La question du sens est omniprésente dans l’univers du travail social. Elle est souvent mise en avant par les professionnels qui se posent des questions sur les fondements de leur engagement quotidien. Chercher le sens, ce n’est pas simplement s’assurer que chaque acte vienne répondre à une finalité claire, c’est aussi éprouver un sentiment d’accomplissement personnel. Les métiers des travailleurs sociaux sont à la croisée de ces deux pôles. Il faut savoir le reconnaitre, ce sens du métier est sérieusement remis en cause par des mutations profondes du secteur.
Nombreux sont ceux qui constatent une crise de la finalité des actions menées. La finalité se trouve éclipsée dès lors que les interventions se réduisent à une succession d’indicateurs à cocher ou de gestes prescrits par des logiciels de gestion. L’action perd alors de sa portée humaine, et le professionnel s’interroge sur la cohérence de son engagement. Cette crise, loin d’être anodine, s’immisce jusque dans l’intime du rapport au travail, générant malaise et sentiment d’inachevé.
Car nous avons en tête trois formes de travail que l’on souhaite accomplir correctement : Il y a le travail prescrit, celui qui est rédigé sur votre fiche de poste. Il y a le travail réalisé, c’est ce que vous faites au quotidien. Et enfin, il y a le travail idéalisé. C’est celui que vous avez dans la tête sur ce que devrait faire un bon éducateur, une assistante sociale accomplie, une conseillère ESF qui respecte l’art de son métier. Le problème surgit lorsque le travail prescrit est différent de celui qui est réalisé, mais aussi lorsqu’il est tout autant éloigné du travail idéalisé. C’est alors que rien ne va plus.
Accomplissement personnel : l’absence d’horizon
Parallèlement, le travail social était par le passé historiquement porteur d’un idéal d’accomplissement. Il s’agissait d’aider, d’écouter, de transformer. Or, dans un contexte marqué par la multiplication des tâches normées et la rareté d’espaces d’analyse de la pratique, c’est tout autre chose aujourd’hui. Il ne s’agit plus d’aider, d’écouter et surtout de transformer, il s’agit de gérer. Gérer l’autre sans perspective d’émancipation. Le travail avec nos logiciels embarqués est devenu une succession de tâches à accomplir dans une « to-do list » sans fin ni finalité.
Tous et toutes, nous avons conscience de poser que des pansements sur des plaies sans tenir compte des causes qui ont conduit aux blessures de la vie qu’il faudrait soigner. Nous ne nous attaquons jamais aux causes de la pauvreté, ni à celles de la maltraitance. Nous n’intervenons, et cela, depuis longtemps, que sur les effets, sur les conséquences. Il faut vite aider à retrouver une logement à la personne qui a été expulsé, sans avoir à travailler sur les origines de cette expulsion.
Il faut soutenir le demandeur d’emploi pour vite trouver un travail alors qu’il s’est auparavant fait licencier comme un malpropre. Il faut vite trouver un hébergement à ce jeune pour le protéger alors que personne ne veut de lui. D’ailleurs, on a trouvé un nom pour l’identifier : un incasable. Et oui, de nombreux jeunes ne rentrent plus dans les cases que nous avons à leur proposer. Ils développent des comportements qui ne sont que la conséquence de ce qu’ils ont subi. Il faut trouver une activité à cet allocataire du RSA qui risque d’être suspendu… Il faut libérer une chambre d’hôpital et trouver qui peut prendre en charge ce malade isolé qui n’a pas de soutien familial… Il faut trouver une place en EHPAD pour cette dame âgée qui ne peut plus rester autonome chez elle, etc. etc.
L’accomplissement personnel s’estompe au profit d’un sentiment qui consiste à tenter de vider à la petite cuillère une baignoire avec un robinet grand ouvert, sans savoir si cela va s’arrêter un jour. Bref, les tâches se multiplient et se succèdent les unes aux autres sans que l’on en voie le bout. Et ensuite, on s’étonne non seulement d’être fatigué mais aussi d’être désorienté sans savoir où l’on va. C’est aussi cela la perte de sens.
Loin de n’être qu’une souffrance silencieuse, la crise de sens appelle ici une interrogation sur notre manière de percevoir, de ressentir, de dire et d’écouter. Comment retrouver cette direction qui évite au professionnel cette impression persistante de naviguer sans boussole, sans parvenir à dessiner de nouvelles perspectives ?
Le déficit de direction : quand la parole et l’écoute s’étiolent
Le malaise du travail social s’exprime aussi dans un déficit de direction et de perspectives. Les situations se répètent, les solutions paraissent identiques, les paroles perdent leur force, l’écoute devient mécanique. Un sentiment d’incertitude quant à l’avenir s’installe. Progressivement, la logique même de l’action sociale est interrogée : n’est-ce plus le bon sens, la logique de l’humain qui guide nos actes, mais simplement l’enchaînement d’indicateurs qu’il faut recueillir ?
