Citations fantômes : quand de faux chiffres s’imposent dans le travail social

[current_page_url]

Nous vivons entourés de chiffres qui sont faux. J’ai pu le vérifier en rédigeant au jour le jour ce blog. Des chiffres fantaisites circulent d’articles en articles. Ils s’invitent dans des formations et on peut même les trouver dans des rapports. Ils finissent parfois projetés en diaporama devant des décideurs. On les appelle des « citations fantômes ».

Elles ont tous les attributs de la connaissance sérieuse par exemple le nom d’un grand cabinet de conseil, celui d’un organisme public, ou encore d’un baromètre réputé. Il leur manque malgré tout l’essentiel : une source réelle et accessible que vous pouvez vérifier. Pour les travailleurs sociaux, qui s’appuient sur ces chiffres pour décrire la réalité sociale, c’est un problème majeur.

Une citation fantôme, c’est un chiffre qui n’a pas d’acte de naissance. On sait prétendument « d’où il vient », mais quand on cherche le document original, il n’existe pas, ou il ne contient tout simplement pas ce qui lui est attribué. Ce n’est pas forcément une fraude volontaire. C’est souvent une succession de reprises approximatives, d’articles qui se citent entre eux. Les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) en raffolent. Vous pouvez les trouver quand vous utilisez un moteur de recherche. Peu à peu, ce que l’on peut appeler une « rumeur statistique » prend le visage d’un fait scientifique tout simplement parce que ces chiffres sont recopiés d’articles en articles.

Quand un chiffre circule partout… sauf là où il devrait être

Prenons un exemple concret : le fameux “Un salarié sur cinq en burn-out algorithmique”. Pendant plusieurs semaines, ce chiffre est revenu dans des articles parlant de l’IA au travail. Il était attribué à un rapport Capgemini de 2025, présenté comme une donnée solide sur l’état de la santé mentale des salariés du secteur technologique. Mais en remontant à la source, on ne trouve qu’un article de presse économique qui cite « Capgemini 2025 » sans lien. Sur le site officiel de Capgemini, aucun document ne mentionne ce « 1 salarié sur 5 ». Le chiffre se contente d’exister dans des textes qui se recopient les uns les autres.

Même scénario avec un prétendu “Baromètre Santé et Travail 2025 de l’INRS”. On le voit cité pour soutenir des affirmations du type : « 50% des salariés français ressentent une fatigue cognitive accrue ». Là encore, la formulation fait sérieux, l’INRS est une référence solide en santé au travail. Mais lorsque l’on cherche ce fameux baromètre, rien. L’INRS publie des rapports, des numéros de revue, des synthèses de recherche, mais aucun « baromètre 2025 » avec ce chiffre précis. Le nom de l’organisme sert de caution à une statistique qui n’a, à ce jour, aucun ancrage dans ses publications.

C’est en voulant vérifier ces données que je m’en suis aperçu. C’est ce qui m’a donné l’idée de « creuser » ce sujet.

Comment naissent ces chiffres qui n’existent pas vraiment ?

Une première origine, ce sont les articles “grand public” qui simplifient à l’excès. Un journaliste ou un rédacteur web lit un rapport sérieux, en extrait une idée forte, et la transforme en formule plus percutante, parfois en arrondissant les chiffres, parfois en généralisant un résultat partiel. Un autre site reprend la formule, en ajoutant une mention à un organisme connu pour faire sérieux. Puis un troisième cite le deuxième, et ainsi de suite. À la fin, la phrase semble robuste parce qu’elle a été répétée mille fois. Mais si l’on remonte la chaîne, elle part d’une lecture approximative ou d’une interprétation hâtive.

Une deuxième origine, de plus en plus fréquente, ce sont les outils d’IA générative. Ils savent très bien imiter le style des références scientifiques avec un titre plausible, le nom d’un institut réel, une date crédible. Ils combinent des éléments vrais (le nom de Deloitte, de l’INRS, de l’OMS) avec des titres de rapports qui n’existent pas. Tant que personne ne demande : « Donne-moi le lien vers le document », ces références inventées passent inaperçues. Elles sont ensuite recopiées telles quelle par des lecteurs qui les prennent pour argent comptant.

En quoi est-ce un problème pour le travail social ?

Dans le travail social, un chiffre, ce n’est jamais neutre. Dire qu’« 80% des jeunes suivis sont en situation de détresse psychologique » ou que « 40% des personnes sans domicile refusent l’hébergement » ne produit pas le même effet, ni auprès des élus, ni auprès du grand public, ni auprès des équipes. Ces chiffres orientent les priorités, justifient ou non des moyens, influencent la façon dont on perçoit les publics. S’ils sont faux ou fabriqués, ils faussent le débat, y compris quand l’intention de départ est de défendre une cause juste.

Nous acceptons d’autant plus facilement ces chiffres lorsqu’ils alimentent une argumentaire auquel on croit. Nous perdons alors tout esprit critique sur la donnée affichée car, finalement, nous avons envie qu’il en soit ainsi.

