Pour comprendre ce qui attend le travail social avec les futurs robots humanoïdes, il faut partir d’une scène en apparence banale : un jeune ingénieur indien qui plie des serviettes devant une caméra, des centaines de fois par jour. Dans la ville industrielle de Karur, au sud de l’Inde, Naveen Kumar fixe une GoPro sur son front, suit une chorégraphie minutieuse (prendre la serviette à droite, la secouer, la plier trois fois, la déposer à gauche) et recommence à la moindre erreur ou au moindre dépassement d’une minute. Ces gestes, corrigés, annotés, recombinés, servent à entraîner ce qu’on appelle désormais « l’IA physique » : des modèles capables de transformer des données et des mouvements en actions de robots humanoïdes dans notre monde matériel.
Un article du Los Angeles Times montre comment des entreprises comme Objectways, Encord ou Micro1 produisent ces données. Il suffit de filmer des mouvements humains puis de les annoter, geste par geste, direction par direction, tout en tenant compte jusqu’à la couleur des objets sur la table. Des entrepôts en Europe de l’Est sont déjà prévus pour cette mission. C’est de là que des opérateurs guideront à distance des robots à l’autre bout du globe, joysticks à la main. Il s’agit dans un premier temps de leur apprendre à saisir une tasse ou plier un T-shirt. Derrière ces scènes très techniques se joue une question profondément sociale : dans quel monde du travail et dans quel paysage de l’action sociale ces robots humanoïdes vont nous faire entrer ?
Un marché en plein essor loin du champ social… pour l’instant
La dynamique actuelle reste d’abord industrielle. Tesla, Boston Dynamics, Nvidia, mais aussi une multitude de start-up moins connues, misent sur un marché des robots humanoïdes estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars dans la décennie à venir. La course est lancée pour produire des robots capables de manipuler des objets, se déplacer en milieu humain, exécuter une palette variée de tâches dans des entrepôts, des usines, des bureaux et à domicile.
Pour l’instant, ces systèmes sont encore loin de l’autonomie totale. De nombreux robots présentés comme « humanoïdes » restent pilotés à distance. Aujourd’hui, ces capacités spectaculaires en mode téléopéré peuvent être impressionnantes. Mais l’intention des industriels est claire : accumuler des quantités massives de données de mouvement humain, de tentatives réussies et échouées, pour parvenir à des robots capables d’agir sans assistance humaine constante. Or, une fois cette étape franchie dans les chaînes logistiques, rien n’empêche ces mêmes technologies d’être testées ensuite dans le champ du soin, de l’accompagnement à domicile, de la gérontologie ou du handicap.
Les robots déjà présents dans le care : signaux faibles, enjeux forts
Si les humanoïdes ne sont pas encore dans les services sociaux ou les foyers de l’aide sociale à l’enfance, des robots d’assistance sont déjà en phase de déploiement dans le secteur du care. Au Royaume-Uni, par exemple, une entreprise comme Cera annonce plusieurs milliers de visites hebdomadaires à domicile réalisées avec des robots d’assistance auprès de personnes âgées ou vulnérables. Ces dispositifs ne se présentent pas forcément sous la forme d’humanoïdes, mais ils collectent des données sur la santé et le bien-être, transmettent des alertes, et sont pensés comme des assistants domestiques capables de prendre en charge certains aspects du quotidien.
Dans cette logique, les robots doivent permettre, selon leurs promoteurs, de réduire les coûts de prise en charge et de « libérer » du temps pour que les professionnels se concentrent sur les situations les plus complexes. C’est précisément là que les travailleurs sociaux, les auxiliaires de vie, les éducateurs spécialisés et les infirmiers ont un intérêt vital à être présents dans le débat : qui décide de ce qui est « simple » et de ce qui est « complexe » ? Qui détermine quelles interactions peuvent être confiées à des machines, et lesquelles nécessitent inconditionnellement une présence humaine ?
Le risque d’une « déshumanisation par transfert de tâches »
Les chercheurs en robotique sociale alertent déjà sur un risque majeur : celui de substituer progressivement des robots aux relations humaines dans les contextes de vulnérabilité. Une revue récente sur les robots sociaux en soutien aux personnes âgées souligne que l’usage de ces technologies, lorsqu’il vise à pallier des manques de personnel, peut conduire à une forme de déshumanisation du care, en particulier dans les établissements sous-dotés. La tentation est grande, dans des systèmes déjà en tension, de compenser l’absence de professionnels par des dispositifs technologiques présentés comme « interactifs » ou « empathiques ».
On voit bien comment, dans un contexte de pénurie de profesionnels et de difficultés de recrutement dans l’aide à domicile, les humanoïdes pourraient être avancés comme solution miracle. Il suffirait de les charger de tenir compagnie, de rappeler les rendez-vous, de surveiller les chutes, voire d’animer des activités. Or, les études sur les robots dits « sociaux » montrent que, s’ils peuvent soutenir certaines dimensions de l’accompagnement (rappels de traitement, mesure d’indicateurs, stimulation cognitive), ils ne peuvent ni comprendre la complexité d’un parcours de vie, ni assumer la responsabilité d’une décision dans une situation de danger ou de maltraitance.
