Un éducateur spécialisé m’a confié son désarroi face à une situation qui lui semblait insoluble : une adolescente placée en MECS recevait chaque soir, via Instagram, des messages de sa mère lui demandant de fuguer. Impossible de couper le lien numérique sans couper le lien tout court. Impossible de laisser la situation se poursuivre sans exposer l’enfant à des pressions psychologiques qui compromettaient tout le travail de reconstruction engagé depuis des mois. Que faire ? Lui retirer son smartphone ? supprimer l’application ?
Ce n’est pas un cas isolé. C’est une réalité pour des milliers de professionnels de la protection de l’enfance. Et c’est précisément ce que vient documenter, avec une rigueur bienvenue, le Livre blanc « Accompagner les jeunes de l’Aide sociale à l’enfance à l’ère du numérique », publié en février dernier par l’Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa), avec le soutien de Sopra Steria. Ce document mérite qu’on s’y arrête, non pour en faire un résumé, mais pour prendre la mesure de ce qu’il révèle sur les conditions réelles d’exercice de la pratique éducative aujourd’hui.
Seuls avec un écran
Le Livre blanc documente ce que les professionnels de la protection de l’enfance pressentent depuis des années sans toujours disposer des mots pour le formuler collectivement : le numérique est devenu un espace de vie à part entière pour les jeunes confiés à l’ASE, un espace dans lequel ils cherchent du lien, de la reconnaissance, parfois de l’amour. C’est aussi là qu’ils peuvent être en danger face à des personnes malveillantes.

Ce qui frappe dans le document, c’est moins l’inventaire des risques que la description d’un manque : les établissements qui accueillent ces jeunes n’ont, pour la plupart, ni cadre clair, ni formation adaptée pour aborder la question de l’usage des outils numériques (entendez par là, les écrans, les réseaux sociaux, les applications). Nous serions aussi face à une sorte de vide professionnel : les éducateurs se retrouvent face à des situations complexes. On peut citer le cyberharcèlement, l’exposition à des contenus violents ou pornographiques, mais aussi les contacts avec des adultes mal intentionnés, etc. Sans protocole, sans soutien ni espace de réflexion collective les éducateurs font ce qu’ils peuvent, avec ce qu’ils ont. C’est-à-dire souvent beaucoup, mais rarement assez.
L’éducateur face au mur
Je me demande ce que cela représente concrètement, au quotidien, pour un éducateur en MECS. Il gère un groupe, des crises et des plannings qui trop fréquemment débordent. Et le soir, il voit un adolescent rentrer dans sa chambre avec son téléphone, la tête ailleurs, les yeux rivés sur son smartphone. Il sait que quelque chose se passe. Il ne sait pas quoi. Il n’a pas les outils pour poser la bonne question, ni le temps pour construire le lien qui permettrait qu’on lui réponde.
Le Livre blanc de l’Ansa le dit clairement : les professionnels de l’ASE manquent de formation spécifique sur les usages numériques des jeunes qu’ils accompagnent. Ils manquent également de cadres institutionnels leur permettant d’aborder ces sujets de manière structurée. Ce n’est pas une question de bonne volonté. Elle est là, évidente, dans chaque page de ce document. C’est une question de moyens, de reconnaissance, et d’une certaine façon, de confiance que les institutions font ou ne font pas à leurs professionnels.
Or ces professionnels sont précisément ceux qui voient. Ce sont eux qui décèlent un changement de comportement ou encore une fatigue suspecte. Ils sont les premiers témoins de ce qui se joue dans ces vies abîmées. Les ignorer dans la construction des réponses serait une faute.
Ce que le numérique révèle, pas seulement ce qu’il provoque
Il serait trop simple de ne lire ce Livre blanc que comme un catalogue de risques à prévenir. Ce serait passer à côté de ce qu’il dit en filigrane : le numérique ne crée pas la fragilité des jeunes de l’ASE. Il la révèle et l’amplifie. En fait, les fragilités étaient là avant tout comme la rupture familiale ou encore l’absence de cadre stable. Le numérique percute en quelque sorte le manque de confiance en soi ou encore l’isolement affectif et le besoin urgent d’être vu et aimé.