Ce déplacement définit la crise de sens contemporaine comme une crise de la parole et de l’écoute : ce qui fait lien, ce qui fonde la relation, devient rare. Le risque est alors de ne plus traiter les causes profondes des situations accompagnées, mais uniquement de s’occuper de leurs effets immédiats, déconnectant l’action de ses racines éthiques et sociales.
De la perte de valeurs à la réinvention du sens
La perte de direction, tout comme la perte de valeurs dans le travail social, conduit à une forme d’incertitude radicale sur le sens de l’engagement. La place du professionnel n’est pas d’être un simple exécutant de tâches multiples, l’essence même de son travail, le conduit à tenter de transformer la société. Comment ? En trouvant des alternatives, en faisant des pas de côté et en sortant des schémas préétablis.
Réinventer le sens, c’est d’abord refuser de céder à la routine du “sens giratoire”, cette impression de tourner en rond sans destination. C’est accepter d’explorer à nouveau la complexité du métier, de questionner les paradigmes et de remettre en œuvre la parole comme fondement de l’action sociale. Le sens, ce n’est pas seulement ce que l’on fait mais aussi ce que l’on perçoit, ce que l’on ressent, ce que l’on échange dans la relation professionnelle.
Reconstruire le sens : pistes et leviers d’action
Face à l’impression d’impasse, il existe pourtant des leviers pour renouer avec le sens. À la base : restaurer l’échange humain, réhabiliter l’écoute active et réinvestir l’accompagnement social dans sa dimension créative.
Il s’agit, pour les professionnels, mais aussi pour les institutions, de redonner de la place à la parole, à la réflexivité, à l’analyse collective des pratiques. La formation continue, la supervision, la co-construction de projets, l’expérimentation d’outils innovants permettant de retisser du sens. Ce sont des solutions plébiscitées. Loin de la logique du tout-mesurable, il s’agit de replacer au cœur du dispositif le raisonnement, la logique partagée, le bon sens professionnel construit grâce à notre intelligence collective. Aucune IA ne pourra remplacer la créativité d’une recherche de solutions à plusieurs lors d’une synthèse bien menée ou d’une simple concertation.
À la confluence des sens : en finir avec l’incertitude
Le travail social, dans sa pluralité, ne pourra retrouver sa force qu’en assumant la diversité des sens qui l’animent : finalité de l’action, accomplissement subjectif, cohérence logique, mais aussi émotionnelle, capacité à dire, sentir, et à échanger en profondeur. La définition même du travail social permet de s’appuyer sur des valeurs clairement identifiées. Il est essentiel de savoir qui on est, ce que l’on fait et pourquoi on le fait.
Pour sortir de la crise, il est urgent de revisiter les processus, de revenir à l’intention première de l’acte professionnel. Il s’agit de retisser les valeurs fondatrices qui ont vu naître le métier. Ce n’est pas un retour nostalgique vers le passé. C’est s’appuyer sur des fondements afin de mieux répondre aux défis qui nous sont posés. Ils sont nombreux et s’y atteler peut aussi être enthousiasmant. Cette résistance passe par une réhabilitation du dialogue, du discernement, et par la reconnaissance du rôle fondamental des professionnels qui, au quotidien, refusent de réduire l’humain à une somme d’indicateurs.
Invitation à la réflexion et à l’action
La période actuelle, marquée par la montée de l’incertitude et la perte de perspective collective, invite à une mobilisation renouvelée. Il ne s’agit pas seulement d’innover dans les méthodes, mais aussi d’impliquer tous ceux qui soutiennent les travailleurs sociaux : encadrements, directions, formateurs, chercheurs, collectifs citoyens.
Porter attention à la parole, soigner les espaces d’écoute et retrouver le temps de réfléchir ensemble à la finalité de l’action sociale constituent aujourd’hui des priorités. Ce faisant, il devient possible de dépasser la logique du fonctionnement circulaire – ce sens giratoire qui nous fait tourner en ront et perpétue la crise – pour renouer avec une dynamique porteuse de transformation.
Les professionnels du travail social, loin de n’être que des exécutants, sont en fait des acteurs engagés de la refondation d’un sens partagé. Il leur revient, avec ceux qui les accompagnent et les forment, d’ouvrir la voie à cet avenir, où le travail social retrouvera sa capacité à orienter, transformer le monde et non à le subir.




Une réponse
Bonjour,
Cet article me parle beaucoup ! Je suis jeune pro et travaille actuellement en polyvalence de secteur en metropole.
L’image de la petite cuillère est très parlante… ce robinet qui ne s’arrête jamais de déverser des situations toutes plus inquiétantes les unes que les autres… Je suis jeune pro et je suis déjà tentée d’arrêter à cause du manque de moyens qui me fatigue…
Merci pour ce texte qui aide à clarifier ses idées
Bonne journée
Sara