Didier Dubasque
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Principes et pratiques d’action sociale : Sens et non sens de l’intervention sociale

C’est un ouvrage original et conséquent que vient de publier Marcel Jaeger professeur émérite au CNAM. L’auteur est surtout connu aujourd’hui pour son engagement, en tant que président d’UNAFORIS, l’Union Nationale des Acteurs de la Formation et de la Recherche en Intervention Sociale. Ce n’est pas anodin, car il s’agit de la structure qui fédère la plupart des établissements de formation en travail social (EFTS) de France. Le titre de son livre « Principes et pratiques d’action sociale. Sens et non-sens de l’intervention sociale » porte en lui une première indication : il vise à explorer les fondements théoriques et les applications pratiques du travail social et de l’intervention sociale.

Pour réfléchir de manière critique

Cet ouvrage vise à éclairer les lecteurs sur les multiples facettes de l’intervention sociale. Il souligne à la fois les aspects importants et les possibles contradictions ou incohérences qui peuvent surgir dans ce domaine. Autrement dit, l’auteur examine les éléments des interventions sociales qui apportent du sens, c’est-à-dire ayant un impact positif et favorisant le bien-être des individus et des groupes sociaux, tout en identifiant ceux qui peuvent être jugés inutiles ou contre-productifs.

Le livre encourage ainsi les lecteurs à adopter une approche critique sur les fondements et les pratiques du travail social. L’auteur cherche à comprendre comment améliorer la pertinence des interventions sociales et répondre plus efficacement aux besoins des populations concernées. Il aborde également la nécessité de réformer les formations pour mieux intégrer la voix des personnes accompagnées.

Ce livre se divise en cinq parties qu’il est bien difficile de résumer tant la matière et les sujets abordés foisonnent. Rédigé dans un style descriptif relativement facile d’accès, le lecteur ne verra pas de prise de position directe de l’auteur. Pour autant, le choix des thématiques abordées et sa manière de les présenter révèlent ses priorités.

Il serait trop ambitieux de vous résumer l’ensemble du livre, le contenu est trop riche et diversifié à l’image du dictionnaire critique de l’action sociale auquel j’ai souvent recours. Vous n’aurez donc là que quelques aspects de l’ouvrage qui m’ont plus particulièrement marqué. Mais ce qui vaut pour ma compréhension ne vaut pas pour l’ensemble des lecteurs qui auront intérêt à découvrir d’autres sujets traités dans ce livre.

De multiples enjeux dans un avenir incertain

Dans une première partie, Marcel Jaeger explore les enjeux complexes du travail social. Il explique que son avenir est incertain face à la multiplication des défis auxquels il est confronté tout en rappelant combien la galaxie du travail social est complexe et diversifiée à travers ses métiers. L’auteur choisit plutôt d’observer le travail social, en abordant des thèmes tels que l’économie sociale et solidaire, la santé publique et les différents types d’aidants. Dans le chapitre 5, l’auteur soulève notamment la question des assistants sexuels pour les personnes en situation de handicap, un sujet qui demeure controversé. Il regarde aussi la situation des « aidants informels » sujet qui m’intéresse particulièrement, mais ce sujet est à mon gout trop rapidement abordé. Je retiens surtout que l’intervention sociale est surtout « multi-référencée » où cohabitent des professionnels diplômés et une « émulsion de plus en plus abondante de fonctions » adossées à des supports plus souples, mais aussi plus précaires et plus flous.

Les leviers d’un travail social « positif »

La 2ème partie de l’ouvrage aborde pour commencer la question des valeurs à travers un rapide rappel historique et philosophique. Ce sont des valeurs qui aujourd’hui se situent à la croisée de la déconstruction des idéologies, de la montée du fait juridique perçu comme « étroit » et des tentations managériales qui ne s’appuient que sur la réponse technique. Il importe que la formation des cadres ne se réduisent pas à l’acquisition de compétences techniques et gestionnaire, dit l’auteur. Il en est de même pour les travailleurs sociaux qui ont tout autant besoin d’un apprentissage de la pensée en référence aux valeurs démocratiques, a-t-on envie d’ajouter.

Marcel Jaeger examine la loi du 2 janvier 2002 et ses conséquences qu’il connait bien, notamment à travers la réaffirmation de la place des usagers. Il aborde également la problématique de la catégorisation des personnes en difficulté et l’importance de parler et désigner sans stigmatiser. Il propose d’analyser les postulats de la catégorisation en tenant compte de la complexité des problématiques individuelles et des situations particulières. Enfin, il évoque la montée des incertitudes et de la défiance qui rendent difficile le travail d’accompagnement des publics vulnérables.

