Le monde selon Isidore – La poétique urbaine du balayeur

C’est un livre surprenant que m’a adressé Patrick Macquaire, éducateur, mais aussi ethnologue. Isidore n’est pas un prénom, mais le nom d’un homme remarquable qui, patiemment dans la discrétion, a construit de ses mains à Chartres une autre cathédrale bien différente de celle qui fut construite, détruite puis reconstruite au cours du Moyen Âge. Un travail de titan direz-vous. Sans doute, mais ce qu’a fait Raymond Isidore, dit Picassiette, le balayeur du cimetière des Hauts-de-Chartres, apparait encore plus merveilleux quand on a lu cet ouvrage.

Avec une patience infinie, une volonté farouche, cet homme des plus modestes a construit, à partir d’assiettes cassées qu’il a glané au fil des ans, un domaine unique que l’on peut aujourd’hui visiter. Il a commencé par construire sa maison pour abriter sa femme et ses enfants. Mais il ne l’a pas construite n’importe comment. Il a ajouté une touche de poésie, une patine que le temps ne peut – on l’espère – effacer. Sa maison mosaïque a pris place dans un jardin lui aussi devenu un chef-d’œuvre d’art brut. En utilisant du ciment, des débris de vaisselle et de verres récupérés, est née une composition originale, aux couleurs éclatantes, dans laquelle se mêlent les évocations religieuses, les autoportraits, les rêveries et les représentations allégoriques.

L’auteur nous fait prendre conscience de la place tout à fait singulière de cet artiste qui a suivi un chemin « escarpé, solitaire et risqué ». Cette quête d’un homme dit ordinaire – alors qu’il est à mon sens extraordinaire – porte en lui simultanément la graine de l’artiste et de l’ouvrier. « il invite chacun à devenir « l’artisan de sa propre existence ». À l’heure où aujourd’hui nous entassons des biens de consommation qui finissent immanquablement à la poubelle, il est bon de mesurer combien cet homme, Raymond Isidore, est utile à la société à travers le message qu’il nous transmet via le livre de Patrick Macquaire. L’auteur ne parle pas forcément de lutte des classes, mais plutôt de la lutte pour la reconnaissance, celle du droit d’exister tel que l’on est « contre toute société du mépris ».

Cet ouvrage rejoint en ce sens une réalité du travail social qui m’éclaire. Les travailleurs sociaux ne sont pas là pour « faire la révolution » ou plus prosaïquement apporter du soulagement face à ceux qui, modestement, subissent les outrances de la loi du marché, non le travailleur social est bien là dans une lutte pour la reconnaissance et le droit de chacun d’exister tel qu’il est.

Patrick Macquaire, dans son livre, va bien au-delà l’évocation de la Maison de Raymond Isidore. Il nous parle aussi et surtout de la construction des cités de transit un peu partout en France à travers l’exemple de ce qui s’est passé à Chartes dans les années 60. Il nous parle de ces « réhabilitations »  où « on jette les choses et les gens ». Il en arrive rapidement à la fin des 30 glorieuses pour aborder les années 70 avec les prémices de la politique de la ville, époque (bénie ?) où les assistantes sociales du Département donnaient la parole aux gens en les invitant à créer des collectifs.

Les éducateurs aussi sont de la partie dont l’auteur, sur les hauts de Chartres. Il est de la trempe de ces éducateurs qui ont voulu inventer un nouveau monde en créant des régies de quartier, ou en imaginant des structures d’insertion par l’économique.  C’est aussi cette histoire qui entre en résonnance avec le parcours singulier de Raymond Isidore.

Le livre dénonce au passage ce que l’on a fait au travail social avec ce procédé qui consiste à le soumettre aux bordereaux et à la loi du marché. Les associations vont apprendre à répondre à des appels d’offre et à utiliser des logiciels alors qu’elles ne visaient à répondre humainement à des problèmes humains.. L’auteur nous rappelle ce que nous disait Saül Alinsky qui m’a tant marqué dans ma jeunesse  : « Toute l’histoire passée montre que les élites ne renoncent jamais à leurs privilèges ou ne concèdent une plus grande égalité des chances à ceux d’en bas que s’ils elles y sont obligées ».

L’auteur nous emmène sur les rives de la « reconstruction » du quartier, car bien sûr, dans tout projet de rénovation, on démolit et on reconstruit. Élus en tête, il faut convaincre les habitants…  On voit alors comment, dans ces projets, on peut passer de l’espoir à la déception, voire aux coups bas provoqué par des structures qui gardent toujours la main grâce au pouvoir économique qu’elles détiennent. Mais voilà, elles ne savent pas faire avec les gens, surtout s’ils sont des « gens de peu ».

Là, les travailleurs sociaux – dont l’auteur – sont à la croisée du chemin. Avec qui et comment vont-ils se positionner ? que va-t-il advenir ? Je vous laisse lire le livre pour le savoir. Sachez toutefois que les réflexions de l’auteur font lien avec ce qui se passe aujourd’hui. Cela est tout à fait utile pour remettre « les pendules à l’heure ».

Si vous allez à Chartres allez visiter le monde de Raymond Isidore. Pour ma part, c’est décidé, j’irai un jour m’émerveiller de ce que porte en elle la maison Picassiete que Patrick Macquaire m’a fait découvrir à travers son livre. Sans oublier cette autre histoire en parallèle : celle des pratiques inventives du travail social que l’auteur se plait tant à nous raconter…. Ecoutez voir Mais laissons lui la parole, il est le mieux placé pour nous parler de son travail… :

quelques liens

 

Photo : Mosaïque de Raymond Isidore par Gérard Brand « les manuscrits musifs

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Une réponse

  1. Merci pour cette remarquable recension sur le travail exceptionnel de Patrick Macquaire qui mérite d’être connu.
    Je suis vraiment impressionné par votre travail d’information sur ce blog qui est un des plus documenté que je connaisse sur le travail social et ses évolutions.
    Bien cordialement votre
    JFG

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