La fragilité, une réalité de la condition humaine ; la vulnérabilité, une notion opérationnelle de l’action sociale

La Revue Française de Service Social vient de publier un numéro qui aborde la question de la vulnérabilité et de la fragilité. Deux concepts qu’il convient de préciser et de mettre en perspective au regard des politiques sociales actuelles qui utilisent fréquemment ces termes, parfois un peu à toutes les sauces. J’ai publié l’article qui suit dans la revue  que je vous invite à vous procurer tant les différentes contributions d’auteurs sont riches et diverses.

La fragilité est un terme « valise » que nous utilisons en travail social pour définir la situation d’une personne dite « vulnérable ». Ainsi, les personnes âgées et handicapées sont souvent décrites comme fragiles, c’est-à-dire dans une situation de faiblesse qui peut renforcer le risque qu’elles soient maltraitées. Les professionnels de l’aide ou du soin utilisent aussi fréquemment cet adjectif pour indiquer la nécessité d’intervenir de façon préventive ou curative lorsqu’ils sont inquiets. Cette préoccupation prend sens lorsqu’ils décrivent une situation où la personne n’est pas en capacité de réagir et de défendre ses intérêts. Cependant, qu’en est-il vraiment ? Quelle compréhension avons-nous de la fragilité et la vulnérabilité ? Est-il possible de les relier à ce qui justifie la pratique du care qui consiste à prendre soin de l’autre ? Cette pratique n’est pas sans risques pour celui ou celle qui est aidé(e). C’est pourquoi il est essentiel que le travailleur social inscrit dans la relation d’aide ait conscience de ses propres limites et de la nécessité de faire un pas de côté pour mieux comprendre ce qui se passe pour la personne concernée.

Fragilité, vulnérabilité, une tentative de définition

La fragilité est un concept qui demande donc à être clarifié et explicité : chacun donne-t-il la même signification à ce terme ? En quoi la fragilité est-elle un outil d’identification d’un risque réel ? Comment les professionnels peuvent-ils agir pour éviter d’être dans le registre de l’interprétation et de l’émotion ?

Pour nous aider, le dictionnaire Larousse présente la fragilité sous différents angles. Il y a la fragilité de l’objet dès lors qu’il peut être facilement brisé. Cependant, il y a aussi le caractère fragile d’une démonstration, d’une théorie ou d’une situation qui est alors définie comme précaire, vulnérable, faible et instable. La fragilité, mot dérivé du latin fragilis, s’applique aussi à des choses fragiles ou cassables et, de plus, à des relations entre humains ou choses et à leurs incapacités ou à leurs possibles faiblesses. Finalement, nous utilisons souvent un de ces termes pour tenter d’expliquer ce qui dans une situation justifie une intervention sociale parfois sans l’accord de la personne concernée. Se pose alors un problème éthique évident. Cette « nécessité d’agir » met en tension plusieurs principes éthiques qui nous invitent à la réflexion avant d’agir. Ce sera l’objet d’un second article sur ce sujet.

Le terme le plus utilisé en travail social me semble être celui de vulnérabilité. Il est utile de le définir, et je m’appuierai pour cela sur le travail de Brigitte Bouquet(1). Dans une note rédigée pour la commission éthique du Haut Conseil du travail social, elle nous explique d’abord que depuis une vingtaine d’années, la notion de vulnérabilité est devenue omniprésente dans le débat public et les discours sociaux. Il nous faut donc en tenir compte.

Le mot « vulnérabilité » vient du latin vulnus, vulneris (la blessure) et vulnerare (blesser). Le suffixe -abilis vise à la fois un rapport à l’altération extérieure (être exposé aux agressions) et une possible défaillance de l’équilibre interne. Selon le Larousse, le vulnérable est celui « qui peut être blessé, frappé, qui peut être facilement atteint ». Les synonymes sont la fragilité, la précarité, l’incertitude…

La vulnérabilité est un phénomène large qui pose la question du rapport des individus à la société dans laquelle ils vivent. Elle interroge la « représentation de l’humain ». Elle est reliée à notre condition humaine. Comme l’exprime la philosophe Corinne Pelluchon, « la vulnérabilité est universelle » (2), ou comme le dit Marie Garrau, « la vulnérabilité est sociale, globale (elle implique l’ensemble de la société et de son fonctionnement)(3) », ou encore comme l’a écrit Guillaume Le Blanc, « aucune vie ne peut se soustraire à la blessure ou à la vulnérabilité(4) ». Enfin, comme l’affirme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui s’est inquiétée des vulnérabilités des institutions sociales, « elle constitue […] notre originelle condition humaine, tant au niveau ontologique (ce qui caractérise l’être humain) que psychologique (au sens très large du terme psyché), ou enfin éthique (dans notre relation à autrui) (5) ». Ainsi, la vulnérabilité est une structure d’existence commune, universellement partagée.

