Dans l’Allier, la réforme du RSA défendue par le Conseil départemental et sa vice-présidente Annie Corne, en charge de l’emploi et de l’insertion, fait basculer le débat social dans une zone de turbulences inquiétantes. Au-delà des mesures adoptées, ce sont les propos tenus publiquement par cette conseillère départementale qui interpellent, tant ils participent à la stigmatisation des allocataires et à une vision caricaturale de la précarité. Il est temps d’interroger la portée de ces déclarations et leurs conséquences sur le tissu social.
Une rhétorique de la suspicion : les allocataires assimilés à des fraudeurs
Cette conseillère départementale ne fait pas dans la demi-mesure. Dans un article publié dans la semaine de l’Allier, elle dénonce un système qui, selon elle, « laisse l’argent public couler dans les poches des tricheurs » et affirme que « les tricheurs encaissent ». À l’en croire, la fraude au RSA serait massive, coûtant chaque année 1,54 milliard d’euros, et serait tolérée, voire entretenue, par l’inaction de l’État : « On finance ceux qui détruisent la société, pendant que les travailleurs se tuent à la tâche pour payer leurs impôts ». Bonjour la finesse du propos. Comme l’a déjà expliqué ATD Quart Monde, les chiffres avancés, sont à mettre en perspective : la fraude au RSA représente une infime partie du budget total et la fraude fiscale reste, de loin, la plus coûteuse pour la collectivité.
Ce discours, martelé avec force, construit une image binaire : d’un côté, les « tricheurs » qui profiteraient du système, de l’autre, les « honnêtes travailleurs » qui en seraient les victimes. Annie Corne va jusqu’à évoquer une « machine à financer l’injustice » et accuse l’État d’immobilisme complice : « J’ai écrit à Darmanin, à Retailleau, à Macron. Pas une réponse. Le silence comme politique d’État… ». Voilà de quoi faire le buzz et attirer la sympathie d’un électorat populiste.
La chasse aux fraudeurs : un projet politique assumé
La vice-présidente du Conseil départemental ne s’arrête pas à la dénonciation. Elle revendique une politique offensive contre la fraude, quitte à externaliser les contrôles au secteur privé. « C’est donc vers le privé que le Département s’est tourné. C’est la société Tessi qui est maintenant à pied d’œuvre pour contrôler. Leur mission : croiser les fichiers, identifier les incohérences, consulter les réseaux sociaux, remonter les fraudes… Eux, au moins, ils bossent. Et en quelques semaines, on a plus avancé qu’en trois ans » dit-elle.
C’est donc une société privée qui examine les revenus des allocataires, leur situation familiale et risque fort de s’ingérer dans leur vie quotidienne. Est-ce bien légal ? Tessi est une société « acteur leader des business process services et de la transformation digitale des entreprises ». Un choix pour le moins surprenant !
Je pensais benoitement que c’était le travail des contrôleurs de la Caf. Ils sont formés et assermentés. Ils répondent de leurs actes avec des procédures clairement identifiées.
Annie Corne fustige également les acteurs de l’insertion sociale, accusant même certains directeurs de mission locale de s’enrichir sur le dos du système : « Des directeurs de mission locale à 5.000 euros, pour insérer 30 personnes ? On marche sur la tête. Ce système ne sert plus les bénéficiaires, il se sert lui-même » dit-elle.
Quand l’exception devient la règle : la généralisation du soupçon.
Ce qui frappe dans la parole publique de cette élue, c’est la généralisation de la suspicion. Un couple qui se déclare séparé pour toucher deux fois le RSA est érigé en exemple emblématique : « Un couple se déclare séparé, chacun touche 647 euros. S’ils disaient la vérité, ils n’auraient que 969 euros à deux. Alors, ils trichent. Et nous, on paie ». Conséquence, toutes les familles monoparentales sont des couples qui ne sont pas séparés et qui trichent ? Cette technique de mise en avant d’un couple ayant fraudé est une façon de laisser supposer que cela est le cas partout et tout le temps.
La fraude existe, personne ne le nie. Mais en faire le cœur du discours politique, c’est oublier que la très grande majorité des allocataires sont de bonne foi et vivent dans des conditions difficiles. C’est aussi détourner l’attention des causes structurelles de la précarité : chômage, absence de formation, discriminations, problèmes de santé. La stigmatisation, ici, devient une politique publique.
Des mesures qui institutionnalisent la défiance
Une Délibération d’avril 2025-37-66
adoptée par le Conseil départemental, dont Annie Corne est l’une des principales porte-voix, va dans le sens de cette défiance généralisée. Elle propose :
- Une limitation stricte de la durée d’allocation du RSA à 36 mois, suivie d’une dégressivité puis d’un basculement vers une allocation minimale de subsistance.
- L’obligation de 15 heures d’activité hebdomadaire, sous peine de sanctions immédiates.
- Un plafonnement des aides sociales à 75 % du SMIC net.
