Fabien Nombret écrit avec humanisme sur ses rencontres et les visites aux domiciles de ceux qu’on voit d’ordinaire trop peu. Il intervient pour le compte d’un bailleur social, dans les logements dont les habitants rencontrent des infestations de nuisibles. Il a travaillé auparavant plus de 10 ans dans les services de proximité, ceux qui gèrent les problèmes quotidiens des habitants. De ce quotidien, il en a puisé les récits de ces rencontres parfois improbables qui nous enseignent beaucoup. Il tente via ses textes de rendre visibles ceux que la société a finis par invisibiliser. Bonne lecture !
Un falsard descendu aux genoux
Ce quartier, c’est « les pentes ». Comme on le nomme à Lyon. Un agglomérat de vieilles bâtisses est accroché à une colline, il surplombe la ville. Une légende urbaine voudrait que les cris de révolte des Canuts résonnent encore entre les vieux murs, quand on sait écouter…
Nous sommes au pied d’un petit immeuble de 4 étages. Au-dessus de nos têtes, le ciel devient salement menaçant. Même les pigeons se sont mis à l’abri en attendant le déluge. Un homme nous attend, chez lui. Je suis accompagné de deux collègues. Chacune exerce un métier au contact des gens. Il y a la technique et le social. Il s’agit d’une visite à domicile. Une V.A.D. comme on dit dans le jargon. C’est un rendez-vous planifié avec Édouard. Édouard, c’est un blase comme un autre. Un blase plutôt que le sien, pour conserver son anonymat.
Édouard crèche dans un petit studio, au premier, au-dessus d’une supérette. Le petit magasin du rez-de-chaussée présente une vitrine ornée de spiritueux. Collection d’alcools forts pour faire tourner le commerce, puis la tête. Édouard se ravitaille régulièrement dans cette échoppe. Lui, c’est la 8.6. La bière forte. Canette noire, dessins sobres, avec les degrés marqués, une seule promesse : le fracas, puis l’anesthésie mentale.
Édouard, on le suit depuis des années, problèmes de cafards. Chez lui, les murs grouillaient. Pour traiter, il fallait que ce soit propre. Mais pour nettoyer, il fallait que le logement soit traité. Rien n’est simple.
On était parvenu à l’assainir ce logement, finalement, ou plutôt enfin. On avait tout fait nettoyer, et Édouard avait dû se débarrasser d’un paquet d’affaires infestées. Il n’avait pas de thunes, pas de taf, pas de potes. Il fallait recommencer à zéro en partant de que dalle. Rien n’est simple.
Les insectes avaient tout colonisé chez lui, son coin cuisine, sa piaule-salon, puis surtout les logements voisins. Ceux qui n’en pouvaient plus de voir les blattes, ceux qui le montraient du doigt. Ils savaient bien qu’il était débordé. Ils rageaient qu’il se ‘laisse aller’. Ils comprenaient, malgré tout, que c’était un ‘paumé’. Rien n’est simple.
Édouard, il a le chauffage maintenant, c’est neuf. Les anciens convecteurs avaient grillé. C’était devenu des usines à blattes. Désormais, il peut se chauffer, à condition qu’il n’entasse pas ses affaires devant. Rien n’est simple.
Je me rappelle son sourire. C’était quand on avait réglé ensemble les convecteurs pour la première fois. Je ne sais même pas s’il a remis en marche le chauffage depuis.
Rien n’est simple, parfois tout est à recommencer.
Pour Édouard, nos visites lui foutent les jetons. C’est un ours dans son antre. Il reçoit souvent avec des grognements. Il n’a pas envie qu’on vienne le chercher. Il a l’impression d’être un gosse à qui on dit « range ta chambre ». En même temps, il sait qu’on veut l’aider. Des gens qui sont là pour l’épauler ça change son quotidien.
Pourtant, il dit non à la main tendue. Parfois, d’un ton goguenard, il esquive les diagnostics posés chez lui. D’autres fois, il pousse carrément les visiteurs vers la sortie, sans grands ménagements. Laissez-moi crever en paix ! La phrase n’est jamais sortie, mais ce n’était pas loin. Alors, à chaque fois qu’on doit le rencontrer, on ne sait pas ce qui nous attends derrière la porte.
Si Édouard, on le connaît, c’est grâce aux cafards. Chez lui, c’était un hôtel à insecte. Avec un humain au milieu, qui avait fini par survivre en leur compagnie. Les blattes quand ça pullule, ce sont les voisins qui dégustent. Nous, on était là pour ça : la salubrité du logement, la jouissance paisible des lieux loués, la vie en habitat collectif, tout ça… Et le fait qu’on ne laisse pas un mec vivre dans ces conditions. Alors on a agi. Et ça a donné un joli résultat : un logement rangé, propre et sans cafards.