La fragilité, une réalité de la condition humaine ; la vulnérabilité, une notion opérationnelle dans l’action sociale

Pauvreté, marginalité, vulnérabilité, fragilité… Les changements de vocabulaire pour saisir les enjeux de la cohésion sociale ne sont pas anodins. « Le recours au concept de vulnérabilité est aujourd’hui généralisé au point que celle-ci est devenue une catégorie analytique à part entière : elle sert à désigner les publics cibles de l’action sanitaire et sociale comme les formes de pauvreté et de précarité, et est indissociable de leur traitement par l’action publique, quand elle ne qualifie pas cette dernière (6)», a écrit Axelle Brodiez-Dolino.

En effet, la vulnérabilité est une notion opérationnelle couramment utilisée pour désigner un état de fragilité. La vulnérabilité signifie un risque accru de subir un tort, et peut exister ponctuellement ou durablement. Elle est potentielle, et peut donc être contrée, car il est possible de faire en sorte que la menace, le risque disparaissent ou n’adviennent pas. Elle est structurelle, parce qu’elle dépend des niveaux de protection. Ainsi, la vulnérabilité n’est pas seulement considérée comme un état, mais aussi comme un processus. En effet, si une personne peut devenir vulnérable en raison de circonstances adverses, elle peut se rétablir et sortir de sa situation de vulnérabilité.

La vulnérabilité concerne aussi bien des situations individuelles que collectives, des fragilités matérielles que morales… Les personnes dites vulnérables constituent donc une population d’une grande diversité selon les causes et les degrés, et varient selon le contexte. Citons le nouveau-né, le malade, la personne en situation de handicap, la personne âgée en situation de précarité, les immigrés, les personnes en difficultés sociales et économiques… « Tous les hommes ne sont pas vulnérables de la même façon ; aussi faut-il connaître leur point faible pour les protéger (7) », a dit Sénèque.

En ce qui concerne l’action sociale et médicale, la vulnérabilité tend donc à signifier les personnes qui se trouvent dans une situation dans laquelle elles ont besoin d’être secondées, accompagnées, protégées. Cependant se pose la question suivante : croire que nous sommes des personnes autonomes devant prendre en charge d’autres personnes qui, quant à elles, sont vulnérables, nous oblige nécessairement à vivre dans le déni de notre propre vulnérabilité. Aussi, d’aucuns estiment qu’il faut comprendre une relation « comme celle qui fait se rencontrer deux personnes vulnérables qui peuvent chacune s’apporter quelque chose ». En effet, reconnaître que nous avons la vulnérabilité en partage, c’est pouvoir reconnaître la dignité d’autrui, sans condescendance ni pitié, dans un regard d’égal à égal.

La vulnérabilité est aussi en lien avec le système social dans lequel nous évoluons. Pour Robert Castel, la vulnérabilité associe précarité du travail et fragilité relationnelle. Comme le rappelle Claude Martin (8), dès le milieu des années 1990, Robert Castel donne sa propre définition de la vulnérabilité, en l’inscrivant dans sa construction théorique à propos de la société salariale. « Une société commence à se résigner au dualisme lorsqu’elle accepte la précarité et la vulnérabilité comme des états de fait – voire lorsqu’elle les recherche au nom de la rentabilisation de l’appareil productif d’une part, et de la promotion d’un individualisme sans attaches comme valeur éthique suprême de l’autre (9). » Comme le dit Robert Castel, les vulnérables marqués du « sceau de l’incertitude » et de la désaffiliation deviennent « inutiles au monde et surnuméraires », avant de basculer, dans l’« inexistence sociale ». Enfin, selon Valérie Cohen (10), la vulnérabilité relationnelle entend rendre compte de l’émiettement des liens sociaux. Elle se traduirait soit par le potentiel de ressources d’un réseau, soit par les conditions d’insertion dans un système d’échange.

Fragilité et vulnérabilité justifient une politique sociale du « care »

Nous savons que nous sommes tous vulnérables face à ce que nous appelons les accidents de la vie. Cependant, nous ne sommes pas pour autant tous égaux face au malheur s’il s’abat sur nous. C’est peut-être là une des réalités de la fragilité. Elle consisterait alors à considérer que sont fragiles celles et ceux qui ne disposent pas ou qui disposent de peu de moyens de résilience. Ce sont celles et ceux qui ne peuvent se relever lorsque le coup leur est porté. Leur vie est brisée, et il paraît impossible d’en recoller les morceaux. Les hôpitaux et services psychiatriques accueillent tant bien que mal des milliers de personnes qui ont vécu des situations de la sorte. Même si certains estiment que c’est d’abord la chimie du cerveau qu’il faut traiter, reconnaissons que si l’humain s’effondre jusqu’à s’inventer un autre monde loin du réel, c’est bien parce qu’il est fragile au point qu’il ne peut rester dans cette vie normée qui l’étouffe et l’angoisse. Cependant, un doute demeure : peut-on dire alors que ces personnes sont fragiles puisque, pour survivre, elles ont eu la capacité de s’inventer une autre réalité ? Elles ont toutes besoin d’une attention et d’une écoute bienveillante face au fracas et au désordre qui les habitent.

