« On ne gère pas l’autre, on l’accompagne ! » Plaidoyer pour la promotion de nos métiers

Dans une tribune récemment publiée par les ASH, mais réservée à ses seuls abonnés, plusieurs personnalités issues du travail social, de l’université et de syndicats nous rappellent combien nos métiers ont du sens. Ils ne peuvent faire une nouvelle fois l’objet d’une refonte conduisant à leur disparition au nom d’une nième réforme gestionnaire voulant aller, coûte que coûte vers la création d’un métier unique de « travailleur social ».

Voici la tribune :

« De nouveau, une réforme des métiers du travail social se profile et l’idée d’un travailleur social unique réapparaît. Le gouvernement serait-il sourd aux appels répétés de ceux qui vivent la réalité de nos professions ? » En 2004, des travailleurs sociaux ont lancé les états généraux du social pour faire entendre les besoins auxquels ils se confrontent chaque jour. Mais en 2013, alors que les besoins n’ont pas été écoutés, des « états généraux du travail social » sont organisés, cette fois par nos gouvernants, pour tenter une refonte des métiers vers un « travailleur social unique coordinateur ». Contre cette « réingénierie », un combat est mené de 2014 à 2018 par les syndicats et collectifs représentant des professionnels, formateurs, chercheurs et étudiants du travail social, rassemblés en états généraux alternatifs, avec le slogan : « Debout pour nos métiers du travail social ! »

Après la période du Covid, pendant laquelle les pouvoirs publics ont enfin mesuré l’absolue nécessité des professionnels du travail social, une prétendue reconnaissance, pourtant attendue depuis si longtemps, a été annoncée par le Ségur. Mais pas pour tous ! Si le livre vert du travail social paru en mars dernier, produit par le Haut Conseil du travail social, défend une revalorisation salariale, il la conditionne à une refonte des métiers établie à partir d’un diagnostic erroné sur le manque d’attractivité, simplement expliqué par un « hyper-découpage des métiers » et des « institutions repliées sur elles-mêmes ».

En juillet 2022, le rapport de l’inspection générale des affaires sociales (Igas) sur la « certification des diplômes du travail social par les services déconcentrés de l’Etat » promeut une déqualification des formations actuelles en ouvrant des passerelles tous azimuts et en encourageant la formation par empilement de compétences. De surcroît, dans ce contexte, les syndicats employeurs de Nexem et de la Fehap, sous l’impulsion des pouvoirs publics, poursuivent leur travail de sape des conventions collectives actuelles pour une convention collective au rabais qui s’affranchirait totalement des métiers et de leur qualification, dans un renversement historique du sens des conventions collectives. Tous ensemble, ils laissent entendre qu’une nouvelle réforme des formations en travail social devrait se mettre en place. Face à eux, nous posons la question : au service de qui, de quoi ?

Treize métiers pour de si nombreux besoins, pour tant de personnes, où est le problème ?

Les professions ne sont pas des spécialités dont les intitulés remplissent des tableaux lus froidement dans un bureau. Elles sont autant d’approches qui se sont construites au fil de l’histoire, porteuses de valeurs, incarnées par des figures emblématiques. Ce sont des métiers qui se sont spécialisés dans des savoir-faire et savoir-être solides pour aller à la rencontre de l’autre, qui souffre, et lui permettre de progresser et de « faire société ».

Des métiers fondés sur un engagement

Ces métiers se nourrissent de leurs échanges. Parfois, ils remplissent les mêmes missions, mais ce sont la subtilité des différentes approches et la finesse portée et incarnée par la singularité du professionnel qui permettent la rencontre et l’accompagnement de la personne accueillie. Ces professions se sont construites à partir des terrains, par les besoins, par la volonté de femmes et d’hommes de faire grandir la société en s’impliquant pour que vivent les principes constitutionnels d’égalité et de solidarité soutenus alors par l’État social. II ne s’agit surtout pas d’assigner à chacun sa case, son inclusion !

Les métiers se sont fondés sur un engagement, pour l’émancipation des personnes, qui nécessite une disponibilité et une réflexivité qui se construit. C’est aujourd’hui ce que la formation transmet et permet, en prenant appui sur l’alternance, par la rencontre avec les personnes accompagnées et les professionnels à leur côté, soutenus par des savoirs pluridisciplinaires. Cela s’élabore par un processus de professionnalisation accompagné dans la durée par des formateurs et formatrices qui soutiennent la maturation professionnelle.

Aujourd’hui encore et plus qu’hier, celles et ceux qui se battent sur le terrain ne sont pas écoutés dans leurs demandes, dans ce qu’ils révèlent de la réalité sociale, par leurs alertes et au travers même de leur épuisement. Devraient-ils considérer comme une faveur l’augmentation de 183 € contre laquelle il faudrait troquer leurs métiers ? Et ce, pour devenir des gestionnaires de cas ou des coordinateurs, dans le cadre d’un travailleur social unique ?

