Qu’est-ce que la vulnérabilité ? Quelles en sont les différentes approches ?

Brigitte Bouquet vient de rédiger une note sur le thème de la vunérabilité pour la commission éthique du Haut Conseil du Travail Social et elle m’a autorisé à vous la communiquer. Elle s’intéresse aux différentes formes de vulnérabilités auxquelles les travailleurs sociaux sont confrontés. C’est donc l’occasion de se pencher sur cette réalité. Mais au final, ne sommes nous pas tous vulnérables selon les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons ? Voici ce que nous en dit l’ancienne responsable de la chaire de travail social du CNAM… Son texte est un peu long mais il mérite vraiment de faire l’effort d’aller jusqu’au bout.

« En une vingtaine d’années, la notion de vulnérabilité est devenue omniprésente dans le débat public et les discours sociaux. Le terme « vulnérabilité » vient du latin vulnus, vulneris (la blessure) et vulnerare (blesser). Le suffixe abilis vise à la fois un rapport à l’altération extérieure (être exposé aux agressions) et une possible défaillance de l’équilibre interne. Selon le Larousse, le vulnérable est celui « qui peut être blessé, frappé, qui peut être facilement atteint». Les synonymes sont la fragilité, la précarité, l’incertitude…

La vulnérabilité est un phénomène large qui pose la question du rapport des individus à la société dans laquelle ils vivent. Elle interroge la « représentation de l’humain », est liée à notre condition humaine. Comme l’exprime la philosophe CorinnePelluchon[1], « La vulnérabilité est universelle » ou comme le ditMarie Garrau[2] « la vulnérabilité est sociale, globale (elle implique l’ensemble de la société et de son fonctionnement) »,ou encore comme l’a écrit Guillaume le Blanc[3] « Aucune vie ne peut se soustraire à la blessure ou à la vulnérabilité. » ou enfin, comme l’affirme L’OCDE, « Elle constitue (…)notre originelle condition humaine, tant au niveau ontologique (ce qui caractérise l’être humain), que psychologique (au sens très large du terme psyché), ou enfin éthique (dans notre relation à autrui).  Ainsi, la vulnérabilité est une structure d’existence commune, universellement partagée

Mais le terme « vulnérabilité »est un phénomène englobant, du fait de l’importance quantitative de ses occurrences. Terme peu utilisé jusqu’aux années 1980[4], ses occurrences explosent depuis les années 2000, en France comme dans le monde anglo-saxon.Ainsi le terme s’est diffusé progressivement dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse de vulnérabilité génétique, somatique, psychologique, sociologique, sociale, éducative, juridique, économique, environnemental… Comme le pose le futur colloque « Penser et exposer la vulnérabilité »[5], le terme vulnérabilité souligne un changement dans la façon d’appréhender les effets sanitaires, sociaux, économiques, environnementaux, ainsi que dans les réponses individuelles, collectives, institutionnelles ou politiques proposées pour y remédier. On ne compte plus le nombre de références aux groupes, populations ou personnes dites « vulnérables ».Aussi penser la vulnérabilité implique de prendre en compte ses variations ‘‘différentielles’’ et sa distribution inégalitaire dans l’organisation sociale.

La vulnérabilité est donc une notion des plus étendue quant aux sujets qu’elle englobe et aux réactions qu’elle peut engendrer.De ce fait, la notion de vulnérabilité et son corrélat de facteurs de stress et de risquesdevient plus une catégorie pratique, une catégoriede l’action, qu’une catégorie d’analyse.

Socio-histoire du concept de vulnérabilité

Comme le rappelle Danilo Martuccelli[6], dans l’univers judéo-chrétien (jusqu’au XVIIIe siècle), la vulnérabilité est perçue comme existentielle, biologique, comme propre de l’homme depuis la faute originelle. Durant la « modernité » (XIXe-XXe siècles), la vulnérabilité aurait inversement été perçue comme une question maîtrisable à traiter, d’où l’édification de la protection sociale, le développement de la médecine, etc. Depuis la fin du XXe siècle, le sentiment de crises multiformes et de partielle impuissance induirait un nouvel état de vulnérabilité.

De nombreux philosophes et scientifiques ont réfléchi sur la vulnérabilité.

Prenons quelques exemples

Concernant Engels et Marx, la fragilité ni la vulnérabilité ne sont pas présentes dans leurs écrits, la pauvreté se déclinant en misère et en indigence, alors que dans leurs approches respectives, Emmanuel Levinas(1906-1995) et Paul Ricœur (1913-2005) font tenir une place éminente aux figures de la vulnérabilité et posent les principes d’une éthique de la sollicitude qui tente de répondre de la vulnérabilité. Ils cherchent, chacun à leur manière, à articuler l’homme capable à l’homme vulnérable afin de passer d’une responsabilité subie à une responsabilité assumée.