C’est pourquoi les réponses purement techniques comme le blocage des applications, la surveillance des usages ou le fait de filtrer les contenus ne suffisent pas pour régler le problème. Toutes ces pratiques rateront leur cible si elles ne s’accompagnent pas d’une réponse relationnelle et éducative. Ce que cherche un jeune sur les réseaux sociaux est souvent ce que l’institution n’a pas encore réussi à lui donner : un espace dans lequel il existe en tant que sujet. Un espace où il compte pour son entourage, un lieu où il peut construire quelque chose qui lui appartient. Lui retirer cet espace numérique sans lui en proposer un autre, c’est lui retirer un peu plus de lui-même.
La double peine du jeune placé
Il y a quelque chose de profondément injuste dans la situation décrite par le Livre blanc. Ces jeunes ont déjà été privés de ce que la plupart des enfants reçoivent sans y penser : une famille stable, des adultes constants ou encore un environnement prévisible. Ils arrivent dans des structures qui font ce qu’elles peuvent, mais qui ne peuvent pas tout compenser. Et maintenant, dans cet espace numérique que tous les adolescents habitent, ils naviguent encore plus seuls que les autres, avec encore moins de boussole.
Le Livre blanc pointe également une question que l’on évite trop souvent : celle de la continuité du lien familial via le numérique. Pour certains jeunes placés, le téléphone est le seul fil qui les relie à leur famille d’origine. Couper ou restreindre cet accès peut protéger dans certains cas. Mais cela peut aussi empêcher un lien affectif qui maintient debout. Cette tension-là, elle se mesure au cas par cas, tous les jours. Il n’y a pas de réponse simple. Elle demande du temps, de la réflexion et de l’accompagnement.
Ce que les institutions doivent maintenant
Le Livre blanc formule des recommandations. Il appelle à former les professionnels, à construire des cadres partagés au sein des établissements, à associer les jeunes eux-mêmes à l’élaboration des règles qui les concernent, à développer des outils d’éducation au numérique adaptés à leurs parcours spécifiques. Ce sont des préconisations raisonnables, documentées, réalistes.
Mais elles ne seront utiles que si les institutions acceptent de reconnaître ce que ce document dit entre les lignes : elles ont pris du retard. Le numérique a investi la vie de ces jeunes bien avant que les politiques publiques ne se donnent les moyens d’y répondre. Pendant ce temps, ce sont les professionnels de terrain, éducateurs, assistants de service social, psychologues qui ont improvisé, parfois bien, parfois moins bien, toujours sans filet.
Leur expertise mérite mieux que d’être convoquée après coup, une fois les rapports écrits et les recommandations formulées. Elle devrait être au cœur de la conception même des réponses. Ce sont eux qui savent ce qui fonctionne. Ce sont eux qui voient ce qui se passe.qui ont cherché. Ils faudrait écouter ce qu’ils ont à nous dire pour aborder ce sujet pour lequel personne ne les avait préparés.
Garder le lien, coûte que coûte
Je reviens à Freddy M. dont je vous avais raconté l’histoire sur ce blog. Freddy est ce jeune que tout le monde ou presque a exclu (un « incasable »). Freddy sur lequel un assistant social a continué de miser, non pas parce qu’une procédure le lui demandait, mais parce qu’il avait compris que lâcher prise n’était pas une option. Ce travail-là qui consiste à tenir le lien quand tout pousse à le rompre est exactement ce que les jeunes de l’ASE attendent des travailleurs sociaux dans l’espace numérique aussi.
Le smartphone n’est pas l’ennemi. L’absence d’adulte pour penser avec eux ce qu’ils y vivent, voilà le vrai problème. Et résoudre ce problème, ce n’est pas une question de charte numérique affichée dans un couloir. C’est une question de choix politiques clairs, de moyens humains réels, et d’une conviction que ces enfants-là méritent autant d’attention, autant de soin, autant de présence que les autres. Peut-être et sans doute même un peu plus.
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