Beaucoup de travailleurs sociaux subissent une pression énorme. Ils ne peuvent pas compter uniquement sur leur résilience

Il est un peu facile de considérer que les travailleurs sociaux sont formés pour « encaisser » une forte pression au travail qui serait liée  aux situations très dégradées qu’ils rencontrent. Leur propre capacité de résilience ne peut suffire pour répondre aux différents stress qu’ils subissent au quotidien.

Le terme  de «résilience» est de plus en plus utilisé dans le travail social pour faire référence d’abord à la capacité de la personne de se reconstruire mais aussi à l’idée de la force « innée » du professionnel. Cette force permettrait à chacun de se remettre de tout traumatisme ainsi que de tout stress engendrés par le fait travailler avec des personnes en difficulté. Cette résilience permettrait aux travailleurs sociaux de développer toute une gamme de «stratégies d’adaptation» pour neutraliser les effets négatifs de la relation de souffrance qu’ils accueillent et de leur conscience aiguë des inégalités sociales dont ils sont les témoins.

Enrayer le flux de travailleurs quittant la profession

Il faut pouvoir enrayer le nombre de travailleurs qui quittent leur poste voire leur profession. Les services sociaux sont en effet confrontés à des problèmes persistants de recrutement et de maintien en poste. On parle du manque d’attractivité des métiers et du besoin de reconnaissance qui ne peut être que symbolique (il faut aussi des rémunérations à la hauteur des responsabilités). Il est nécessaire de ralentir le rythme de l’épuisement professionnel – estimé actuellement à sept ans en Grande Bretagne et réduire l’augmentation du nombre de travailleurs sociaux en situation de burn out.

Le stress et l’épuisement professionnel ne sont pas surprenants compte tenu de la nature des problèmes auxquels les travailleurs sociaux sont quotidiennement confrontés : abus d’enfants et de personnes âgées, violences intrafamiliales,  angoisses liées aux expulsions, à la perte d’emploi, dépressions, maladie mentale et pauvreté, pour n’en citer que quelques-uns. Ces problèmes font partie de leur quotidien. C’est leur job direz-vous. Certes mais ils sont aussi confrontés  à un système trop bureaucratisé, aux réductions budgétaires et à la condamnation régulière de la part des médias (notamment lorsqu’ils travaillent à l’aide sociale à l’enfance), et de la société en général qui considère que les travailleurs sociaux aident ceux qui ne le méritent pas. Tout cela affaiblit  la profession.

La résilience est utile mais ne peut pas tout

La résilience semble être devenue une sorte de panacée pour le travail social. En Angleterre, l‘organisme de réglementation de la profession, le Conseil des professions de la santé et des soins (HCPC), stipule que la résilience est un élément que les praticiens doivent développer pour être considérés comme «apte à exercer».

Le fait de se concentrer sur les faiblesses potentielles d’un travailleur social pour ensuite lui permettre de développer sa  résilience ne contribuera en rien à résoudre les problèmes structurels qui ont une incidence sur la vie des praticiens et des utilisateurs de services. Des facteurs tels que la pauvreté, la réduction des moyens notamment affectés à la santé mentale, le « saucissonnage »  des systèmes d’aide et le manque de solutions de logement abordables ou adéquates à long terme sont des problèmes majeurs qui ont un effet corrosif sur la résilience des professionnels qui s’efforcent de promouvoir le changement. Il leur faut aussi un soutien adéquat que l’on trouve de moins en moins notamment lorsque le management est défaillant.

La perception de la résilience à la fois comme un trait professionnel indispensable à la pratique du travail social en tant que méthode de travail avec ceux qui ont besoin d’aide est troublante nous expliquent Anastasia Maksymiuk and Andy Whiteford. Elle fait du tort à ceux qui ne peuvent pas faire preuve d’une telle robustesse au quotidien. La dure réalité de travailler et de vivre dans une culture de la culpabilité individuelle est pour beaucoup implacable et impitoyable.

Ces deux auteurs concluent leur article en précisant que ceux qui sont incapables de faire preuve de résilience risquent d’être réduits au silence. « Leur silence pourrait amoindrir la capacité de la société à remettre en cause le statu quo, les individus cherchant uniquement à tirer parti de leurs ressources internes plutôt que collectivement à tenter de résoudre les problèmes politiques, structurels et économiques ».