Levinas a apporté une philosophie de la vulnérabilité. Il décrit le visage comme une vulnérabilité et un dénuement qui, en soi, supplient le sujet. “Mais cette supplication est une exigence ».Levinas parle d’une sagesse de l’incertitude qui amène à la vulnérabilité et fonde sa philosophie sur le principe« je m’efface devant l’autre ».

Quant à Ricœur, sa conceptualisation de l’homme comme« homme capable »– c’est-à-dire comme homme agissant et souffrant – est éclairante dans la mesure où elle permet de penser la vulnérabilité comme propre à la condition humaine. « Cependant, quand cette capacité d’agir est empêchée, d’homme agissant il devient homme souffrant. Une telle conceptualisation de l’homme comme homme capable est particulièrement intéressante dans le cadre d’une réflexion sur la vulnérabilité dans la mesure où elle rend compte du paradoxe même de l’autonomie et de la vulnérabilité : l’homme capable est le même que celui dont la puissance d’agir est empêchée. »[7]

Miguel Benasayag [8] pense également que « La fragilité est ainsi la condition de l’existence : nous ne sommes pas invités à nous lier, nous sommes ontologiquement liés(…) Assumer cette fragilité est le défi de tout un chacun ».

La vulnérabilité est aussi liée à la société. Jean Louis Fabiani et Jacques Theys[9]  parlent de la notion de « société vulnérable », faisant écho à l’ouvrage de référence d’Ulrich Beck La société du risque » (1986).Pour Robert Castel, la vulnérabilité associe précarité du travail et fragilité relationnelle. Comme le dit Claude Martin[10], dès le milieu des années 1990, R Castel donne sa propre définition de la vulnérabilité, en l’inscrivant dans sa construction théorique à propos de la société salariale. « Une société commence à se résigner au dualisme lorsqu’elle accepte la précarité et la vulnérabilité comme des états de fait –voire lorsqu’elle les recherche au nom de la rentabilisation de l’appareil productif d’une part, et de la promotion d’un individualisme sans attaches comme valeur éthique suprême de l’autre »[11]. Comme le dit R Castel, les vulnérables marqués du « sceau de l’incertitude » et de la désaffiliation, deviennent « inutiles au monde et surnuméraires », avant de basculer, dans l’« inexistence sociale ». Enfin,selon Valérie Cohen[12],1997 la vulnérabilité relationnelle entend rendre compte de l’émiettement des liens sociaux. La vulnérabilité relationnelle se traduirait soit par le potentiel de ressources d’un réseau, soit par les conditions d’insertion dans un système d’échange.

Concernant le cadre éthique, la vulnérabilité est définie comme une probabilité accrue de subir un tort. Dans sa réflexion, Corine Pelluchon[13]oppose à éthique de l’autonomie l’éthique de la vulnérabilité. Celle-ci complète et enrichit la philosophie du sujet afin d’asseoir les droits de l’homme sur des bases nouvelles qui impliquent un autre mode d’organisation sociale et politique et un autre modèle de développement.

De la vulnérabilité aux vulnérabilités 

En sciences humaines comme dans les politiques publiques, la notion de précarité tend aujourd’hui à être concurrencée par celle de vulnérabilité qui est en forte diffusion. Par exemple :

*La psychologie, passant de la maladie mentale à la santé mentale, fait implicitement appel au concept de vulnérabilité comme sources d’atteinte à la santé mentale. C’est aussi à partir de ce concept, qu’elle interroge ses dispositifs de soins de la remédiation cognitive à la médiation psychique.

*La sociologie appréhende la notion de vulnérabilité dans son articulation avec la question du lien social. La vulnérabilité sociale ou relationnelle est considérée en tant que continuum entre l’intégration et la désaffiliation, en tant que la limitation des ressources (culturelles, matérielles, sociales) ou encore à travers l’analyse des échanges interindividuels.

*La littérature et les arts roman, cinéma, théâtre – offrent des formes de figuration des vulnérabilités contemporaines et possède une puissance transitionnelle de médiation.

*Le « care» signifie le soin, l’attention à autrui, la sollicitude. Il pose la question de savoir ce qui est important dans le souci de soi et des autres, privilégie l’attention et la réactivité. Il est «le souci du détail et la vulnérabilité du réel » [14]

* Les progrès dans le domaine des neurosciences permettent d’aborder cette notion de vulnérabilité avec un éclairage théorique et des outils nouveaux. Dans la bioéthique, la vulnérabilité est un concept important

etc.

