Livre ouvert : « Que reste-t-il du travail social ?»

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Avec un sens de la formule hors du commun, Angélique Revest réussit à mettre des mots d’une justesse saisissante sur le malaise d’un travail social confronté à l’idéologie gestionnaire.

Couv RevestCertes, les fondements du travail social, explique-t-elle d’emblée, ont toujours privilégié les principes d’autodétermination de la personne, de dignité humaine et de justice sociale. Ce sont justement ces valeurs qui ont fait de cette fonction non une simple technique, mais une manière d’habiter le monde. Elles incarnent une promesse allant bien au-delà de la seule inclusion, en créant les conditions de l’émancipation.

Dans le même temps, les travailleurs sociaux sont les agents sociaux, maillons de légitimation d’un système qui, tout en produisant des inégalités, fournit des soutiens, distribue des aides et sanctionne les non méritants. Ce qui a toujours placé ces professionnels au cœur de paradoxes opposant accueil et contrôle, solidarité et normalisation, créativité et réglementation, accompagnement et assujettissement, soutien et assignation, protection et infantilisation.

Mais ce qui cristallise plus particulièrement les lignes de fractures auxquelles le travail social est confronté aujourd’hui, c’est la gouvernance managériale à l’œuvre. Cette idéologie gestionnaire cherche à lui imposer un alignement sur les catégories issues du marché. Des preuves d’efficience, de performance et d’optimisation sont exigées de lui. Des objectifs quantifiables, des quotas, des indicateurs chiffrés lui sont imposés. Le management par objectifs, le pilotage par les chiffres et l’obsession de la traçabilité ont pour ambition de permettre une optimisation des coûts et une rationalisation des moyens humains. La pression de la concurrence est décuplée par des appels à projet et des cahiers des charges conçus par des techniciens hors-sol loin de la réalité de terrain.

L’idéologie néo-libérale à l’œuvre prétend résumer l’accompagnement humain à une suite de gestes objectivables, validés par des référentiels de compétences. Toute personne étant réduite à un calculateur rationnel, guidé par son seul intérêt, elle est supposée équilibrer ses choix comme le fait un marchand avec ses comptes. Ce qui doit donc lui être servi, c’est une prestation et un service client le conduisant à devenir autonome et entrepreneur de lui-même, réussissant à se gouverner comme une entreprise. Devenant dès lors responsable de ses réussites et de ses échecs, la collectivité échappe à toute mise en cause.

La chalandisation du travail social est en train de le transformer complètement. Cela se traduit sous bien des formes : produire toujours plus avec moins de moyens, réduire l’humain à un langage comptable, se centrer sur les flux à gérer. Mais aussi penser sans être entendu et être confronté à l’obligation de devoir maîtriser les coûts, tout en démontrant l’utilité de son action en tant que fournisseur de prestations. Sans oublier réduire les parcours de vie résumés à des tableaux de bord, les relations d’aide à des procédures et les institutions à des plateformes de service..

Les résultats sur le terrain ne se sont pas fait attendre. Perte d’autonomie, uniformisation des pratiques, désaffiliation symbolique, fragilisation de la qualité des accompagnements, soumission aux exigences budgétaires et administratives, dépersonnalisation des relations, conflits éthiques, perte de sens, etc.

Pour survivre, bien des travailleurs sociaux en sont venus à se dissocier d’avec la substance même de l’acte professionnel. D’autres ont développé une forme de cynisme. D’autres encore se désengagent, pour ne pas se transformer en mécanique obéissante au service d’un travail social standardisé où les plus vulnérables doivent démontrer un mérite personnel mesurable, traçable et évaluable. Ils se sont retirés, en laissant derrière eux ce qui était devenu pour eux un champ de ruines.