Aujourd’hui, les travailleurs sociaux sont toujours  dans  le risque de se trouver dans un état d’anxiété élevé, cela pourrait s’aggraver notamment s’il leur est demandé d’accepter leur sort et de considérer qu’ils ne sont pas suffisamment résilients. Il leur faut un management humain et compréhensif structuré sur des valeurs et des compétences spécifiques issus de la connaissance des pratiques professionnelles. Malheuresement, il sembe que cela fasse défaut dans de trop nombreux  services.

Note :  J’ai rédigé ce texte en m’appuyant sur  l’article « Social workers are under huge pressure. They can’t rely on their resilience alone« 

photo : Pixabay

 

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13 réponses

  1. Un Travailleur sociale quel que soit son domaine de fonction.
    c’est comme une bonne datte mielleuse.

    Parfois elle abrite un bon vers, a la place du noyau.

    Il ou elle doit afficher une bonne image d’un bien être, de la joie et de la bonne humeur.

    Juste pour encourager et boostez les personnes en errance sociale.

    Mais au fond il ou elle cachent souvent une profonde souffrance invisible.

    Et cette attitude fait partie de la déontologie du métier.
    Le principe dit souvent qu’il faut être hermétique.

    Et pour être insensible il faut avoir son cœur dans la poche de sa veste.

    Et sa souffrance intérieure devient son unique allié, parce qu’ils vivent ensembles et fusionnent par des idées biens ancrées et invisibles

    Et ceux qui ont ressortent indemnes de cette situation ceux sont généralement, des hombres presentes, absentes.

    Car c’est un très bon Corp de métier. Mais qui nécessite une très grande attention de la part des institutions, pour prévoir les changements ainsi que les mutations des problèmes que vit la société dans sa globalité.

    Car les travailleurs sociaux qui vivent constamment sur le terrain son un véritable baromètre de la température psychologique économiques et sociologique .

    Et que souvent les regards les constat qu’ils portes en permanence sur les changement des humeurs et des mutations de toutes les problématiques societal ne sont pas vues de la même manière de la même façon de ceux qui sont assis sur le haut de la tribune.

    Si je me suis permis de rédiger ce petit commentaire.
    C’est tout simplement j’ai vécu au centre du sujet.

    Donc les propos ne viennent pas de chez un boulanger.

  2. Merci pour cet article très intéressant! Psychologue arthérapeute, je suis aussi confrontée à cette souffrance qui parfois nous dépasse.
    Je pense que comme il a été dit plus haut, le collectif est un élément primordial.
    Ainsi que des retours de travailleurs sociaux. Si l’on se tait, on perpétue la violence.
    Prenez soin de vous.

  3. L’article ne fait pas état du manque de moyens personnel et matériel pour la protection de l’enfance (de mesures éducatives, de places en lieu d’accueil….), nous devons pour comprendre évoquer aussi la part de responsabilité de l’enquêteur social auprès des familles. Pour investir et finaliser une enquête, il faut du temps, il en faudrait plus et nous en avons de moins en moins, Donc nous sommes confrontés à des injonctions paradoxales : faire vite et bien mais avec de l’humain comme matière première ça le fait pas, On n’est pas là dans une logique de production et pourtant on nous demande toujours plus : couvrir un travail à 130 ou 150% parce que les sous effectifs constituent un mode de fonctionnement dans les collectivités. Et oui ! des économies sont faites sur notre « résilience’ les travailleurs sociaux ne font pas grève ou si peu… Pourquoi ? souvent parce que l’engagement auprès du public passe avant et c’est un engrenage. Dans la fonction publique, nous ne sommes pas reconnus financièrement un travailleur social (éduc ou AS ) démarre juste 10% au dessus du smic après 3 ans d’études difficiles et ce jusqu’à intégration, c’est à dire sortir du statut de contractuel, ce qui peut durer des années avant de pouvoir espérer une augmentation, On ne fait pas ce job pour le fric mais parce qu’à la base on y crois. il n’est donc pas étonnant que les gens démissionnent : trop de stress, de responsabilité et trop peu de reconnaissance du public et de l’institution.