Mais il faut que ça tienne. On ne peut pas faire ça tous les six mois, pas les moyens, pas le temps, pas le courage. Alors on contrôle, régulièrement. On prend la température. On arrive à caler des rendez-vous pour ce dossier « terminé », entre deux suivis « en cours ». On intercale, tant bien que mal, dans la longue file qui s’allonge.
Régulièrement, on motive Édouard. Lui, il nous dit qu’il est fatigué. Et nous, on lui dit qu’on reviendra. On continue comme ça, les perfusions de motivation et les petits shoots de contacts humains. On ne lâche pas. Édouard le sait. Des fois, j’ai l’impression qu’il fait tout ça pour nous : le rangement, la vaisselle, le coup de balai… Peut-être que c’est sa façon à lui de dire merci.
Il fait un temps de chien, à se sentir bien à l’intérieur, au chaud. Pas sûr que c’est ce qu’on va éprouver quand Édouard va ouvrir la porte. On est le début d’après-midi, dehors le froid arrive. L’humidité et les orages menaçants nous poussent dans l’allée, et vers l’escalier de pierre qui nous conduit chez Édouard. Le ciel est noir, il amène l’obscurité, quelques gouttes commencent à tomber, pour laver la ville. On sonne, et bonne nouvelle, on entend quelque chose. C’est un aboiement.
Ah oui, Édouard a un chien ! À un moment, on s’est demandé s’il ne fallait pas signaler un mauvais traitement. La bête avait une vilaine blessure. On avait sermonné Édouard, du haut de nos préjugés, du bas de notre vision d’humain touché par l’état de l’animal. La plaie allait s’infester dans ce gourbi. Puis le chien s’était remis. Miracle. Il faut dire qu’à l’époque l’état du logement laissait penser que le chien ne guérirait jamais. On avait peur pour la santé d’un chien, c’est dire dans quoi vivait Édouard.
On comprend que dalle tellement le clebs braille ! Je sonne et je n’ai que l’écho canin, alors je recommence. Le roquet – une sorte de petit bichon – gueule de tous ses maigres poumons. On perçoit un bourdonnement grave derrière la voix stridente et agaçante du chien. On saisit deux mots : « clef » et « voisin ». Alors on sonne chez le voisin.
Un gars à moitié endormi sort sa tête. Il doit bien être 15 h. Mal rasé, de longs cheveux gras, un sweat élimé, il nous regarde, comprend qui nous sommes. Et presque sans introduction, il sort une clef, débloque la serrure d’Édouard et nous invite à entrer, avant de fissa refermer sa porte pour rester chez lui.
On entre tous les trois. On est à la queue-le-le, le long du petit couloir desservant la salle de bain et les toilettes. On a le chien qui nous renifle les pieds. On fait attention à lui. Il a tendance à se foutre sous nos panards. Édouard lui demande de se calmer. « Roooooo ! Tu vas te calmer ! » Ce chien, certains jours, c’est le seul contact qu’il a. Avec la TV, qui est un écran géant posé sur un meuble brinquebalant. Un écran géant, ou bien, il parait grand dans le tout petit studio.
Édouard a refait la déco’, à sa sauce, à la sauce hémoglobine. C’est rempli de têtes-de-morts et de masques de film d’horreur. Chacun ses goûts, comme il a dit la dernière fois. On ne juge pas, mais on ne peut pas faire comme si on ne voyait rien. On reste des humains chez quelqu’un qu’on ne connaît pas bien. Après, c’est toujours mieux que les photos pornos. C’est juste que ce n’est pas simple de se concentrer entourés d’un décor d’Halloween. Édouard s’en tape, il les voit tous les jours, il s’est habitué. Comme la tour de Pise figée dans l’évier. C’est un monument de vaisselle entassée. Et faut-il le préciser, pas nettoyée.
Édouard ne voit plus ce qui nous choque. Alors, je parle de la vaisselle dans l’évier. On utilise toujours la bienveillance. On demande s’il n’aurait pas besoin d’aide. Ce n’est pas condescendant, on joue juste carte sur table, pas de faux-semblant. La vaisselle est carrément crade, ça commence à moisir dans les coins. C’est un fait brut. Reste l’interprétation qui va avec. On avance sur des œufs. On sait, lui comme nous, que l’entretien du logement, il n’y arrive pas. Le fait s’impose, si la situation continue, c’est à nouveau une infestation.
Édouard le prend mal, il dit : « Chaque fois que vous venez, c’est pour me dire que j’entretiens pas chez moi ! ». Il n’a pas tort. « Vous pensez que je suis trop bête pour nettoyer, c’est humiliant ». Il a tort. Ou je me suis mal exprimé. Ou je suis allé trop vite droit au but. Ou c’est une feinte pour esquiver le sujet. Parce qu’à 50 balais, se rendre compte que sans aide, on finit par vivre dans une porcherie, c’est sacrément dur à encaisser. Même si on fait celui qui s’en fout. Même si, en ce moment, on a la perception bien troublée par l’éthanol. Édouard, il a honte de ce qu’on voit, il est dégoûté que le ménage n’ait pas tenu. Cet homme est seul face à ce qu’il est devenu.
