Un article intéressant de la Banque des Territoires se fait l’écho des récents travaux conjoints de la DARES et de l’Institut des Politiques Publiques (IPP) sur l’expérimentation du RSA rénové. Ces institutions, d’ordinaire très mesurées, ont livré une évaluation de l’expérimentation de l’accompagnement intensif des allocataires. Le verdict est sans appel, ou du moins, il est d’une nuance qui dérange grandement les communicants des ministères : l’activation à moyens constants ne produit pas de miracles, et le marché du travail, lui, reste désespérément sourd aux injonctions administratives. Mais avant de décortiquer ce rapport, prenons le temps de comprendre ce que cela signifie pour nos pratiques, pour l’éthique de l’accompagnement, et pour la dignité des personnes accompagnées par ce dispositif.
L’illusion du « toujours plus » sans moyens supplémentaires
Il est un principe de physique élémentaire qui s’applique tout aussi rigoureusement aux politiques sociales qu’aux lois de la thermodynamique : on ne crée pas de l’énergie à partir de rien. C’est pourtant le paradoxe sur lequel bute l’expérimentation du « RSA rénové », déployée entre 2023 et 2024 dans 18 territoires. L’idée, séduisante sur le papier, consistait à intensifier l’accompagnement des allocataires du RSA par France Travail, en multipliant les entretiens, en proposant davantage d’immersions et de formations. Sauf que cette intensification devait se faire « à moyens constants ».
–
Que nous dit l’évaluation de la DARES et de l’IPP ? Elle constate d’abord une « intensification modérée » du suivi. Les allocataires ont vu leur nombre d’entretiens augmenter, c’est un fait. Mais le rapport souligne une réalité de terrain que tout travailleur social connaît par cœur : pour accompagner plus intensément un public, il faut bien prendre du temps quelque part. Les auteurs notent ainsi une légère réduction de l’accompagnement d’autres publics, notamment les demandeurs d’emploi indemnisables par l’assurance chômage.
–
C’est ici que le bât blesse d’un point de vue éthique. L’injonction politique de « faire plus » se heurte à la réalité. Quand l’administration exige un suivi renforcé sans déployer les ressources humaines nécessaires, elle ne crée pas de l’accompagnement supplémentaire ; elle ne fait que réorganiser la pénurie. Elle oblige les professionnels à arbitrer, à hiérarchiser la détresse, à choisir qui sera pris en considération et qui sera laissé sur le bord du chemin avec un tri « d’employabilité » supposée. Cette logique de guichet, où l’autonomie et le pouvoir d’agir devraient être les boussoles, se transforme en une gestion des flux humains. Le rapport lui-même, avec une honnêteté intellectuelle qu’il faut saluer, admet que sans moyens supplémentaires, l’intensification repose nécessairement sur des arbitrages. Mais qui doit décider de ces arbitrages ? Le travailleur social ou le chargé d’accompagnement emploi armé de son discernement, ou l’algorithme de France Travail ?
La perfusion des contrats aidés : une insertion ou un cache-misère statistique ?
Passons au deuxième point fort de cette évaluation : les résultats en termes d’emploi. Le rapport se veut rassurant pour les partisans de l’activation : la présence en emploi salarié des participants augmente de près de 25% six mois après leur entrée dans le dispositif. Sur le graphique, la courbe monte. Dans les éléments de langage ministériels, on crie à la victoire.
–
Pourtant, en y regardant de plus près, le tableau est beaucoup plus contrasté. Cette dynamique positive est massivement tirée par les contrats aidés. Pour l’emploi durable, ce sont même ces emplois subventionnés qui contribuent à près des deux tiers de la hausse. Autrement dit, le « RSA rénové » fonctionne surtout comme un mécanisme de fléchage efficace vers des dispositifs d’emplois aidés.
–
La question qui fâche, et que le rapport soulève avec pertinence, est celle de la pérennité. À quoi sert-il de multiplier les entrées en contrats aidés si, une fois le financement épuisé, la personne se retrouve à nouveau au chômage ? Le rapport note d’ailleurs une baisse de la durée de ces contrats, dont les financements restent contraints. On est en droit de s’interroger sur la nature même de cette « insertion ». S’agit-il d’un véritable tremplin vers l’emploi de droit commun, ou d’une simple gestion de la file d’attente, permettant de maintenir les allocataires dans une activité souvent peu qualifiante, tout en gonflant les statistiques de l’emploi ?
–
C’est un casse-tête éthique quotidien pour les professionnels de l’insertion : Comment accompagner une personne vers l’autonomie quand les seuls « emplois » disponibles sont des contrats précaires, souvent peu rémunérateurs, et dont la finalité première est de satisfaire une commande publique ? Le travail social ne peut se réduire à être le bras armé d’une politique de l’emploi qui utilise la précarité comme une variable d’ajustement.
Le jeu des chaises musicales : quand l’activation ne crée pas d’emplois
C’est sans doute le constat le plus cruel, le plus déstabilisant pour les théoriciens de l’activation : l’effet global sur l’emploi est nul. Les auteurs de l’étude démontrent que les effets positifs observés pour les participants s’accompagnent d’effets négatifs sur les autres allocataires de minimas sociaux exposés au même marché du travail local.
