La résilience : comment ce concept devenu fourre-tout sert à justifier l’injustifiable

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La résilience est devenue ce mot-valise où se logent toutes les impuissances. Les adeptes de la psychologie positive nous disent qu’il faut en être doté, qu’il faut la cultiver, la transmettre, l’incarner. Il faut prendre la peine de comprendre ce que ce terme recouvre exactement. Dans le langage courant, la résilience désigne cette capacité à « rebondir », à « s’adapter », à « surmonter » les épreuves.

Boris Cyrulnik
Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et écrivain reconnu pour ses travaux sur la résilience. La photo est issue de son site https://boriscyrulnik.fr/

Mais dans le champ du travail social, cette résilience si chère à Boris Cyrulnik s’est transformée en une injonction bien plus trouble : celle de tenir bon, coûte que coûte, dans un système qui, lui, ne tient plus vraiment debout. Comme si les tensions que vivent les travailleurs sociaux, tout comme celle des publics qu’ils accompagnent, pouvait être résolue par une forme de dépassement de soi, individuel et moral, plutôt que par des changements structurels. Cette acception de la résilience n’a rien d’innocent. Elle est le symptôme d’une époque où l’on préfère demander aux individus de s’adapter à un monde injuste plutôt que de remettre en cause cet ordre des choses.

La résilience nous est présentée comme une vertu,

Elle est d’abord un piège. Le blogueur anonyme  Guy Tou17 l’a fort bien expliqué dans un article qu’il a publié sur Médiapart. Il montre comment ce concept, initialement issu des sciences humaines pour décrire des mécanismes psychologiques, a été récupéré par le management et les politiques publiques pour justifier l’injustifiable.

La résilience, sous sa forme actuelle, n’est plus une qualité parmi d’autres. Elle est devenue une norme, une exigence, un impératif catégorique. « Tenez bon », « Faites avec », « Transformez la pression en force ». Ces phrases,  que vous avez peut-être pu entendre au travail lors de réunions d’équipe ou lors d’un échange avec votre N+1, ne sont pas de simples conseils. Elles sont des ordres déguisés en bienveillance.

Le mythe du héro

Invoquer la résilience ne contribue-t-il pas à transformer les travailleurs sociaux en machines à encaisser ?  Ces « super AS », « super éducs », « super conseillères » ou « super assistantes familiales »  seraient des héros malgré eux, ou si vous préférez des figures sacrificielles d’un système qui a renoncé à ses missions premières.

Je me demande si nous n’assistons pas à une redistribution perverse des responsabilités. La résilience, dans sa version contemporaine, fonctionne comme un leurre : elle suggère que la souffrance au travail, l’épuisement professionnel, voire l’échec des accompagnements, relèvent d’un manque de « force mentale » ou de « flexibilité », plutôt que d’un problème systémique.
Pourtant, comment parler de résilience quand les moyens alloués aux services sociaux diminuent d’année en année ? Quand les effectifs sont réduits au strict minimum, quand les dossiers s’accumulent, quand les usagers arrivent avec des situations toujours plus complexes ? La résilience, ici, n’est plus une qualité. Elle est une illusion, un écran de fumée derrière lequel se cachent les manquements de l’État et des institutions.
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Photo issue du film « sous le signe de Zorro » (film américain réalisé par Rouben Mamoulian, sorti en 1940).

La résilience, lorsqu’elle est érigée en vertu cardinale, peut devenir un outil de normalisation des inégalités. Elle suggère que la vulnérabilité, l’épuisement, la colère même, sont des faiblesses qu’il faudrait surmonter par la seule force de la volonté. Or, cette vision occulte une réalité bien plus crue : les travailleurs sociaux ne sont pas des Zorros même s’ils tentent de redresser certains torts.

Ils sont des professionnels, formés pour accompagner des publics fragilisés, mais pas pour porter, seuls, le poids d’un système qui leur met des bâtons dans les roues. La résilience, dans ce contexte, n’est plus un atout. Elle s’apparente à une forme de violence. Une violence douce, insidieuse, qui demande aux travailleurs sociaux de « faire avec » des conditions de travail très insatisfaisantes et de « s’adapter » à des réformes qui sapent leur identité professionnelle.
La résilience, la vraie, nous invite à une approche plus juste qui assume ses propres limites. Une approche qui reconnaît que le travail social, pour être efficace, a besoin de structures solides et de politiques cohérentes et non de professionnels capables de « tout absorber ».bDans certains contextes, elle peut aussi être une forme de résistance. Une résistance silencieuse, quotidienne, faite de petits gestes, de solidarités entre pairs, de refus de se soumettre à un travail qui perd son sens.
Les travailleurs sociaux sont des acteurs de la lutte contre les inégalités. Ils sont aussi des témoins, parfois des lanceurs d’alerte. Ils savent que la résilience, quand elle est collective, peut devenir un levier de changement. Mais pour cela, il faut d’abord refuser l’injonction individuelle qui nous est faite. Il faut oser dire que « tenir bon » ne suffit pas, que « faire avec » n’est pas une solution, que « s’adapter » ne doit pas signifier « se soumettre ». La vraie question n’est pas de savoir si les travailleurs sociaux sont assez résilients. Elle est plutôt de savoir si la société est assez juste pour leur donner les moyens de faire leur travail dans les règles de l’art.
La pratique du travail social n’est pas une question de simple « force mentale », mais de justice sociale. Il ne s’agit pas de demander aux professionnels de « rebondir » après chaque réforme, mais de leur apporter les outils pour qu’ils puissent exercer leur métier dans des conditions dignes.
La résilience, alors, ne disparaîtra pas. Elle deviendra ce qu’elle aurait toujours dû être : une qualité parmi d’autres, et non une obligation morale. Une qualité qui permet de tenir, mais aussi de transformer, de dénoncer, et de construire des alternatives.

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