Édouard est enfoncé dans son canapé, seuls les pieds sont raccordés au sol. Il nous dit qu’il n’a pas pu se lever. Il a trop mal aux genoux. Il est torse nu. Il a la tête vraiment rouge, par rapport à son corps tout blanc qui ne voit jamais le soleil. Il savait qu’on allait venir, mais il devait penser qu’on allait oublier. Ou il avait zappé. Il y a plusieurs canettes à ses pieds. Un amas noir et doré, la plupart ont été vidées.
Je me rends compte qu’il est quasi à poil, il a le falsard descendu sur les genoux et le cul à l’air. Il est penché et son gros ventre cache le reste. La visite est bientôt terminée. Il me regarde et fait comme si de rien était, je ne relève pas. J’ai hâte qu’on le laisse tranquille.
On n’est pas arrivé au bon moment. Et avec le voisin qui nous a ouvert, c’est presque comme si on était entré sans frapper. On a parfois l’impression de violer un domicile et surtout de faire irruption dans l’intimité. On souille son espace vital. On est là aussi pour l’aider. On n’est souvent, jamais là au bon moment.
Mais les bons moments, ça n’existe pas. J’ai mes collègues juste derrière, je n’ai pas envie qu’il se sente mal à l’aise. Ou peut-être qu’il s’en fout. Ou qu’il ne s’en rend pas compte. Ou qu’il s’en souvient plus. Questionnements, interprétations, doutes, lors d’une visite à domicile, on passe son temps à faire des choix. Ces derniers orientent les actions qui suivent.
Souvent, la question centrale, c’est : partir ou rester ?
On échange rapidement. Édouard nous dit qu’il a bien de la chance, parce que son voisin, il lui fait souvent le ménage. Et qu’on n’a décidément pas de bol, parce que justement, cela fait cinq jours qu’il n’a pas pu venir l’aider. Le voisin, c’est le mec qui nous a ouvert et qu’on a réveillé à 15 h.
On sait maintenant que la situation dérape de nouveau. On termine l’entretien, on a bien noté les problèmes techniques et l’état du logement. Il nous faudra être vigilants et prévoir des actions. Pour le moment, il n’y a pas de plainte chez les voisins. Mais il faut savoir anticiper. Si Édouard pouvait avoir une aide à domicile régulièrement, ce serait l’idéal. Mais il ne veut pas en entendre parler. Pour l’instant, parce qu’il faut qu’on lui en parle à plusieurs reprises. C’est dur d’accepter de l’aide.
Édouard, sous ses airs de brute épaisse, c’est un grand timide. Il ne veut pas déranger. Il ne veut également pas voir en face la situation, c’est trop difficile. On reviendra une autre fois, il sera habillé, ça sera plus simple. On quitte Édouard, il ne se lève pas pour nous raccompagner, forcément. On lui dit qu’on va prévoir des prochains traitements dès que le logement sera prêt. On ne commande pas une désinsectisation dans un logement dans cet état, c’est inutile.
En partant, on sonne chez le voisin, pour lui demander s’il donne souvent un coup de main chez Édouard. Il nous ouvre, toujours aussi alerte. Pour ce qu’on en voit, chez lui, ce n’est guère mieux entretenu qu’à côté. Il nous dit qu’il aide bien Édouard, mais là ça fait 5 jours qu’il n’y est pas allé, trop occupé ailleurs. Il se présente comme un ami, alors on lui suggère de motiver Édouard pour qu’il envisage une aide à domicile. Il nous répond : « Non, mais c’est bon, c’est fait. C’est moi ça. J’ai même monté une boite uniquement pour faire le ménage chez lui ». On ne s’y attendait pas à celle-là.
Il nous a coupé l’herbe sous le pied, reste plus que la terre. La terre et la saleté du logement d’Édouard. Aucun logement ne peut devenir aussi cradingue en cinq jours.
Nous le quittons perplexes. Débrouille, système D et coup de main ou tout simplement arnaque d’un monsieur trop gentil et trop seul pour dire non ? Rien n’est simple. Par précautions, un signalement pour personne vulnérable est prévu.
Édouard a besoin d’aide pour beaucoup de choses, surtout pour se protéger des autres. Quand on est isolé, on ne choisit pas ses anges gardiens.
Photo : Quartier où se situe cette action (les pentes) prise par Fabien Nombret
Note : Si, comme Fabien, vous souhaitez publier une tribune sur un sujet de votre choix dans ma case intitulée « point de vue », n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.