L’auteur s’interroge sur les leviers pour un travail social « positif », tels que la participation, le développement du pouvoir d’agir, la coopération entre acteurs et l’éthique. Mais il se demande aussitôt si cela suffira pour réduire l’incertitude et la défiance. Je passe rapidement sur le virage du « tout inclusif » et de ses enjeux pour m’arrêter sur le chapitre 13 qui est titré sur  les savoirs académiques, professionnels et « expérientiels » entendez par là celui des personnes accompagnées en situation. Marcel Jaeger parle d’un nouvel agencement des savoirs qui se traduit par une trop lente reconnaissance à son gout des « savoirs experts des personnes accompagnées » sur lesquels il s’étend plus longuement. Quant aux savoirs professionnels des travailleurs sociaux ? Ceux-ci ne sont pas abordés en tant que tels.

De la participation au pouvoir d’agir

La 3ème partie du livre aborde « les façons de faire ». C’est un nouveau rapport aux personnes qui se dessine. L’auteur cite en référence Yvonne Verdier qui, dans son livre « Façons de dire, Façons de faire », rappelle la nécessité d’être au plus près des personnes. Mais voilà, aujourd’hui, les travailleurs sociaux sont sommés de renforcer leur écriture qui prend une place centrale pour relégitimer le travail social. Il cite de nombreux autres auteurs pour interroger les évolutions sémantiques en cours. La structuration du dire par l’écriture lorsqu’elle met en difficulté les travailleurs sociaux empêtrés dans leurs écrits, pourrait les conduire à choisir de préférence des discours idéologiques.  Il faut, dit-il tenir les 2 bouts de la chaîne : « préserver la spontanéité de la parole et traduire la pensée dans des écrits construits. Je suis bien d’accord.

Toujours dans la 3ᵉ partie de son ouvrage, Marcel Jaeger explore diverses thématiques liées au travail social, allant de la participation au développement du pouvoir d’agir, en passant par l’innovation, l’évaluation et les formations. Le chapitre 15 aborde les sujets assez rebattus déjà, mais toujours incontournables, celui de la participation et du pouvoir d’agir. L’auteur met l’accent sur l’évolution historique de ces concepts et leur intégration dans les textes législatifs. Il rappelle l’importance de la participation, un concept ancré dans l’histoire de la Révolution française et des valeurs démocratiques, qui a été tardivement intégré dans l’organisation de l’aide à autrui. Il souligne que la participation des personnes accueillies s’étend désormais à la formation et à la recherche, impliquant non seulement leur implication dans les décisions qui les concernent directement, mais aussi leur association à des projets touchant l’ensemble de la société.

Là aussi, Marcel Jaeger prend le parti de l’usager qu’il considère comme trop peu considéré.  Il traite également de l’innovation et de l’évaluation, en utilisant une approche similaire à celle de la participation. Le chapitre 17 souligne le passage de la logique de projet à celui du parcours, une thématique particulièrement valorisée aujourd’hui. Le chapitre 18 aborde le sujet de la prévention.  Le chapitre 19 nous parle du principe de responsabilité et de son extension actuelle qui conduit à la responsabilisation des usagers trop souvent considérés comme responsables de leur situation. Le chapitre 19 reprend un sujet qui fut abordé en son temps par le défunt Conseil Supérieur du Travail Social : celui de la violence. Marcel Jaeger s’interroge : la peur de la violence a-t-elle changé de camp ? Il reprend au passage une liste des agressions subies par des travailleurs sociaux depuis plusieurs années avec au final la disparition tragique d’Audrey Adam, conseillère en économie sociale familiale tuée en 2022 lors d’une de ses visites à domicile.

Passons sur les autres sujets abordés (contrôle, évaluation) pour en arriver à la question des formations en travail social. Marcel Jaeger est là dans son élément lorsqu’il aborde les compétences spécifiques et la transversalité. Il souligne le changement radical dans la conception des formations, en raison de l’extension du périmètre de l’intervention sociale. Cela est aussi dû à l’émergence de politiques plus offensives dans les domaines de l’accompagnement à domicile et de l’économie sociale et solidaire. Pour lui, la mutation radicale de la conception de la formation des professionnels se trouve dans l’existence d’un socle commun associé à des compétences comportementales. C’est un défi majeur. Il rappelle un changement majeur dans la construction des formations avec un développement des approches transversales. Il prend pour cela exemple sur les thématiques de formations mises en œuvre dans le cadre de la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté qui en dernier ressort ne produira pas les effets attendus.

