des usagers, de la profession, de ses repères pratiques et théoriques construits au fil de l’histoire, ainsi que de lui même en tant qu’individu et citoyen.

Le travailleur social ne peut être un exécutant de tâches à la demande de ses interlocuteurs. Il n’est pas non plus un opérateur d’une politique sociale centrée sur la mise en place de dispositifs. Son positionnement singulier face à toute demande le conduit à interroger le sens de son action et à interroger sa place et son rôle. « A la fois militant humaniste et artisan de la relation, le travailleur social porte des convictions » « le travailleur social considère aussi que la société a le devoir de secourir les personnes les plus fragiles. Il prend le temps de s’arrêter auprès des personnes vulnérables pour avancer à leur rythme, souvent décalé avec celui de la société qui exige de tous la flexibilité et l’hyperperformance. il crée avec elles un « temps partagé », en prenant en compte leur potentiel et leurs compétences, autant que leur problème physique ou leur handicap psychique, leur souffrance et, parfois, leur profond découragement. son intervention permet à chaque personne d’être considérée dans sa dignité et de continuer à se construire. il met en oeuvre une posture éthique au sens défini par le philosophe Paul Ricoeur « la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes»3.

 4 Le travail social dispose de définitions nationales et internationale qui précisent ses fonctions

« Le travail social a pour fonction essentielle d’aider  des personnes ou des groupes sociaux qui, pour des raisons diverses, ne participent plus à toutes les dimensions de la vie sociale, à retisser la trame des liens de réciprocité avec autrui. Il contribue à les rendre autonomes pour exercer pleinement leurs responsabilités de citoyens ».4 Cette définition validée par le Conseil Economique et Social est en cohérence avec celle de l’Organisation des Nations Unies qui dès 1959 indiquait que le travail social est une relation d’aide qui vise à permettre aux personnes de vivre dans leur milieu social5. Enfin la Fédération Internationale du Travail Social (IFSW) indique que le travailleur social « cherche à promouvoir le changement social, la résolution de problèmes dans le contexte des relations humaines et la capacité et la libération des personnes afin de améliorer le bien-être général. Grâce à l’utilisation desthéories du comportement et des systèmes sociaux, le travail social intervient au point de rencontre entre les personnes et leur environnement. Les principes des droits de l’homme et de la justice sociale sont fondamentaux pour la profession ».6

L’ensemble de ces définitions englobe une multitudes de fonctions. Celles ci sont toutes centrée sur l’aide et la promotion des personnes et des groupes afin qu’ils puissent prendre place au sein de la société dans laquelle ils vivent.

Faut il aujourd’hui redéfinir le travail social ? Si oui pourquoi et dans quels buts ? Les définitions internationales et nationales actuelles sont elles inadaptées face aux crises de la société ? Mais aujourd’hui, les travailleurs sociaux peuvent il exercer leur profession dans le respect des finalités pour lesquelles ils sont formés ?

 5  L’exercice du travail social c’est la gestion de tensions

– Les personnes rencontrent les travailleurs sociaux pour être informés et aidés lorsqu’elles sont en difficulté ou incertaines face à leur devenir. La population est soumise à des contraintes plus ou moins difficiles à gérer notamment pour les personnes les plus fragiles

  • Contraintes économiques face à la perte d’un emploi, d’un changement de situation administrative…
  • Contraintes sur sa vie personnelle et les proches face aux « accident de la vie » (perte d’un logement, rupture familiale, maladie, perte d’un être cher, handicap…)
  • Contraintes sociale face aux regards et positionnement de l’entourage quand surgit un événement considéré comme réprouvable ou peu accepté ( séparation, perte de statut professionnel, crise familiale…)

Les personnes qui vivent ces tensions doivent normalement trouver chez les travailleurs sociaux une écoute et une attention accompagnée d’une absence de jugement permettant la recherche de solutions.

Les travailleurs sociaux n’ont pas réponses à tout. Ainsi par exemple, ils ne disposent pas de logement ou encore de subsides permettant de pallier un budget qui ne permet pas d’assurer l’essentiel. Il doivent passer par l’instruction de demandes administratives devenues de plus en plus complexes parfois impossibles à remplir. Mais c’est aussi lorsqu’il n’y a pas de réponse qu’il est important qu’ils soient là pour soutenir et accompagner les personnes qui vivent des difficultés sans solutions immédiates. Quand un travailleur social reçoit une personne, Il se doit d’abord de l’écouter et de comprendre ce qui se passe pour elle. C’est à partir de l’acceptation de cette subjectivité qu’il construira en accord avec la personne un plan d’aide. Il n ‘agira pas à la place. Il est là pour soutenir, aider à comprendre et proposer des solutions acceptables et réalisables en s’appuyant sur les capacités de la personne mais aussi les dispositifs locaux et nationaux existants prévus par le législateur. Mais aujourd’hui l’accès à ces dispositifs est devenu complexe et inadapté à la réalité des demandeurs.