Vulnérabilités à l’articulation du sanitaire et du social

Pauvreté, marginalité, vulnérabilité… Les changements de vocabulaire pour saisir les enjeux de la cohésion sociale ne sont pas anodins. « Le recours au concept de vulnérabilité est aujourd’hui généralisé au point que celle-ci est devenue une catégorie analytique à part entière : elle sert à désigner les publics cibles de l’action sanitaire et sociale comme les formes de pauvreté et de précarité et est indissociable de leur traitement par l’action publique, quand elle ne qualifie pas cette dernière» a écrit Axelle Brodiez-Dolino[15]

En effet, la vulnérabilité est une notion opérationnelle aujourd’hui couramment utilisée pour désigner un état de fragilité. La vulnérabilité signifie un risque accru de subir un tort et peut exister ponctuellement ou durablement. Elle est potentielle et peut donc être contrée car il est possible de faire en sorte que la menace, le risque disparaissent ou n’adviennent pas. Elle est structurelle parce qu’elle dépend des niveaux de protection. Ainsi la vulnérabilité n’est pas seulement considérée comme un état, mais aussi comme un processus. Car si une personne peut devenir vulnérable en raison de circonstances adverses, elle peut se rétablir et sortir de sa situation de vulnérabilité.

Elle concerne aussi bien des situations individuelles que collectives, des fragilités matérielles que morales… Aussi les personnes dites vulnérables constituent aujourd’hui une population d’une grande diversité selon les causes et les degrés, et varient selon le contexte. Citons le nouveau-né, le malade, la personne en situation de handicap, la personne âgée en situation de précarité, les immigrés, les personnes en difficultés sociales et économiques…« Tous les hommes ne sont pas vulnérables de la même façon ; aussi faut-il connaître leur point faible pour les protéger »a dit Sénèque[16]

En ce qui concerne l’action sociale et médicale, la vulnérabilité tend  donc à signifier les personnes qui se trouvent dans une situation dans laquelle elles ont besoin d’être secondées, accompagnées, protégées. Mais se pose la question : croire que nous sommes des personnes autonomes devant prendre en charge d’autres personnes qui, quant à elles, sont vulnérables, nous oblige nécessairement à vivre dans le déni de notre propre vulnérabilité. Aussi d’aucuns estiment qu’il faut comprendre une relation « comme celle qui fait se rencontrer deux personnes vulnérables qui peuvent chacune s’apporter quelque chose». Car reconnaître que nous avons la vulnérabilité en partage, c’est pouvoir reconnaître la dignité d’autrui, sans condescendance ni pitié, dans un regard d’égal à égal.

La vulnérabilité, une force ou une faiblesse ? Pour Brené Brown[17], « La vulnérabilité est au cœur de la honte et de la peur et de notre problème d’estime de soi, mais il semble que ce soit aussi la source de la joie, de la créativité, du sentiment d’appartenance, de l’amour ». Pour Bernard Ugeux[18], professeur de théologie, oser être vulnérable, c’est oser s’exposer. C’est un consentement. à sa propre fragilité reconnue et acceptée ; alors « sourd une force, une capacité d’accueillir la fragilité, la misère même des autres ».D’autres parlent de la reconnaissance de la vulnérabilité comme une forme de sagesse, au sens que les Grecs accordaient à ce terme. Vulnérable, mais pas incapable !

Pourtant, si la vulnérabilité a le vent en poupe, elle n’en a pas moins soulevé de nombreuses critiques. Il lui est reproché d’avoir une définition trop rigide, toujours pensée négativement, qui colle une étiquette, ; d’être une approche compassionnelle proche du misérabilisme, une approche discriminant, dominante.Les « vulnérables »seraient renvoyés avec commisération à leur « inexistence sociale »

En Europe, la notion de Vulnérabilité.

C’est à partir des années 1980 que les notions de vulnérabilité, d’insécurité et de fragilité émergent avec celle de risques au niveau international dans le champ des sciences humaines et sociales. L’utilisation de la  notion vulnérabilité est en particulier généralisée et diffusée dans le domaine de la gestion des risques dits « naturels » au cours de la Décennie Internationale de réduction des Risques Naturels (DIRDN) lancée par l’ONU en 1990.

La définition de base, à partir de laquelle l’OCDE construit des indicateurs statistiques, est reprise de celle adoptée par les Nations unies en 1997 : « la vulnérabilité est un indicateur de mesure de l’impact potentiel d’une catastrophe… sur un groupe, une construction, une activité, un service ou une aire géographique en tenant compte de sa nature ou de sa localisation ».

