Didier Dubasque
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La suppression de l’aide médicale de l’État par le Sénat : Une hérésie humanitaire

« Hérésie humanitaire » c’est avec ces termes que la Fédération hospitalière de France (FHF) a dénoncé mercredi dernier la suppression de l’aide médicale d’État (AME) réservée aux sans-papiers. On ne peut que lui donner raison. Les sénateurs ont, par un vote majoritaire, rejeté le principe de fraternité, l’une des trois valeurs de notre devise républicaine. La mesquinerie et la bassesse sont en train de prendre le pouvoir insidieusement. (C’est plutôt minable ce vote, me dit ma collègue assistante sociale). Dans un monde de plus en plus ouvert (pas pour tous certes) notre représentation nationale au Sénat a montré à quel point elle manque d’humanité.

« Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera » :  le serment d’Hippocrate est clair. Les médecins jurent de le respecter à l’obtention de leurs diplômes. Vont-ils continuer de soigner les étrangers qui ne bénéficieront plus de l’aide médicale de l’État ? Certains le feront sans doute, d’autres continueront d’orienter ces patients indésirables vers les urgences. La Fédération des hôpitaux publics, annonce de son côté un risque de « conséquences dramatiques » sur le système de santé, déjà en souffrance.

AME = 0,4% des dépenses de santé

Mais ça coute cher cette affaire ? Les dépenses liées à l’AME atteignaient 920 millions d’euros en 2020, , 1 milliard 2 aujourd’hui. À titre de comparaison, les dépenses de santé en France étaient estimées à 209,2 milliards d’euros en 2020, les dépenses d’AME ne représentent que 0,4 % de ces dépenses. Même si elle augmente au fil des ans, on voit bien que ce « deux poids, deux mesures »  s’inscrit dans autre chose : le rejet de l’autre, de celui qui est différent. Nous nous approchons progressivement d’une discrimination institutionnalisée.

Une certaine hypocrisie est aussi à l’œuvre : il est indiqué que si la disparition de l’AME entre en vigueur, une aide médicale d’urgence est susceptible de se « recentrer » sur la prise en charge « des maladies graves et des douleurs aiguës ». Mais qui va mesurer le niveau de la douleur et son intensité ?  Le nouveau dispositif prendrait aussi en compte les risques de prophylaxie, les frais médicaux des femmes enceintes. Ah bon quand même ! On ne va pas laisser ces gens mourir, voilà le message qui vise à rassurer celles et ceux qui s’inquiétaient. Déjà, il y a ces SDF qui meurent prématurément dans la rue, pas la peine d’en rajouter.

Comparons ce qui est en jeu

L’AME c’était des prestations de base sont prises en charge sans avance de frais, toujours dans la limite des tarifs de la Sécurité sociale :

  • les soins médicaux et dentaires ;
  • les médicaments remboursés à 100 %, 65 % et 30 % ;
  • les frais d’analyses, d’hospitalisation et d’intervention chirurgicale ;
  • les principaux vaccins, certains dépistages ;
  • les frais liés à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse.

 

Soyons rassuré, contrairement aux autres assurés sociaux en France, les bénéficiaires de l’AME n’avaient pas le droit à certaines prestations, comme les cures thermales ou la procréation médicalement assistée.

L’après AME va voir apparaitre un autre dispositif  issu de l’article 1er du projet de loi. Cet article vise à réserver la prise en charge sans avance de frais :

  • au traitement et à la prophylaxie des maladies graves et des douleurs aiguës ;
  • aux soins liés à la grossesse ;
  • aux vaccins réglementaires ;
  • aux examens de médecine préventive.

 

3.000 soignants dans une tribune au Monde avaient dénoncé ce risque de suppression. La remise en cause de l’AME ferait courir un risque majeur de désorganisation du système de santé, écrivaient-ils. Il y aura aussi des surcoûts financiers importants : Le principe d’une aide médicale d’urgence va conduire à attendre que des pathologies se dégradent pour ne les soigner que lorsqu’elles deviennent dangereuses ou graves pour le patient. Cette vision à court terme est consternante.

En 2019, un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale des finances (IGF) s’était déjà penché sur la question d’une possible réduction du « panier de soins » pris en charge par l’AME. C’est ce que nous rappelle le journaliste du Monde  . Ce rapport soulignait déjà que le retrait de certaines prestations « pourrait s’avérer problématique sur le plan sanitaire et conduire in fine à des reports sur les soins hospitaliers, plus onéreux ». Mais bon qui s’en préoccupe ?

Voilà un parti qui lave plus blanc que blanc

En ces temps sombres, nous assistons à une surenchère ou si vous préférez une course à l’échalote. Partant du principe que la présence des étrangers est la cause de la fuite des électeurs vers le Rassemblement National, il s’agit à tout pris de capter leurs voix. C’est comme le nouvel Omo disait Coluche. Il lave plus blanc que le blanc. On connaissait le blanc, nous avons maintenant le « encore plus blanc ». Mais là ce n’est plus un sketch. À force de courir derrière les électeurs tentés par un vote extrême et populiste, les partis dits « Républicains » se fourvoient sans aucune retenue dans des logiques d’exclusion. Tout cela pour le plus grand plaisir de Marine Le Pen qui a bien compris qu’elle reste la boussole, le point central auquel ceux qui déclarent la combattre se réfèrent.

Nous assistons à un effacement progressif du principe de fraternité. Mesure après mesure, car ce n’est pas fini, c’est ce principe républicain qui recule. Il a été littéralement piétiné par une majorité de sénateurs. Bravo les artistes. Tous ceux qui sont biberonnés à BFMTV et CNEWS applaudissent. Évidemment, tout est fait pour alimenter la peur de l’autre de celui qui nous est différent. On ne peut qu’espérer qu’à l’Assemblée Nationale les députés réparent les dégâts de ce vote du Sénat que l’on peut qualifier d’inhumain. Mais rien n’est acquis. Les sans-papiers comptent pour si peu.

Cette course à la fermeté a déjà mis à terre le principe de Solidarité et des Droits sans conditions : Dans certains Départements, les allocataires du RSA sont sous surveillance. Ils seront sanctionnés s’ils ne respectent pas leurs contrats (qui n’en sont pas). Les familles des jeunes des banlieues fauteurs de troubles seront expulsés de leur logement (pour aller ou ?).  Les étrangers sont invités à quitter fissa le territoire… Qui seront les suivants sur la liste ?

 


photo : wayhomestudio wayhomestudiosur Freepik

 

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