- Le renforcement drastique des contrôles, la suppression immédiate des allocations en cas de refus d’une formation ou d’absence à un rendez-vous, la radiation définitive après récidive, et la création d’un numéro d’allocataire unique pour faciliter le croisement des données et la lutte contre la fraude.
La conseillère pourfendeuse des personnes aux RSA justifie ces mesures par une logique de justice sociale : « On gave les tricheurs, on méprise les honnêtes. Et si on ne réagit pas, ce sont les citoyens les plus fragiles qu’on découragera en premier ». Mais cette conception de la justice oublie que la dignité ne se négocie pas, et que la suspicion généralisée n’a jamais permis de construire la confiance ni l’insertion. Quelle mouche a piqué une telle élue ?
« On finance des trafiquants avec de l’argent public » : le danger de l’amalgame
« On finance des trafiquants de drogue avec de l’argent public et personne ne bouge » est révélatrice d’un amalgame dangereux. La conseillère départementale laisse entendre que le RSA serait un outil au service de la délinquance, alors que la réalité est toute autre.
En martelant ce type de message, on entretient l’idée que les allocataires du RSA sont tous ou presque des fraudeurs en puissance. Que l’aide sociale serait un puits sans fond pour l’argent public, et que la solution passerait par plus de contrôle, plus de sanctions, plus d’exclusion.
Une parole publique qui fracture le lien social
Ce discours n’est pas sans conséquences. Il alimente la défiance envers les institutions, fracture le lien social, et pousse les plus fragiles dans la honte et le non-recours. Les travailleurs sociaux, en première ligne, savent combien la réalité des parcours de vie est complexe, combien l’accompagnement nécessite du temps, de l’écoute, de la confiance. On ne peut que s’inquiéter de la place du service social départemental piloté dans une telle perspective.
La politique menée dans l’Allier, portée par la voix d’Annie Corne, fait du RSA un instrument de tri social. Le droit devient conditionnel et l’accompagnement cède la place à la sanction. La dignité des personnes est reléguée au second plan, sacrifiée sur l’autel de l’efficacité budgétaire et de la lutte contre une fraude largement fantasmée.
Car ce qui est évident, c’est que ce Département, en excluant du RSA des dizaines voire des centaines d’allocataires, va ainsi faire de belles économies. Il est à la fois juge et partie. Seul le Droit et les recours en contentieux pourraient limiter de tels excès. Mais ça tombe bien : les allocataires du RSA ne saisissent que très rarement les tribunaux. Ils n’en ont pas les moyens et les délais de traitement sont trop longs. C’est le pot de terre contre le pot de fer.
Quelle société voulons-nous ?
Face à cette offensive contre la dignité des allocataires du RSA, il est nécessaire de réaffirmer les principes fondamentaux de l’action sociale : l’inconditionnalité de l’accueil, le respect des personnes, la lutte contre les préjugés et les discriminations. Les travailleurs sociaux, en première ligne, savent combien la réalité des parcours de vie est complexe, combien l’accompagnement nécessite du temps, de l’écoute, de la confiance.
Il ne s’agit pas de nier les difficultés du système, ni de refuser toute réforme. Mais la réponse ne peut être la stigmatisation, la sanction, le contrôle généralisé. Elle doit être l’accompagnement, la création de solutions adaptées, la lutte contre les causes structurelles de la précarité.
La politique menée dans l’Allier, loin de répondre à ces enjeux, ne fait que renforcer la défiance et la suspicion à l’égard de personnes honnêtes. Elle appelle une réaction collective, une mobilisation pour défendre la dignité des allocataires, pour rappeler que la solidarité n’est pas un luxe, mais un droit fondamental.
Il est aussi urgent de rappeler que le RSA n’est pas un privilège, mais un droit. Que la majorité des allocataires aspirent à l’autonomie, à l’emploi, à la reconnaissance. Que la stigmatisation ne résout rien, mais aggrave tout.
Didier Dubasque
Sources :
- Fraude au RSA : Annie Corne dénonce un système à bout de souffle | La Semaine de l’Allier
- Le Conseil départemental de l’Allier a recours à une société privée pour contrôler les bénéficiaires du RSA | Alternatives Économiques (Blog de Michel Abhervé)
- Délibération du Conseil départemental de l’Allier
- Idée fausse : « Des dizaines de milliards d’euros par an s’évaporent dans la fraude sociale ». Faux ! | ATD Quart Monde



3 réponses
C est tellement facile de taper continuellement sur les plus pauvres.. et si pour une fois, on commençait par s intéresser aux plus riches? Qui financent beaucoup de choses avec l’argent public : voitures, resto, hôtel, salaires..que certains d entre eux commencent vraiment à travailler 15 h par mois..! La France ferait de vrai économies!
Merci Didier pour ce combat essentiel et pour cette défense sans concession des personnes les plus pauvres. Toujours heureuse de te lire. Cristina
Cette haine du pauvre par les politiques est l’envers du refus de reconnaître sa responsabilité dans cette situation. C’est dramatique !