Ainsi, depuis près de trois décennies, l’expression « populations vulnérables » a été de plus en plus utilisée, à une échelle internationale, afin de désigner aussi bien les populations menacées par des inondations ou par les cyclones du fait de leur région d’habitation, que par leur état de détresse, de pauvreté et d’exposition à des maladies graves entraînant une menace pour leur survie.  Et des experts internationaux pratiquent le HumanVulnerability’smeasurement. Aussi, en 2003, dans le contexte général des travaux qu’il consacre à la prévention des crises, le FMI améliore son aptitude à déterminer le degré de vulnérabilité de ses pays membres face aux crises financières. Ces indicateurs de vulnérabilité couvrent les secteurs public, financier, des ménages et des entreprises mais la liste des groupes vulnérables s’apparente parfois à une énumération hétéroclite. En outre, selon un rapport de l’OCDEintitulé Vulnérabilité des institutions sociales, les gouvernements doivent réformer les institutions sociales, et se tenir prêts à procéder à des ajustements réguliers

Il faut surtout noter qu’en Europe, la réduction de la vulnérabilité apparaît comme un enjeu central des actions de développement. Il ne s’agit plus « seulement » de lutter contre la pauvreté mais bien d’aider des populations vulnérables à faire face à des chocs ou crises de plus en plus nombreux, qu’ils soient économiques, environnementaux ou politiques. [19]

[1]Corinne Pelluchon, « La vulnérabilité est universelle », La Croix, 3 mai 2018

[2] Marie Garrau,Politiques de la vulnérabilité, CNRS édit

[3] Guillaume Le Blanc, Que faire de notre vulnérabilité ? Bayard, 2011

[4] Fin des années 1970, ce mot a été massivement employés par les experts des catastrophes naturelles et de la question du développement durable

[5]LASLARColloque Penser/Exposer la vulnérabilité, prévu du 29-11 à 1- 12 2018

[6]Danilo Martuccelli , « La vulnérabilité, un nouveau paradigme ? », in Axelle Brodiez, Christian Laval, Bertrand Ravon. Vulnérabilités sanitaires et sociales, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

[7]Cyndrie Sautereau, « Répondre à la vulnérabilité. Paul Ricoeur et les éthiques du care en dialogue » revuede la philosophie française et de langue française, Vol XXIII, N° 1/2015

[8]Miguel Benasayag, la fragilité, La découverte

[9]Jean Louis Fabiani et Jacques Theys, La Société vulnérable. Évaluer et maîtriser les risques, Editions rue d’ulm.

[10] Claude Martin , «  Penser la vulnérabilité. Les apports de Robert Castel », Revue européenne de recherche sur le handicap, 2013

[11]RobertCastel , « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation. Précarité du travail et vulnérabilité relationnelle. », dans Donzelot J   (dir.), Face à l’exclusion. Le modèle français, Éditions Esprit, 1991,

[12] Valérie Cohen, La vulnérabilité relationnelle. Essai de cadrage et de définition, Socio-anthropologie, n° 1/1997

[13]Corine Pelluchon « Du principe d’autonomie à une éthique de la vulnérabilité», Actes du colloque du 29 novembre 2009, Centre Sèvres.

[14]Sandra Laugier, « Le care, le souci du détail et la vulnérabilité du réel », Raison publique, 9 novembre 2013

[15]Axelle Brodiez-Dolino, « La vulnérabilité, nouvelle catégorie de l’action publique », Informations sociales, 2015/2, n°188

[16]Sénèque, in De la colère, Livre III.

[17]Brené Brown, chercheuse en travail social à l’Université de Houston est l’auteure de The Power of Vulnerability.

[18] Bernard Ugeux, Eloge de la vulnérabilité, Tychique n°159, septembre 200 2

[19]Un schéma retraçant la logique de la vulnérabilité a été élaboré. Il met en évidence les interrelations entre les notions de capital, d’opportunité sociale, de caractéristique sociale, de potentialité, de capacité, de capabilité, de précarité, de processus de conversion et de risques, de vulnérabilité et de résilience

 

Merci Brigitte ! je suis époustouflé !

Photo : Pixabay (qui de plus vulnérable que le nourisson qui vient de naître ?)

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Une réponse

  1. juste une petite remarque sur cet article – par ailleurs très complet …L’ouvrage  » La Société Vulnérable » , publié en 1987 aux Presses e l’Ecole Normale Supérieure n’a pas été rédigé en écho de  » La société du risque  » d’Ulrich Beck d’abord parce que ce dernier parle très peu de vulnérabilité et surtout parce que « La Société Vulnérable a été rédigé avant la sortie du livre d’Ulrich Beck … Bien cordialement – Jacques Theys …

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