Adrien Palumbo est actuellement directeur de projet migrants d’Europe de l’Est à l’association Aurore à Nantes. Ancien moniteur – éducateur, puis éducateur, il a travaillé par le passé à l’association Espoir Goutte d’Or puis dans un CSAPA (un centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictions). Il nous parle de ce que peut représenter l’accueil « de bas seuil » qu’il a pratiqué par le passé.
J’ai fait mes premières armes de travailleur social il y a quinze ans au sein du CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des Risques) de l’association Espoir Goutte d’Or (EGO) dans le 18e arrondissement de Paris. C’est dans cet endroit que j’ai découvert la pratique du « bas seuil ». Aujourd’hui je ne regrette pas le voyage, tant cette expérience a été riche et détermine encore aujourd’hui ma pratique professionnelle.
Comment suis-je arrivé là ?
Après une licence en sciences de l’éducation, obtenue sans gloire à la faculté d’Amiens en Picardie (pour cause d’engagement syndical excessif et de consommation de cannabis intense ou l’inverse, allez savoir), je me suis orienté vers l’IUFM afin de devenir professeur des écoles. Passionné par le mouvement de la pédagogie moderne et dotée d’une croyance sans faille sur le fait que c’est l’éducation qui changera le monde, j’arrive plein d’idéaux dans le nord à Dunkerque pour faire mes études. Lors de la première année, je découvre que les enfants et notamment les plus petits m’ennuient profondément et que leur fréquentation quotidienne mettrait irrémédiablement en péril ma santé mentale (ces êtres n’ont pas de second degré… cette découverte avait fracassé mes derniers espoirs quant à une éventuelle carrière dans le domaine).
À deux mois de l’examen d’admission, la perplexité m’envahit. Que faire désormais avec en poche une licence d’une fac de seconde zone en science de l’éducation, un diplôme qui soyons réaliste sur le marché du travail a une valeur restreinte ! À tout hasard je me mis à regarder les offres d’emplois sur Paris et tombe sur une annonce mystérieuse « le CAARUD EGO cherche un moniteur éducateur (niveau bac) en CDI. Nous recherchons une personne étant ouvertes d’esprit, sachant gérer les conflits et n’ayant pas d’apriori sur les drogues ». Le tout payé au SMIC comme il se doit, mais avec des tickets restaurant !
Alléluia, me voilà sauvé. Je m’explique, je pense être une personne ouverte d’esprit, je sais gérer les conflits ; dans mon groupe de potes je suis le gros nounours qui prend soin des gens quand ils sont bourrés et qui grogne quand on emmerde les petits et enfin cerise sur le gâteau je ne suis clairement pas contre la drogue. Ce poste était pour moi ! Je fais un CV (restreint) et m’applique sur la lettre de motivation.
Une semaine après, on m’appelle pour un entretien. La directrice, une femme dans la soixantaine à l’accent brésilien, me reçoit à la bonne franquette. Elle m’explique le poste, les besoins et on discute à bâton rompu de pédagogie moderne (elle a fréquenté, jeune, une école Freinet au brésil). À la fin de l’entretien, elle m’envoie voir le lieu. Sur la route je demande mon chemin à des policiers qui lorsque je leur explique chercher où se trouve le square Léon me répondent « c’est pour pécho ? » (comprenez acheter de la drogue si vous n’êtes pas rompu au charme du verlan).
Le décor est posé. Arrivé sur place je découvre une salle de 50 m2 environ en rez-de-chaussée avec des dizaines de personnes à l’intérieur et autant à l’extérieur c’est plutôt chaotique ; des personnes boivent du café, certain sont sur des ordinateurs, d’autres fument devant ça parle fort, ça téléphone, difficile de distinguer les accueillis des travailleurs sociaux. Après deux heures sur places, le chef de service vient me voir et me demande ce que j’en pense. Je lui dis que cette ambiance de bazar organisé me plait bien. Je suis rappelé le lendemain, je commence dans une semaine. Le temps de déménager mes affaires chez un ami habitant dans le coin et zou me voilà travailleur social sans aucun bagage, mais avec le profond sentiment que je vais trouver ma place dans ce lieu.
La découverte du bas seuil par le terrain
L’équipe est à l’image du lieu. C’est un mélange de travailleurs diplômés, d’habitants du quartier et d’anciens usagers de drogues (travailleurs pairs avant l’heure). Cette association a été créée par des familles du quartier voyant leurs proches tomber dans l’addiction (la crise des opiacés dans les années 80). C’est, de fait, un des hauts lieux de l’autosupport parisien.
Le travail y est chaotique et se partage entre plusieurs taches ; le petit déjeuner, l’accès à la douche et aux machines à laver, la gestion du collectif, l’appel à la halte de nuit pour avoir de la place pour dormir le soir, l’organisation d’activité et d’atelier, la distribution du matériel de réduction des risques, la maraude dans le quartier, la participation à la vie associative de la goutte d’or, la remontée de donnée et le travail d’ouverture de droits.