Pour que le travail social devienne une discipline à part entière

Dans la quatrième partie de son ouvrage, Marcel Jaeger aborde l’avenir du travail social et la manière d’agir face à l’incertitude. Selon lui, les travailleurs sociaux sont confrontés à une crise endémique qui les renvoie à une double impuissance : le manque de moyens et la perte de sens. Cependant, ils défendent des savoirs d’interventions spécifiques, et ce, malgré l’incertitude quant à l’avenir des connaissances multidisciplinaires produites dans le domaine. Or ces savoirs sont hétérogènes et souvent tacites. Ils doivent être identifiés, caractérisés et formalisés pour gagner en visibilité et en légitimité institutionnelle. L’auteur souligne l’importance de créer des lieux de réalisation et de diffusion de ce type de recherches, ainsi que de développer les compétences des travailleurs sociaux en la matière.

Les orientations du plan d’action pour la reconnaissance et la valorisation du travail social ont abouti à des propositions pour la création progressive d’une discipline universitaire en travail social. Plusieurs instances, telles que le Haut conseil du travail social et l’IGAS, ont également soutenu cette idée. Pour que cette discipline soit reconnue, il est nécessaire de réfléchir à une réarchitecture de la formation et à la création d’une filière complète. Il invite le lecteur à repenser le système en tentant de discipliner ces différents savoirs dans un champ disciplinaire clairement identifié. Il faut pour cela, en s’appuyant sur la tradition du travail social, passer d’une discipline de l’enseignement pratique à une discipline académique entière. Il n’est pas sûr que ce choix soit vraiment partagé.

Le dernier chapitre, le 26ème, concerne la dimension éthique de la pratique professionnelle. Dans le secteur social et médico-social un principe essentiel s’impose. Les décisions concernant au premier chef les personnes concernées, il est essentiel que les délibérations qui les concernent se fassent avec elles. C’est une évidence loin d’être partagé. Dans ce chapitre l’auteur pose aussi la question des limites en posant cette question : jusqu’où aller dès lors que l’on aborde des sujets tels l’intimité, la sexualité ou encore la perte d’autonomie ? Ces questions ne peuvent pas être abordées seulement sous l’angle du Droit à l’heure du virage inclusif et de la responsabilisation prônés par les nouvelles politiques d’action sociale.

Que dire de ce livre ?

J’ai indiqué en début de cet article que je le trouvais original. En effet les thèmes des chapitres choisis pourraient chacun relever d’un ouvrage spécifique. D’où cette impression d’aborder une multitude de sujets tous aussi intéressants les uns que les autres mais principalement placés sous des angles choisis par l’auteur. Ce livre donne aussi à voir et à comprendre les évolutions, les enjeux pour le travail social en s’appuyant sur les législations qui elles aussi évoluent sans cesse. On ne perçoit pas toujours le lien entre théorie et pratique de terrain. Mais ce n’était sans doute pas le but de l’auteur.

Ce livre intéressera tous les professionnels, cadres d’action sociale et dirigeant qui souhaitent clarifier leurs connaissances à l’heure des débats institutionnels et académiques sur l’avenir du travail social. L’auteur évite habilement de prendre position sur certains sujets abordés pouvant être clivants. Il dresse un tableau plutôt complet d’une action sociale et des interventions sans cesse à réinventer en tentant d’en garder l’essentiel. Ce qui n’est pas une mince affaire. Je regrette toutefois pour ma part la faible place laissée aux conditions actuelles d’exercice du travail social selon les missions comme par exemple l’impact de la révolution numérique sur les pratiques professionnelles et les choix de l’Etat sur la plateformisation des services publics qui impacte l’accès aux droits.  C’est peut-être une idée de livre à venir que je suggère amicalement à Marcel  avec qui j’ai pu de multiples fois échanger du temps où je participais aux groupes de travail du HCTS.

En conclusion le livre de Marcel Jaeger est un ouvrage riche et diversifié. Il aborde de nombreux aspects du travail social et de l’intervention sociale, offrant au lecteur une vue d’ensemble complète et une réflexion critique sur le domaine. Il met l’accent sur l’expertise trop peu prise en compte des personnes accompagnées et la nécessité d’une plus grande participation de leur part dans les processus d’intervention sociale. Le livre pourrait bénéficier d’un plus grand nombre d’exemples concrets et d’études de cas pour illustrer les concepts et les idées développées. Cela pourrait aider les lecteurs à mieux comprendre les développements présentés. Quelques priorités de l’auteur peuvent être perçues comme polarisantes pour certains lecteurs, qui pourraient ne pas être d’accord avec certaines des perspectives présentées. Les approches d’une question peuvent varier en fonction des attentes et des préférences de chacun. à vous  de vous faire votre propre opinion en lisant le livre !

 

 

 

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