    ,

  4. L’engagement dans les métiers de la santé et du social est motivé par l’envie de venir en aide aux personnes se trouvant momentanément en difficulté et en souffrance. Les accompagner et ne pas faire à leur place pour ne pas en faire des assistés. Leur restituer l’estime de soi et les accompagner pas à pas vers une autonomisation partielle ou complète. Ce processus relationnel qui passe par une mise en confiance demande du temps, de l’énergie et de l’investissement. La marchandisation de la santé et du social à laquelle sont confrontés les professionnels est une aberration pour leurs déontologie. Le travail avec l’humain ne peut être ni quantifié ni sacrifié par des exigences politico-économiques. Pourtant les faits sont là. Les domaines de la santé et du social sont soumis à des fortes pressions. Les notions de rendement et d’efficience font partie du quotidien avec le sentiment de culpabilité à ne pouvoir accomplir correctement et sereinement son travail. En découle une remise en question sur ses propres capacités et compétences professionnelles. Des angoisses, le repli sur soi et parfois le sentiment de honte à ne pas être à la hauteur. C’est le début de la descente aux enfers, seul, sans aucun soutien de sa hiérarchie. C’est le burn-out. La mise en danger de soi et des autres par une possible faute professionnelle. L’arrêt de travail est le coup de grâce qui transforme le statut de professionnel en malade. Alors que c’est la société qui est porteuse de maladie. Le chemin vers la résilience est long et douloureux. Il est compréhensible que, dans ces circonstances, l’engagement et la vocation des hommes et des femmes travaillant dans ce milieu soient délités. Malgré et envers et contre tout, il nous faut continuer à croire en l’humain, aux relations humaines, car elles sont riches d’apprentissages de par leurs diversités culturelles et sociales. Nous sommes des êtres sensibles et intuitifs qui avons besoin de créer du lien et de faire sens, ne l’oublions pas…
    Je fais moi-même partie de ces travailleurs sociaux qui ont fait un burn-out et qui ont quitté leur profession. Je tenais à partager ceci avec vous.
    Merci pour avoir pris de votre temps à me lire.

    1. Exposés les difficultés rencontrées dans cet univers clos  » ou le lien n’est tissé qu’entre référent et bénéficiaire.
      Je suis dans la certitude que c’est comme si vous invitiez Bethoven pour faire une symphonie à des sourds et muets.

  5. Bonjour.
    Merci pour cet article très intéressant.
    Nous assistons à une marchandisation du social. La santé et l’hôpital y sont en plein dedans depuis la mise en place des paiements à l’acte et on en subit tous les conséquences maintenant. Manque de lits, de professionnels, de sens du travail pour les soignants.
    Alors le travail social pourrait il échapper à ce rouleau compresseur? Y aurait il une attention particulière pour les petites gens exclues de la société puisque pour la santé générale de TOUS, c’est la gestion qui gouverne?
    Je constate de plus en plus, la prise en charge de situations, gérée par des questions d’argent dans la protection de l’enfance. Et pour cause les budgets ne sont plus extensibles et ne répondent plus aux besoins.
    Ce qu’il manque à votre article, ce sont des solutions. Il se limite à aborder le travailleur social individuellement. Je crois que la résilience est très vite intégrée dans nos pratiques.

    Pourquoi les pressions augmentent?
    J’en repère plusieurs causes:

    * Détérioration des conditions de vie des personnes mais aussi des systèmes institutionnels dans lesquels nous vivons depuis 1945 avec la mise en place des 4 piliers de la société que les financiers et patrons rêvent de detruirent: la sécurité sociale, les allocations familiales, le système de retraite par répartition, et celui des accidents du travail.
    Et cela personne n’en parle.
    Porter la responsabilité uniquement sur les personnes revient à cautionner ce cassage au marteau piqueur.

    * Une rupture institutionnelle est arrivée avec la mise en place du RMI en 1988. C’était la première fois que des instances autres que sociales s’impliquaient dans la prise en charge.

    * Les décentralisations en donnant les pouvoirs aux élus locaux se sont menées dans le temps, sur deux aspects déconnectés entre eux: le travail en lui-même d’un côté et le financement de l’autre. Et on voit le résultat aujourd’hui. Des conseils départementaux étranglés financièrement qui ne peuvent tout mener de front.

    * Les travailleurs sociaux n’écrivent pas, ne transmettent pas leur analyse ou trop peu. et donc, nous laissons la place à d’autres qui ne connaissent pas ou trop peu la réalité des personnes et leurs problèmes.

    * Quid du collectif et du syndicat?

    La pire des solutions qui n’en est pas une, serait de rester isoler.
    Uune des conséquences de cette décentralisation, cette mise en concurrence des institutions est que chaque institution compte ce qu’elle dépense pour et essaie de refiler la patate chaude à une autre!

    Dans un tel contexte, il est certain que le petit travailleur social seul dans son coin ne peut que devenir chèvre (avec tout le mal être engendré), ou se protéger en devenant insensible en se réfugiant derrière les dispositifs et la non rencontre avec les personnes (mais le malaise est présent intérieurement malgré tout,). Certains d’entre nous peuvent quitter le navire pour continuer à vivre selon leurs valeurs.