–
Traduction : ce n’est pas parce qu’on accompagne mieux les gens qu’il y a plus de travail à la fin du mois. C’est un simple effet de réallocation. Les allocataires du « RSA rénové » ont simplement pris la place d’autres candidats sur des postes qui existaient déjà. Pire encore, l’étude suggère que les gains observés dans les zones d’expérimentation sont compensés par des pertes dans le reste des zones d’emploi concernées.
–
Il y a dans ce constat une forme de tragédie sociale. On déplace les demandeurs d’emploi, mais on ne crée pas des postes. C’est de fait une vaste compétition entre les plus vulnérables pour accéder à des ressources rares. Je me rappelle avoir lu des articles triomphants sur les « Job dating » d’allocataires du RSA. Le rapport, lui, parle pudiquement de « concurrence accrue pour les emplois disponibles localement ». Mais sur le terrain, cette concurrence peut aussi se traduire par des sentiments d’injustice, et une dégradation du tissu social.
–
Quelle surprise ! (voyez ici de l’ironie) : Il est constaté tout simplement qu’il n’y a pas suffisamment d’emplois disponibles au regard du nombre de personnes qui en cherchent ! Cette évidence économique, que les travailleurs de terrain rabâchent depuis des années, vient enfin d’être validée par cette étude quantitative de la DARES et de l’IPP. Les politiques d’activation, si elles peuvent améliorer le sort individuel de certains, sont impuissantes à résoudre le chômage de masse si elles ne s’accompagnent pas d’une véritable politique de création d’emplois. Vouloir résoudre le chômage par le seul accompagnement, c’est comme vouloir vider une baignoire qui fuit en utilisant une petite cuillère, tout en blâmant l’eau de ne pas assez vite s’écouler.
Le grand écart de la généralisation et la dérive punitive
Si l’expérimentation livre des enseignements mitigés, qu’en est-il de sa généralisation ? Depuis le 1er janvier 2025, la Loi pour le Plein Emploi (LPE) a étendu ces principes à l’ensemble du territoire. Mais les conditions ont radicalement changé. L’expérimentation se faisait à droit constant, sans durcissement des sanctions. La généralisation, elle, s’accompagne de l’inscription automatique de tous les allocataires du RSA sur les listes de France Travail, et d’un nouveau régime de sanctions déployé en juin 2025.
–
Le rapport de la DARES et de l’IPP invite à la prudence, notant que les conditions de l’expérimentation diffèrent de celles de la généralisation. Mais sur le terrain, ce changement de paradigme est vécu comme un séisme. Nous sommes passés d’une logique d’accompagnement (aussi imparfaite soit-elle) à une logique de contrôle et de sanction. L’autonomie, qui devrait être le but du travail social, devient une injonction : « soyez autonomes, sinon nous vous sanctionnerons ».
–
Les travailleurs sociaux comme les agents de France Travail se retrouvent en première ligne de cette contradiction. D’un côté, il leur est demandé de bâtir une relation de confiance avec les allocataires, basée sur l’écoute et la co-construction du parcours. De l’autre côté, ils sont intégrés dans une chaîne de contrôle, où la moindre défaillance peut entraîner une radiation. Comment exercer son métier d’assistant de service social ou de conseiller en insertion quand l’institution vous transforme en auxiliaire de la rigueur budgétaire ? Le « RSA rénové », dans sa version généralisée, risque fort de n’être qu’un outil de gestion comptable de la pauvreté, masquant l’absence de réponses structurelles à la précarité.
Le temps du discernement face à l’injonction
Au terme de cette lecture, un constat s’impose : les politiques publiques ne peuvent pas s’affranchir de la réalité sociale et économique. L’évaluation du « RSA rénové » par la DARES et l’IPP est un rappel salutaire à l’humilité. Elle nous dit que l’accompagnement a ses limites, que les contrats aidés ne sont pas une solution miracle, et que sans création d’emplois, l’activation n’est qu’un vaste jeu de chaises musicales.
–
Il est plus que jamais nécessaire de préserver des espaces de réflexion et de débat pour les professionnels du travail social. Face à l’injonction de performance et de contrôle, le discernement reste notre meilleure arme. Il nous appartient de rappeler que derrière chaque statistique, chaque taux de retour à l’emploi, il y a des femmes et des hommes qui cherchent leur place dans une société qui semble avoir oublié comment les accueillir.
–
Face à cette réalité, le travail social doit résister à la tentation de se transformer en simple guichet de traitement des flux. Le rôle des travailleurs sociaux n’est pas de valider des parcours d’insertion factices, mais de défendre le pouvoir d’agir des personnes. Cela implique d’accepter la polémique, de ne pas céder à la facilité du chiffre, et d’exiger des moyens à la hauteur des ambitions affichées. Car on ne peut pas vouloir une société plus juste en appliquant des politiques qui, in fine, ne font que déplacer la précarité d’un visage à un autre, sans jamais la résoudre. Le temps n’est plus aux expérimentations , mais au courage politique de s’attaquer aux racines du chômage et de l’exclusion. Malheureusement nous sommes loin d’en prendre le chemin.
–
Sources