6 Des travailleurs sociaux « écartelés » entre leurs missions initiales et les attentes des pouvoirs publics économiques, politiques et administratifs

Les travailleurs sociaux travaillent dans des institutions elles mêmes en crise et sous tensions

  • économiques avec des budgets contraints qui limitent leurs moyens : Il est aujourd’hui demandé aux institutions sociales de faire plus avec moins au à minima à moyens constants. Les process de travail sont modifiés dans un objectif d’une meilleure rentabilité.
  • administratives en lien avec des législations complexes et des règlements contraignants : Les règles liées à chaque dispositifs s’empilent et ne tiennent pas compte les unes des autres. Certains travailleurs sociaux doivent jongler avec plusieurs dizaines de dispositifs pour une seule et même personne.
  • politiques en lien avec une pression des usagers qui interpellent les élus et les administrateurs de structures. Les interventions pour recevoir en priorité celles et ceux qui ont eu accès à tel élu ou tel responsable administratif sont régulières et depuis la décentralisation et la proximité semble se développer.
  • sociales avec certains usagers eux mêmes qui mettent en place des stratégies de contournement pour atteindre leurs objectifs. : L’aide contrainte qui leur est imposée par les dispositifs ( RSA, MASP, Protection de l’enfance…) mettent à mal une communication transparente et la relation de confiance.

Chaque typologie de tension s’inscrit dans des logiques susceptibles de s’ignorer mutuellement. Ces logiques ignorent aussi les finalités et les méthodologies d’intervention des travailleurs sociaux.. Ceux ci doivent répondre aux demandes de l’ensemble des acteurs mêmes si celles ci sont incompatibles. Ces difficultés épuisent les travailleurs sociaux, et les conduit parfois à perdre le sens de leur action. Parfois il leur est demandé d’agir en dehors même du processus d’aide sans « le problème n’est pas tant le face à face avec des usagers agressifs, violents, complexes ou exigeants, que la difficulté à tenir la durée nécessaire à une écoute adaptée à la personnalité de l’usager ; une durée et une qualité de la relation inconciliables avec les contraintes de temps et les standards de gestion impartis par les institutions. » « Remontés, démontés ou épuisés, les travailleurs sociaux ne cessent de traverser des épreuves difficiles et qui pour une grande part ont partie liée aux recompositions du travail social. Ces épreuves sont parfois insurmontables tant les prescriptions sont impossibles à réaliser ou le situations d’emplois précaires. »7

7  Il y a nécessité de repositionner le travail social dans ses fonctions essentielles en les définissant dans le cadre d’une éthique des pratiques d’intervention .

Dans un monde en perpétuel mouvement fortement exposé médiatiquement, il est nécessaire aujourd’hui

  • de veiller à développer des pratiques de bientraitance tant auprès des professionnels que des usagers avec qui ils agissent.
  • de respecter les outils méthodologiques qu’ils utilisent et qui ont fait leurs preuves dans la prise en compte des situations.
  • de rappeler leur missions et les fonctions qu’ils occupent au sein du corps social
  • de valoriser leurs actions et de mieux les reconnaître
  • de leur apporter des perspectives en vue à travers l’élaboration et la mise en œuvre de politiques sociales portées par du sens et l’expertise
  • de veiller à ce que la logique de réductions des coûts et maitrise des budget ne contribuent pas à détourner les travailleurs sociaux de leurs missions premières

En 1972 la revue Esprit8 s’interrogeait sur la place des travailleurs sociaux baptisés pour l’occasion « nouveaux hussards de la République ». Elle questionnait leur capacité « d’inventer de nouvelles solidarités, voire un nouveau militantisme ».  en 1998 , cette même revue interrogeait l’utilité du travail social face à la montée du chômage, de la précarité et l’instauration de politiques d’insertion. Aujourd’hui qu’en est il du travail social dans ses missions premières ? Quels moyens et quels outils les travailleurs sociaux peuvent ils mobiliser pour lutter contre les inégalités et développer la cohésion sociale ? Quels sont les freins et les atouts, les compétences de ces dizaines de millier de professionnels qualifiés ? Quel sens donner à leur travail. ? Si les états généraux ne traitent pas ces questions qui, si elles sont complexes, n’en sont pas moins utiles pour la cohésion sociale, nous aurons encore une fois manqué une occasion de donner à voir l’utilité et la pertinence  des interventions en travail social et démontré notre incapacité à nous projeter de façon  consciente et volontaire dans un avenir professionnel porté par du sens.

Didier Dubasque

1 In « Devenir travailleur social pour bâtir une société plus solidaire » Groupe de travail su CSTS

2 texte d’introduction rubrique « pourquoi devenir travailleur social » (http://www.social-sante.gouv.fr/

3 idem note 1

4 Rapport du Conseil Economique et Social – Rapporteur M. Daniel LORTHOIS – Mutations de la société et Travail Social – assemblée plénière des 23 et 24 mai 2000

5 la définition complète est « Le travail social est une activité visant à aider à l’adaptation réciproque des individus et de leur milieu social, cet objectif est atteint par l’utilisation de techniques et de méthodes destinées à permettre aux individus, aux groupes, aux collectivités de faire face à leurs besoins, de résoudre les problèmes que pose leur adaptation à une société en évolution, grâce à une action coopérative, d’améliorer les conditions économiques et sociales ».

6 L’IFSW regroupe des associations professionnelles de travailleurs sociaux de 90 pays. En fin de définition elle précise qu’ étant donné que le travail social au XXI siècle est dynamique et évolutif, aucune définition ne peut être considérée comme exhaustive et définitive.

7 Synthèse de la recherche « Usure des travailleurs sociaux et épreuves de professionnalité. Les configurations d’usure : clinique de la plainte et cadres d’action contradictoires » (février 2007-mai 2008, Resp. B. Ravon).

8Pourquoi le travail social ? Esprit avril-mai 1972

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0 réponse

  1. …et depuis toutes ces années avec un chômage sans croissant, augmentation de la pauvreté etc….il faut encore un hm. état des lieu des réalités pour ENFIN comprendre ce qu’il faudrait faire.
    Hilarant…et surtout triste.
    Amicalement
    Viggo

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