Fragilité, précarité, faiblesse, vulnérabilité, instabilité, précarité, voilà finalement autant de termes que nous utilisons au travail sans toutefois toujours vouloir les distinguer. Est-il finalement nécessaire de le faire ? Je n’en suis pas certain, car lorsque nous traitons de ces questions, nous abordons une même finalité, celle qui vise à soutenir et protéger notre prochain dans la logique du care, ce terme anglais impossible à traduire par un seul mot en français au regard de ce qu’il représente. En effet, le care engage plusieurs notions : celles du soin, du souci, de la proximité, du fait de se sentir concerné, donc d’attitudes ou de dispositions morales (care about, for), mais aussi celles de l’activité et du travail du care (take care). La pensée du care donne tout son sens à des valeurs morales telles que l’attention à autrui, la sollicitude, le prendre soin. Ce sont des valeurs d’abord identifiées comme féminines, ce qui pose question dans un monde dominé par des hommes de pouvoir.

Joan Tronto propose une intéressante définition globale du care. Elle désigne « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie (11) ».

Le besoin de services de la part d’hommes et de femmes qui donnent vie au care est vital pour les plus fragiles : les personnes âgées, ou handicapées, ne sont souvent prises en considération que sous l’angle sanitaire. La situation des sans-domicile, des personnes hébergées dans des structures sociales, des étrangers et plus largement de celles et ceux qui n’ont aucun revenu est tout autant inscrite dans ce besoin vital d’intervention.

Demain la suite de cet article abordera la pratique éthique que sous-tend la nécesité de prendre soin des personnes fragiles…

Vous procurer le N°282 de la Revue Française de Service Social : « Vulnérabilité, fragilité : une réponse plurielle du travail social »

Notes :

(1) Brigitte Bouquet, « Qu’est-ce que la vulnérabilité ? Quelles en sont les différentes approches ? », in Didier Dubasque, Écrire pour et sur le travail social, 2018

(2) Corine Pelluchon, « La vulnérabilité est universelle », entretien recueilli par Béatrice Bouniol, La Croix, 3 mai 2018.

(3) Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité, Paris, CNRS Éditions, 2018,

(4) Guillaume Le Blanc, Que faire de notre vulnérabilité ?, Paris, Bayard, 2011,

(5) Falilou Fal et al., « Vulnérabilité des institutions sociales », OECD Economic Policy Papers, n° 11, Paris, Éditions OCDE, 2014. Disponible sur : doi.org/10.1787/5jz158r4q0zn-en.

(6) Axelle Brodiez-Dolino, « La vulnérabilité, nouvelle catégorie de l’action publique », Informations sociales, n° 188, 2015, p. 12-18.

(7) Sénèque, De la colère. Livre III, DE IRA 41-49 ap. JC, Traduction J.Billard, amazon.fr

(8) Claude Martin, « Penser la vulnérabilité. Les apports de Robert Castel », Revue européenne de recherche sur le handicap, 7(4), 2013, p. 293-298.

(9) Robert Castel, « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation. Précarité du travail et vulnérabilité relationnelle », in Jacques Donzelot (dir.), Face à l’exclusion. Le modèle français, Paris, Éditions Esprit, 1991, p. 137-168.

(10) Valérie Cohen, « La vulnérabilité relationnelle. Essai de cadrage et de définition », Socio-anthropologie, n° 1, 1997.

(11) Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour une politique du care, trad. de l’anglais par Hervé Maury, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui / Philosophie pratique », 2009

 

Remerciement à Marie-Geneviève Mounier et Christine Windstrup qui ont coordonné le numéro 282 de la Revue Française de Service Social

 

photo : 44124366475@N01  Bernard Goldbach « Stress » Cracking under stress. Certains droits réservés

 

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Une réponse

  1. Merci pour cet excellent article sur fragilité/ vulnérabilité; termes effectivement mis à toutes sauces .Reconnaître et accueillir notre propre vulnérabilité est une démarche qui, au delà de reconnaître autrui comme digne, nous rend plus humain, moins dans la « toute puissance » et évite, me semble t il, le découragement et l’épuisement en acceptant nos propres limites.

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