    Pourquoi ne pas mettre en lumière avec la résilience, la Résistance?

    Car pour moi, il s’agit bien de résistances avant tout: dans la compréhension de ce qu’il se passe et des enjeux en mouvement.
    Dans la transmission aux collègues, aux personnes que j’accompagne, de mon point de vue. Et on échange, on débat.
    La deuxième marche est l’implication collective que ce soit dans des associations, des syndicats et dans des actions où on cherche, retrouve le sens de notre travail et des solutions ensemble!!
    Parlons travail social communautaire de plus en plus.

    Solidairement vôtre.
    Assistante sociale en faveur des élèves, en activité depuis 1985.

    1. La résilience, ce mot qu’on semble vouloir intégrer dans les normes déontologiques du travail social. Le reste l’article l’a dépeint (…).
      En attendant de contribuer éventuellement à des écrits sur le visage du Travail Social en Afrique, je laisse sur le sujet : VIVE LA RÉSILIENCE DANS LE TRAVAIL SOCIAL, CI-GÎT LE TRAVAILLEUR SOCIAL.

      Merci Didier, pour l’élément.

  6. Ce genre d’article n’est pas étudié dans les école « régionales » de travail social.
    En effet la profession à pris le virage (néo) libéral. Aussi bien dans les structures que dans les écoles, le constat, à mes yeux, a dépassé le stade de l’alarme. Il est affligeant, désespérant, pathétique.
    Entre le personnel qui tire au flanc dès qu il le peut, ceux qui, malgré le climat tentent de faire du mieux qu’ils peuvent, en ne faisant pas trop de vague dans la hiérarchie. Les assos de loi 1901 qui, pour beaucoup, se sont transformées en géants qui brassent du personnel par centaines voire par milliers. Qui vont chercher à tout prix la rentabilité et se plier à la volonté politique. Bha oui c’est une question de survie et qui s’opposera à cet état de fait, sera un con pour faire simple et mis à l écart par divers moyens.
    Assos 1901 dont les dirigeants ont des C.V. dans le commerce, l’industrie, la gestion, le droit… mais même pas le BAFA. Qui pour certaines sont gangrenés par des réseaux d’influence mafieux (le mot peut paraître fort si on à un regard extérieur je vous l’accorde, mais c’est bien le mot).
    On pourrait aussi mettre sur le tapis les représentant de l’Etat, avec des masters en droits de l’homme, leurs frais de fonctionnements et des salaires à rendre fou le premier marxiste qui passerait par là. Ces gens, carriéristes, qui au final ne souhaitent qu’une chose, c’est que les problèmes demeurent. C’est tellement confortable de pouvoir anticiper tel ou telle chose. Je m’éloigne du sujet
    Pour en revenir à la souffrance, ce n’est qu’une question d’années avant que les personnes avec des valeurs humanistes dégagent le terrain pour laisser place a la nouvelles génération, prête a tout pour son confort individuel, et très loin des considérations sociétale comme, par exemple les CEMEA pour ne citez qu’eux, pouvaient mettre sur la table et mobiliser autour de sujets touchant au cœur du métier.

      1. Effectivement, comme pour l’Education Nationale, mais aussi les structures de soins telles les urgences ou les services hospitaliers

  7. Bonjour. Educ spé depuis 15 ans et surtout TRAVAILLEUR SOCIAL, pour ne pas dire utilisée comme assistante sociale; payée moins qu’un assistant de service social bien sûr…. j’ai développé une anxiété chronique qui s’est repercutée physiquement et qui s’est transformée au fil du temps en une pathologie chronique invalidante. Je travaille toujours mais j’ai changé d’établissement et de public. Je me retrouve neanmoins broyée, comme tant d’autres, par la marchandisation du travail social. Mon travail que j’aime est souvent vidé de sens au profit des procédures administratives ,et des obligations de résultat face aux exigences des organismes financeurs très éloignés de la réalité du terrain. Je suis prête à apporter mon témoignage à qui veut l’entendre.

    1. Bonjour je partage tout à fait votre analyse je suis à la retraite mais garde des liens avec le travail social. Souvent l’intérêt de l’Enfant n’est plus pris en compte mais devient un dossier que l’on gère bien mal. Pour les travailleurs sociaux qui veulent faire leur travail de façon humaine cela devient très difficile. Maintenant c’est le coût qui prend le dessus.! C’est grave et triste.

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