Le local est clairement trop petit par rapport aux nombres de personnes accueillis par jour. Le travail social se fait sur un coin de table, les coups de téléphone dans la rue, le bruit est omniprésents, la violence s’invite parfois, mais ça vie et les accueillis sont traités en ami de la structure.
Ici ils peuvent venir de manière anonyme et gratuite, l’entrée est libre et ouverte à tous (même si rapidement on explique que le lieu est destiné aux usagers de drogues faisant fuir ceux qui ne font pas partie du sérail). Aucun critère de nationalité, de domiciliation, de papier n’est nécessaire. Ici le slogan venez comme vous êtes prends son véritable sens.
La satisfaction des besoins de base et la possibilité d’obtenir du matériel de RDR (seringues, kit crack, préservatifs…) sont un peu les produits d’appel du lieu. Les personnes viennent pour chercher du matériel, boire un café, se doucher, laver du linge et le reste c’est le talent des travailleurs sociaux qui l’accomplit. C’est pour cela que ces derniers cherchent avant tout la relation dans l’échange avec les accueillis. De cette relation nait la confiance et de la confiance nait la possibilité de travailler avec des personnes extrêmement désocialisées, de leur faire accéder à leurs droits, aux soins…
La maraude est un organe important de ce lieu. Elle permet la médiation dans le quartier sur les problématiques liées à l’usage de drogue (seringues usagées dans des endroits inappropriés, squats dans les cages d’escalier…) c’est également le moyen d’aller à la rencontre de ceux qui n’ont pas la force ou la capacité de se déplacer jusqu’au CAARUD et de rencontrer de nouveaux consommateurs qui ne connaisse pas l’offre sociale disponible sur le quartier.
Chaque semaine la réunion du mercredi réunit accueillis, équipes, habitants du quartier et direction. Cette instance mettant tout le monde sur un pied d’égalité est un temps fort permettant l’échange d’information, d’idées, de remontrance parfois, dans une visée constructive ou non, mais au moins les gens échanges. L’équipe se forme en permanence et participe à tous les évènements d’addictologie possibles. Elle organise également des formations afin de transmettre son savoir de terrain à des collègues d’autres structures moins spécialisés, mais travaillant avec des usagers de drogues (accueil de jour, centre d’hébergement d’urgence…)
Bas seuil de quoi parle-t-on ?
Pour le sociologue Jean Yves Trepos « Le “bas seuil”, c’est tout d’abord, par synecdoque, un lieu, où l’on peut aller sans renoncer à sa consommation de drogues et où l’on peut recevoir : hébergement, nourriture, douches, soins infirmiers, consultations sociales, médicales, psychologiques, mais aussi des seringues ». (1) Ce qu’il est important de comprendre ici est que l’offre de soins et de service n’est pas soumise à un quelconque jugement moral (arrêter la drogue pour accéder ou ne pas consommer d’alcool pour accéder à un centre d’hébergement). Ici, le non-jugement est mis en pratique, il n’est pas une incantation. Les personnes sont prises pour ce qu’elles sont, pas pour ce que l’on souhaiterait qu’elles soient. On respecte ainsi leur dignité et leurs droits.
Je travaille aujourd’hui dans un centre d’hébergement expérimental de personne en situation de grande marginalité et je suis toujours étonné. Etonné de rencontrer des directeurs d’établissement qui justifie les règles strictes qu’ils appliquent à leurs résidents par les nécessités de la vie en collectivité. Les ¾ des règles qui ont cours dans leurs établissements, jamais ils ne se les appliqueraient à eux-mêmes (horaires d’entrée et de sortie stricte, interdiction de consommer de l’alcool et du tabac dans les espaces privés, interdiction d’avoir un animal de compagnie…) Ces règles sont le plus souvent là pour faciliter le travail des professionnels en sélectionnant les profils les plus adaptés, les plus conciliants, les plus dociles. Bref elles servent à exclure le plus souvent les plus exclus.
Dans le CAARUD EGO deux règles seulement sont infranchissables pas de violences et pas de consommations sur site. Ces deux règles sont admises par tous, car les enfreindre risquerait d’entrainer la fermeture du lieu qui est perçu comme un bien commun tant par les usagers que par les professionnels. Toutes les autres règles peuvent être discutées, négociées, aménagées comme le disait souvent la directrice « le cadre est fait pour être tordu ». De même en cas de franchissement des deux règles d’or, les accueillis ne sont jamais exclus définitivement.
Au vu de cela l’équipe a une place majeure dans les dispositifs bas seuil. Pour le chercheur et psychiatre A-Uchtenhagen (2), ces lieux sont « bas seuil pour les patients, hauts seuils pour les professionnels ». Les professionnels doivent être expérimentés, avoir une vision politique de ce qu’ils font (travailler avec l’illégal n’est pas anodin) et appréhender les situations en termes de santé publique et non de morale. De même la formation doit être permanente et la participation aux instances du secteur est vivement conseillée.