Les gestes sont enregistrés, mais de qui est-ce le corps ?
Le reportage du Los Angeles Times décrit un autre phénomène qui mérite un regard éthique : la capture massive de données sur les gestes quotidiens. Des entreprises paient des personnes pour porter des lunettes connectées qui enregistrent leurs actions ordinaires, dans leur cuisine, leur salon, leurs espaces de vie. Des accords passés avec de grands groupes immobiliers prévoient de filmer l’intérieur de milliers de logements pour collecter des données sur la façon dont les humains se déplacent et interagissent avec leur environnement domestique.
Pour le travail social, cela pose au moins deux questions. D’abord, celle de la vie privée et du consentement : qui contrôle l’usage de ces images, leur conservation, leur combinaison avec d’autres données personnelles ? Ensuite, celle de la propriété du geste : à qui appartiennent ces mouvements, ces routines, ces façons singulières de plier du linge, de préparer un repas, de se lever d’un fauteuil quand on a mal aux genoux ? Quand ces gestes sont traduits en algorithmes et déployés à grande échelle dans des robots, l’expérience corporelle de personnes parfois précaires devient une ressource pour l’industrie, sans aucune reconnaissance sociale ni juridique.
Car il faut bien comprendre que dans l’objectif d’aider les personnes fragiles ou handicapées, Il faudra d’abord capter leurs mouvements. Il s’agira d’intégrer ces données en vue de permettre des interactions qui soient adaptées. C’est assez difficile à croire, mais notre société va vers cela.
Vers une « assistante sociale artificielle » ? Les limites éthiques à poser
Ce n’est pas pour demain en tout cas. Mais il est facile d’imaginer sans peine le discours qui ne manquera pas d’apparaître : pourquoi ne pas confier à un humanoïde les premiers accueils simples avec des questions standardisées pour orienter ou apporter une première réponse dans un contexte de files d’attente et de manque de personnels ? Des robots capables de poser des questions standardisées, de noter les réponses, de transmettre un résumé à un travailleur social humain. Des robots installés dans des halls de service social ou des établissements médico-sociaux pour « orienter » le public, filtrer les demandes, gérer les situations considérées comme administratives.
Nous savons que personne n’est préparé ni prêt à accepter cela… Pour l’instant. Car qui imaginait il y a seulement dix ans que de nombreuses personnes se confieraient comme aujourd’hui auprès de chatbots boosté à l’intelligence artificielle ? Il a suffit de mettre sur le marché gratuitement des IA génératives pour que toute une population s’en empare pour leur confier certains aspects les plus intimes de leur vie.
Les recherches en interaction homme-robot montrent déjà que des robots sociaux peuvent être utilisés pour collecter des informations sur la douleur, le handicap, l’état de santé, à travers des questionnaires standardisés, avec un certain niveau de satisfaction des usagers. Transposé à l’action sociale, cela pourrait conduire à externaliser à la machine la première interface avec les publics, au risque de dégrader la qualité de la relation d’accueil, d’invisibiliser des signaux faibles de détresse ou de danger, de renforcer la standardisation des réponses. Là encore, la question n’est pas uniquement technique : il s’agit de savoir ce que nous acceptons – ou refusons – de déléguer à un artefact dans la rencontre avec une personne en difficulté.
Je crois que pour le moment la réponse est claire : c’est non. Nous considérons que cette perspective est éthiquement et humainement innaceptable. Mais qu’en sera-t-il demain ?
En attendant rien ne vous empêche désormais d’acquérir un beau robot humanoïde chez ali-express. La version humanoïde éducatif H2 personnalisée alimentée par l’IA, tout-terrain, pour les applications industrielles, de recherche et de service vous coutera 37.600,99€ à l’heure où j’écris cet article. Mais quand on aime, on ne compte pas !
Sources :
- Inside the race to train AI robots how to act human in the real world | Los Angeles Times (Dans la course pour entraîner des robots IA à agir comme humains dans le monde réel)
- AI robots carry out 3,000 care visits a week for vulnerable people | Digital Health (Les robots IA effectuent 3 000 visites de soins par semaine pour des personnes vulnérables)
- A Robot to Improve Community-Dwelling Older Adults’ Experiences With Remote Care Management: Proof-of-Concept Study | JMIR Aging (PMC) (Interaction homme-robot et robot social : le domaine émergent de la robotique en santé et perspectives actuelles et futures)
- User acceptance of the Humanoid Robot Nurse (HRN): A mixed-method study in robotics and AI for healthcare | Frontiers in Robotics and AI (Considérations éthiques dans l’utilisation de robots sociaux pour soutenir la santé mentale et le bien-être des personnes âgées en soins de longue durée).
- Neo : Le Robot Humanoïde Domestique à 20.000 Dollars Arrive en 2026 | Roboto.fr
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Photo : © Roboto.fr