Pour les travailleurs sociaux, s’appuyer sans le savoir sur une citation fantôme, c’est courir un double risque. Le premier est un risque de crédibilité : face à un interlocuteur qui vérifiera les sources (un journaliste, un universitaire, un élu bien entouré), le chiffre qui ne repose sur rien entache une partie du discours qui l’accompagne. Le second est un risque éthique : diffuser des données inexactes  sur des publics vulnérables, même de bonne foi, revient à parler « à leur place » avec des éléments qui ne décrivent pas réellement leur situation.

Comment reconnaître une citation fantôme quand on la croise ?

Un premier indice, c’est l’impossibilité de remonter à un document précis. On vous dit « selon un rapport de Deloitte en 2025 », mais on ne vous donne ni le titre exact, ni un lien, ni une référence de type « page X, tableau Y ». En allant sur le site de Deloitte, vous trouvez bien des rapports sur le capital humain ou la santé mentale des jeunes actifs, mais aucun texte ne contient la phrase ou le chiffre exact qui circulent. On est typiquement dans le cas de la citation fantôme : une source nominale, mais pas de document réel derrière.

Un deuxième indice, c’est la répétition mot pour mot de la même formule sur des sites très différents. Avec un moteur de recherche, il suffit de placer la phrase entre guillemets. Quand vous voyez la même tournure exacte, avec la même attribution floue et presque jamais de lien vers un PDF ou un rapport institutionnel, vous n’êtes plus devant un résultat de recherche scientifique, mais devant un effet d’écho. Ce que vous lisez n’est pas une information multipliée, c’est une seule et même approximation recopiée en boucle. Et je peux vous dire qu’il y en a !

Des réflexes simples, adaptés à votre pratique

Pour un travailleur social, vérifier une source ressemble beaucoup à ce que vous faites déjà dans les entretiens. Quand un usager vous rapporte un fait important, vous ne le prenez pas immédiatement comme une vérité absolue : vous le resituez, vous cherchez à comprendre le contexte, vous croisez avec d’autres éléments. Avec un chiffre ou une « étude », le geste est le même. D’où vient réellement cette information ? Qui l’a produite ? Dans quel cadre ? Peut-on lire l’enquête elle-même, son questionnaire, ses limites ?

Il existe heureusement des références plus solides sur lesquelles s’appuyer. Des organismes comme la DREES, la DARES, l’INSEE, l’ONPE, la CNSA, Le CSTS mais aussi certains baromètres clairement identifiés publient des chiffres accompagnés de méthodologies détaillées. Leurs rapports sont accessibles, datés, signés. Quand vous citez un de ces documents, vous pouvez indiquer précisément son titre, son année, l’organisme éditeur, voire la page où l’on trouve le chiffre ou la phrase citée. La différence avec une citation fantôme est nette : ici, le lecteur peut vérifier.

C’est pourquoi je m’attache dans mes articles à citer la source de ce que je dis avec des liens dans les textes. Vous pouvez trouver aussi des documents à télécharger en fin de chaque article pour aller plus loin dans votre réflexion.

Que faire quand un chiffre est introuvable ?

La première chose à faire, c’est d’accepter que l’on ne pourra pas l’utiliser. Même s’il « sonnait juste », même s’il soutenait parfaitement la démonstration que vous vouliez faire. Dans la pratique, mieux vaut renoncer à un chiffre séduisant que construire un raisonnement sur du sable. Il est toujours possible de reformuler : parler d’une tendance observée, d’un ressenti partagé, de résultats partiels clairement situés, plutôt que d’énoncer un pourcentage spectaculaire que personne ne pourra retrouver.

La deuxième chose, c’est d’en faire un sujet pédagogique. Dans une équipe, en formation, en réunion de service, rien n’empêche de raconter l’histoire de ces chiffres introuvables. C’est même une occasion de renforcer la culture commune autour des sources : montrer comment on vérifie un rapport, comment on lit une note de bas de page, comment on repère les mentions floues. À l’heure où l’IA peut produire  à la demande de multiples fake news avec des citations très convaincantes, cette compétence devient un enjeu professionnel pour toutes celles et ceux qui « écrivent pour et sur le social ».

 

Note : Pour les travailleurs sociaux et les décideurs du secteur social en France, voici quelques sources à systématiquement préférer :

  • DREES : statistiques officielles sur la santé, le social et la médico-social
  • ONPE : données sur la protection de l’enfance
  • CNSA : données sur le handicap et la perte d’autonomie
  • INJEP : jeunesse et éducation populaire
  • HCTS : avec ses multiples rapports sur le travail social et le développement social
  • Revue française de service social, Les Cahiers du travail social, Vie Socialeet plus largement les revues qui sont publiées par CAIRN : ce sont des publications académiques avec comité de lecture
  • INRS, ANACT : santé au travail avec données vérifiables
  • INSEE : données socio-économiques de référence

 


Photo : Perplexity. Le personnage n’est pas réel

Articles liés :

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.