En bas seuil le troisième pilier est l’interdisciplinarité. Le CAARUD EGO est adossé à un CSAPA (Centre de Soin d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) dont le bâtiment est voisin. Des échanges réguliers ont lieu entre les équipes permettant la diversité des points de vue et l’interconnaissance des pratiques. De même de nombreux partenariats sont noués afin d’accompagner au mieux les accueillis. C’est grâce à ce troisième pilier que les CAARUD ne sont pas juste des lieux de stagnation de la demande, mais également des lieux ressources de créations d’envie et d’ouverture des possibles via des partenariats permettant de répondre aux attentes de chacun. Hébergement, sevrage, diminution des consommations c’est l’accueilli qui décide où il souhaite aller et le professionnel ne fait que l’accompagner vers ses désirs sans les hiérarchiser.
Cet accompagnement est parfois difficile pour les professionnels. Il arrive souvent que des accueillis soient accompagnés jusqu’au décès, ce qui a pu pour certains professionnels entrainer un sentiment d’échec. C’est pourquoi en bas seuil l’analyse des pratiques et la reprise clinique sont des outils majeurs pour pouvoir échanger sur ce que renvoient à chacun certaines situations mortifères. Accepter que la liberté individuelle puisse tendre vers un suicide alcoolique ou un non-recours au soin est un processus long. Les résidents sont néanmoins accompagnés jusqu’au bout le lieu organisant, quand il n’y a pas de famille ou qu’elle ne souhaite pas s’en charger les funérailles et accompagnant les proches du défunt jusqu’au bout.
Le bas seuil pour quoi faire ?
Je vois déjà venir les personnes qui vont dire ; « bon c’est bien qu’on donne du café, des seringues a des toxicos avec de l’argent public, mais pour quel résultat ? » Ou encore « dans ce genre d’endroit les éducateurs ne font que boire des cafés et jouer au babyfoot avec des délinquants en puissance ».
À cela je répondrais que :
- L’introduction des programmes d’échange de seringue en France a permis d’éteindre dans les années 80 la crise liée au VIH chez les usagers de drogue par voie injectable en stoppant les contaminations par le partage de matériel. C’est à ce jour une des plus grandes réussites des politiques de santé publique en France. Cette politique bénéficie d’un consensus politique large et n’est ni remise en question à gauche ni à droite tant son efficacité est indiscutable.
- Ces lieux bas seuil participent à la réduction des risques sociaux. Il a été constaté que quand les besoins de base étaient satisfaits (accès aux droits, à la nourriture, à l’hygiène) cela entrainait logiquement une diminution des actes asociaux (vol, violence, racket…) pour subvenir à ces besoins.
- Ces lieux permettent également de regrouper les personnes en un lieu unique entrainant moins d’intervention de police et de pompier en ville (la structure assurant la régulation du lieu). C’est d’ailleurs dans ce but qu’ont été créés les premiers EDS parisiens financés par la RATP afin de « sortir les clochards du métro »
Un policier municipal m’a récemment confié en passant sur le centre d’hébergement « lui tu vois avant, on était appelé plusieurs fois par semaine parce qu’il foutait le bordel dehors, maintenant qu’il est chez vous ça n’arrive plus ».
De même une prise en charge médicale adaptée permet de réduire le nombre de passage aux urgences et de traiter en amont des problématiques de santé qui sans cela aurait pu dégénérer. Et, cela va peut-être vous sembler cynique, mais je le dis afin de convaincre ceux qui ne voient que par le spectre budgétaire, moins d’intervention de police, de pompier, moins d’accueil aux urgences et de maladie grave c’est une économie importante pour la collectivité qui vient s’ajouter aux bénéfices sociaux de ce type d’action.
Enfin et c’est certainement le plus important, ces lieux aides les personnes à rester en bonne santé en attendant un moment de vie permettant d’engager une démarche de rétablissement (ce qui peut prendre un certain temps et dépend du parcours de chacun).
Pour finir, si vous n’êtes toujours pas convaincu, venez rencontrer les professionnels et les utilisateurs de ces lieux (accueil de jour, CAARUD, maraude, halte de nuit, centre d’hébergement d’urgence…) ils vous accueilleront comme ils savent si bien le faire et vous expliqueront, et, si jamais vous repartez toujours perplexe ce n’est pas grave, comme je vous l’ai déjà dit, ici on vous accueille comme vous êtes !
Jeanne
« La dernière où l’on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche…
Chez Jeanne, la Jeanne,
On est n’importe qui, on vient n’importe quand,
Et comme par miracle, par enchantement,
On fait parti’ de la famille »
L’auvergnat
« Toi qui m’as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
M’avaient fermé la porte au nez… »
George BRASSENS
Notes
- Jean-Yves Trépos « la force des dispositifs faibles : la politique de réduction des risques en matière de drogues » Revue Française de sociologie, vol. 114 2003
- Uchtenhagen A., Prescription médicale de narcotiques. Un projet national de recherche suisse, in U. Nizzoli et A. Grasseli, De la réduction des risques aux services multidisciplinaires intégrés, op. cit
Note : Si, comme Adrien, vous souhaitez publier une parole de terrain sur un sujet de votre choix, n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.
Photo : Adrien Palumbo


