Didier Dubasque
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Comment repenser la politique de la ville après la mort de Nahel et les révoltes urbaines ?

En juin 2023, notre pays a été le théâtre d’une explosion de colère dans ses banlieues, dans le sillage de la tragique disparition de Nahel, survenue lors d’une interpellation policière à Nanterre. Cet épisode a révélé une nouvelle fois une fracture béante au sein de la société et ses banlieues. Cet événement, loin d’être isolé, s’est inscrit, rappelons-nous, dans une année marquée par des tensions sociales exacerbées. avec des grèves et une réforme des retraites vivement contestée.

Patrick Macquaire, ancien éducateur et anthropologue dans son analyse « Sur la mort de Nahel : Entre répression et prévention. Une politique de la ville qui n’est pas celle des quartiers », nous invite à revenir au cœur de cette crise. Il rend visible dans son article les mécanismes de disqualification de la révolte urbaine. Il nous propose aussi une réflexion sur les politiques publiques actuelles.

Un malaise d’ampleur d’une société qui va mal

La mort de Nahel a agi comme un catalyseur, déclenchant des émeutes d’une violence inédite. Des symboles de l’ordre et de la culture, tels que des écoles et des bibliothèques, ont été pris pour cibles. Ces actes de rébellion, loin d’être des manifestations spontanées de désordre, sont le reflet d’un malaise profond au sein des quartiers populaires, souvent stigmatisés et laissés pour compte par les politiques de la ville explique en substance l’auteur.

Ces évènements, pour choquants qu’ils soient, ont été rapidement disqualifiés, présentés à travers le prisme de la délinquance et du désordre. Peu ont exprimé l’idée que cette révolte était aussi l’expression d’une souffrance sociale et d’un appel au changement.

« Les manipulations nées de ce drame n’ont pas effacé chez les observateurs l’impression d’un malaise d’ampleur, d’une société qui va mal. Une part importante des liens qui unissaient hier encore la ville et ses quartiers s’est dissoute dans l’incompréhension, les manipulations, les spéculations et les mises en garde. Les rodomontades, la violence. La surenchère des uns et des autres n’a fait qu’ajouter à l’inquiétude de tous en échouant à rassurer et à convaincre ceux qui ne demandaient qu’à l’être. » écrit Patrick Macquaire.

Il nous rappelle aussi la manière dont la répression a été privilégiée au détriment de la prévention. Ainsi, par exemple, la loi de 2017 sur le refus d’obtempérer est symptomatique de cette approche, en donnant aux forces de l’ordre le droit d’utiliser leurs armes dans des circonstances élargies, sans nécessairement être en situation de légitime défense. Cette législation a non seulement exacerbé les tensions, mais a également contribué à une escalade de la violence, en légitimant l’usage de la force et en marginalisant davantage les populations des quartiers concernés.

Cette tendance à stigmatiser et à criminaliser les habitants des quartiers populaires, va complètement à l’encontre d’une politique de la ville réparatrice.  » On a ainsi fragilisé des équilibres précaires patiemment tissés par des artisans minutieux » que sont les travailleurs sociaux, mais aussi les associations de quartier qui œuvrent pour restaurer le lien social et lutter contre les discriminations.

Que faire aujourd’hui ?

Les constats sont là. Le corps social est abimé. Les rancœurs sont tenaces et la cohésion sociale est toujours autant menacée. Patrick Macquaire propose des pistes de réflexion et d’action pour repenser la politique de la ville et la relation entre l’État et les quartiers.

Il plaide pour une politique qui tienne compte des spécificités territoriales, qu’elles soient régionales, départementales, communales et des quartiers. Une vision en totale opposition avec l’approche centralisée et déconnectée des réalités locales. Il met en avant la réussite des initiatives qui valorisent le crédit et la créativité, s’inspirant directement du terrain et des cultures locales, tout en s’appuyant sur le travail des éducateurs et des enseignants.

Pour une démarche d’accompagnement respectueuse de tous les habitants d’un même quartier.

Patrick Macquaire appelle à l’urgence d’une « ethnographie préventive » dans les quartiers. Elle permettrait de poser les bases d’un développement et d’une ingénierie sociale renouvelés, en collaboration étroite avec les professionnels, les habitants et les associations. Rappelons que l’ethnographie est une méthode de recherche qualitative en sciences sociales, qui consiste à étudier les cultures et les communautés à travers une observation qui associe les personnes concernées, et ce, de façon prolongée.

L’ethnographie préventive est une approche méthodologique qui combine les principes de l’ethnographie traditionnelle avec une orientation dite proactive. Elle vise à anticiper et à prévenir les problèmes sociaux, culturels ou organisationnels avant qu’ils ne surviennent. Cette approche est adaptée pour identifier et analyser les potentiels conflits ou malentendus qui pourraient émerger dans des situations spécifiques. L’objectif est d’utiliser cette compréhension approfondie pour concevoir des interventions sociales plus efficaces, sensibles aux contextes culturels et sociaux, et pour développer des stratégies qui minimisent les risques de résistance, de conflit ou d’échec.

Cette démarche implique un accompagnement respectueux des individus, valorisant l’écoute et le soutien plutôt que la soumission aux dynamiques de marché. Il défend l’idée que le travail social et la prévention sont des piliers fondamentaux pour la refondation de la démocratie, souvent mise à mal par les politiques actuelles.

Pour un travail social qui soit un rempart contre les extrêmes

Patrick Macquaire s’interroge aussi sur la manière dont l’histoire retiendra la mort de Nahel. Est-ce que cet événement marquera une fracture irréversible dans la société française ? Il rappelle, en citant Chateaubriand, que les périodes les plus sombres de l’histoire ont généralement été marquées par une violence qui finit par se retourner contre ceux qui l’ont engendrée.

Retenons aussi les paroles de Muhammad Yunus, nous dit l’auteur. C’est en libérant la créativité qu’on parviendra à triompher de la pauvreté. « La démarche suppose que chacun, dans sa force de travail, son énergie et sa pensée, puisse être accompagné, aidé plutôt que soumis, écouté plutôt que livré aux brutalités d’un marché corrompu par les monopoles et les lobbies, soutenu plutôt que réduit au statut de marchandise, aux ordres de l’avoir et au mépris de l’être, à cette forme de servitude volontaire ». « Le travail social, la prévention, défenses et remparts contre les extrêmes, doivent pouvoir se refonder en lieu et place de la démocratie mise à mal » conclut l’auteur.

 


 

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Photo : Patrick Macquaire

 

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