Au nom de quoi ? Au nom d’une lecture gestionnaire qui que 13 métiers, 13 formations sur quatre niveaux, c’est trop. Trop cher, sans aucun doute ! Quelle est cette étrange focale, ce regard sur nos métiers et sur nos formations ? Une focale si distanciée et si large qui ne sait voir le sens de ces 13 formations. Ce regard n’a rien à voir avec les besoins des personnes. II ne répond en rien aux demandes des acteurs de terrain. En quoi ramener nos métiers à un travailleur social unique permettrait-il aux professionnels de tenir le coup au quotidien ? C’est précisément la fierté de leurs métiers qui fait tenir ceux qui restent, encore et malgré tout.

Logiques commerciales versus solidarité

Si le désengagement de l’Etat au profit d’entreprises privées est une réalité qui traverse aujourd’hui notre secteur, il ne faut pas que leurs objectifs viennent guider les réformes du secteur au détriment des besoins. Pourtant, il semblerait que ce soit le cas. Les logiques commerciales n’ont rien à faire dans le secteur de la solidarité. Le travail social est une affaire collective, et non une affaire d’impact et de retour sur investissement.

L’illusion de la flexibilité de l’emploi est une réponse gestionnaire : standardiser les pratiques, rationaliser les besoins sert seulement à en simplifier la lecture en camouflant la complexité du réel. Rabattre les formations sur des blocs de compétences, sans tenir compte du temps de formation, de la construction d’une réflexivité et de la capacité à articuler entre elles les compétences au service de l’autre, est une réponse commerciale. L’innovation par contrats à impact social, la généralisation de la validation des acquis avec la réforme 2022 et des équivalences, la diminution des temps de stages ne sont pas non plus des réponses. Ce sont des logiques de profits financiers pour ceux qui les mettent en place. Ce sont des logiques néolibérales de baisse du coût du travail.

La désinstitutionalisation au profit de passerelles ou de dispositifs, l’affichage d’une inclusion fictive sans les moyens pour sa mise en œuvre sont aujourd’hui des stratégies pour accélérer le désengagement des pouvoirs publics. Ce ne sont pas des réponses aux besoins des personnes, renvoyées alors à des responsabilités individuelles, cela signe la fin d’une solidarité collective.

Un métier, c’est précisément ce qui fait repère et donne de la force dans le travail social.

Son attractivité est en baisse, comme les métiers du soin, parce qu’ils traversent une crise morale : une décentralisation réalisée en urgence de façon désordonnée, des exigences pensées sur le modèle de la tarification à l’acte, qui n’a rien à voir avec la réalité des accompagnements. Une crise morale liée aussi à l’arrivée dans notre secteur de nouveaux dirigeants issus des secteurs financiers ou des écoles de commerce, qui croient tout savoir et méprisent l’expertise des acteurs de terrain, en leur imposant des injonctions contradictoires avec la réalité des publics accompagnés et leurs difficultés.

Professionnels, formateurs, chercheurs, étudiants du travail social, nous demandons, au contraire, que tous les métiers du travail social deviennent des titres professionnels règlementés dont les salaires soient réévalués à hauteur de la responsabilité engagée au quotidien par leur exercice. Nous exigeons que les diplômes demeurent des diplômes d’Etat, et non des diplômes d’écoles ou régionaux, et qu’ils restent éloignés de toute logique de concurrence.

On ne gère pas l’autre, on l’accompagne ! »

Les signataires de la tribune :

  • Collectif Avenir éducs ;
  • Jean-Sébastien Alix (directeur des études IUT de Lille) ;
  • Michel Autès (sociologue, chercheur émérite au CNRS) ;
  • Michel Chauvière (sociologue, chercheur émérite au CNRS) ;
  • Alexandre Lebarbey (membre du HCTS) ;
  • Joran Le Gall (président de l’ANAS) ;
  • Cécile Lambert (administratrice de l’ANAS) ;
  • Nathalie Martin (vice-présidente de France ESF) ;
  • Julie Marty-Pichon (présidente de la Fneje) ;
  • Séverine Parrot (Supap-FSU) ;
  • Mickael Pouteyo (éducateur et formateur, membre de l’IRE) ;
  • Joseph Rouzel (psychanalyste) et
  • Christine Sovrano (formatrice, Ufas-CGT)

 

Sur ce même sujet une autre tribune attirera votre attention :

  • La proposition simpliste de travailleur social unique est-elle réaliste ? | le Média Social : L’Association interrégionale des formatrices et formateurs en travail social ne voit pas l’intérêt de refondre en un seul diplôme les métiers historiques du travail social. Dans cette tribune libre, elle s’oppose à la proposition de travailleur social unique, jugée « significative de l’ignorance ou du déni de la réalité historique, anthropologique et juridique du social ».

 

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