Pourtant, bien d’autres encore cultivent ce qui peut se rapprocher de la désobéissance. Elle n’est pas frontale, mais se glisse sans forcément beaucoup de bruit dans les interstices et les détours. Elle se juche sur des lignes de crête, entre d’un côté les procédures et les protocoles rigides, et de l’autre la réinvention permanente d’un accompagnement flexible et modulable en fonction des situations concrètes. Cela se manifeste dans des contrepoints et des gestes minuscules, mais combien signifiants d’un travail social de l’ombre, parfois risqué. Autant de formes invisibles et souterraines, souvent marginales mais fondamentalement subversives : s’opposer sans rompre, ajuster sans céder, transformer sans trahir.

Ces pratiques s’opposent à la logique froide des chiffres et des normes, en déployant cet art de faire qui privilégie la relation, la temporalité et la complexité humaine. Qui s’inscrit dans la continuité souple et adaptative de l’écoute et de la présence face à autrui et à sa vulnérabilité. Qui accepte d’évoluer dans un champ d’incertitude, de tension et d’ambigüités. Qui sculpte des instants et ajuste des gestes. Qui écoute mais ne force pas la parole, admettant les silences et tolérant l’inaction apparente. Qui préfère les temporalités plurielles articulant le Kairos, ce temps fragile et qualitatif de l’opportunité, et le Chronos linéaire, quantifiable et évaluable. Qui sait être présent, mais aussi choisir de lâcher prise. Qui interprète, négocie et compose avec l’imprévisible.

C’est en s’appuyant sur cet art de faire qui résiste, qu’Angélique Revest rejette toute capitulation ou renoncement et en appelle à une résistance face à la déshumanisation du travail social à l’œuvre. Parmi les pistes qu’elle propose, retenons-en trois. Une éthique du courage, tout d’abord. Celle qui revendique de faire humanité, en cultivant l’indignation contre les injustices sociales, en créant des espaces de dignité et de reconnaissance, en entretenant les valeurs humanistes de solidarité, de respect et de bienveillance. Mais aussi celle qui interroge les pratiques, confronte aux dilemmes, reconnaît ne pas avoir le monopole des expertises que les personnes accompagnées maîtrisent aussi à travers leur savoir expérientiel.

La réhabilitation de la clinique, ensuite. Cette approche qui permet de sortir de sa verticalité, de suspendre son savoir et son pouvoir pour aller à la rencontre de l’autre, de développer la pédagogie du doute, du conflit, de l’incertitude. Refuser de boucler trop vite, tolérer un silence, accepter de ne pas conclure, instaurer un tempo organique, là où justement le sujet peut advenir. Etre attentif à la singularité de son parcours et au respect de son rythme.

Trop floue, trop lente, trop contextuelle pour la logique institutionnelle, la pensée éducative constitue une troisième piste. Celle qui oppose l’ombre, la nuance et l’indéterminé à la rationalisation qui prétend tout clarifier. Celle qui construit, déconstruit et reconstruit le sens dans un va et vient incessant entre les situations concrètes et les principes qui les éclairent. Celle qui crée des espaces collectifs de réflexion, de prise de distance, de médiation.

S’appuyant sur les solides références que sont (entre autres) Philippe Gaberan et Saül Karsz (qui respectivement pré- et post- facent), Michel Chauvière et Vincent de Gaulejac, Angélique Revest alimente sa réflexion de récits de terrain. Son essai se montre lucide sans être désespéré, critique tout en étant habité par une espérance réaliste, engagé sans pour autant tomber dans une utopie naïve. Le combat quotidien qu’elle mène en tant que chef de service, et maintenant auteure, se structure autour d’une détermination sans faille.

Elle aspire à maintenir ouvert ce qui menace de se refermer, à pouvoir retrouver des capacités de critique et d’innovation sociale, à réussir à tenir pour pouvoir rêver encore, du moins assez pour continuer. La résistance qu’elle préconise confronte à des choix difficiles, à des dilemmes éthiques où se croisent compromis et renonciations. Mais c’est à ce prix qu’il sera possible de réenchanter le quotidien professionnel et de (re)donner sens à l’engagement dans le travail social ! Puissent bien des lecteurs s’y retrouver et y trouver la force de résister.

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin

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Photo : Angélique Revest.

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