La figure du héros rôde dans nos institutions et dans nos têtes de travailleurs sociaux. Il existe bien la tentation de porter inconsciemment le costume et des super-pouvoirs, pour qui s’engage au service de l’autre, de la personne en situation de fragilité ou « hors cadre ».
Mais de quel mythe professionnel héritons-nous, et que gagnons-nous à interroger ces modèles dans notre quotidien de l’accompagnement ? Je me suis permis de reprendre six syndromes décrits par Roland Janvier – de Superman au Caméléon – illustrés dans son excellent article qui s’intitule « Aller vers… jusqu’où ? « . Vous verrez que cela permet de proposer une réflexion sur la posture, la responsabilité et les risques de dérive propres à nos métiers d’aide et de soin. Ces six figures sont Superman, Zorro, Spiderman, Robinson Crusoe, James Bond et le caméléon. Allez, c’est parti !
Superman : la force… sans territoire
L’image du Superman peut réveiller chez le travailleur social un sentiment de puissance, ou du moins d’attente sociale d’efficacité immédiate. Être Superman, c’est intervenir en urgence, répondre à tout, partout, et porter l’ambition de sauver les plus fragiles en solitaire. Dans les récits de professionnels, la pression de l’injonction à l’efficacité revient sans cesse : il faut agir vite, réparer l’injustice, soulager la souffrance. Mais derrière cette force imaginaire, la solitude menace. Être Superman, c’est aussi risquer de n’avoir ni racines, ni équipe, ni institution pour soutenir l’action.
Certaines équipes témoignent de cette dérive : le travailleur social isolé en maraude, confronté à la misère sans relais, se sent responsable de chaque destin, parfois jusqu’à l’épuisement pouvant lui faire naitre un sentiment d’échec. Le métier nous apprend qu’on ne peut pas tout. La vraie force du professionnel, pourtant, n’est jamais individuelle. Elle réside dans la construction collective d’un sens, dans un ancrage éthique et institutionnel solide qui permet la prise de recul et la gestion partagée de la complexité.
Zorro : le masque du justicier
Zorro, c’est la tentation du travail « hors cadre », où le professionnel intervient anonymement, guidé par une éthique personnelle supérieure, mais sans mandat explicite. Ce côté “redresseur de tort”, de temps en temps observé chez certains travailleurs sociaux ou bénévoles portés par un idéal de justice, peut se révéler ambigu. Le masque, c’est aussi la confusion possible entre la légitimité institutionnelle et la revendication d’une posture exceptionnelle, dérivant ainsi vers une forme d’impunité ou de « sacerdotalisme » déplacé.
Des témoignages d’accompagnants “hors système” illustrent les risques d’un positionnement “justicier masqué” : il est alors difficile de rendre compte, de collaborer et surtout d’ancrer l’action dans une logique démocratique et de transparence. Le “vrai” Zorro professionnel agit à visage découvert, soutenu et reconnu par son collectif.
- lire aussi dans ce blog « Les travailleurs sociaux ne sont pas des Zorros ! »
Spider-Man : la toile du contrôle
L’univers de Spider-Man séduit parce qu’il connecte, fédère, crée des ponts – tout en risquant d’étendre une toile qui est un piège. Son positionnement professionnel s’apparente alors à celui d’un “agent de la police sociale invisible”. Son action peut aussi être perçue comme une captation, un suivi pouvant aller jusqu’au contrôle des publics en difficulté. L’extension du périmètre d’intervention peut vite basculer dans la mission de surveillance ou d’assignation.
Ce modèle inquiète les praticiens : lorsque l’action sociale devient filet qui croise les informations et les intervenants, la relation d’aide peut se muer en dispositif de traçabilité et de surveillance. Or, le cœur du métier demeure la promotion de l’autonomie de la personne et son inscription dans les droits fondamentaux. Les expériences de terrain poussent à maintenir fermement l’ancrage dans la promotion de la dignité et la reconnaissance de l’altérité.
Robinson : la solitude face au monde
Robinson, c’est l’épopée du “travailleur isolé”, envoyé hors institution, seul face aux situations extrêmes. De nombreux professionnels, notamment dans les dispositifs mobiles ou en prévention spécialisée, expriment ce vécu d’isolement. Être le Robinson de l’accompagnement, c’est risquer de n’être jamais soutenu, ni épaulé, ni enrichi par la pluralité des regards.
Les discours d’équipes mobilisent d’autres modèles : rebâtir le collectif, créer des espaces d’analyse, croiser les expertises pour sortir de l’ilotisme. Le vrai héroïsme, dans ce cas, consiste à reconnaître la nécessité du partage, la valeur de la pluridisciplinarité et la puissance du collectif professionnel comme rempart face aux risques du métier.
James Bond : agent secret du care ?
L’agent secret fascine par sa capacité à intervenir discrètement, efficacement, dans une mission dictée par une instance supérieure, parfois obscure. Il est fascinant aussi dans sa disposition à ingurgiter des litres d’alcool durant ses missions. Mais ce n’est pas là l’objet de mon propos. Certains dispositifs d’accompagnement social sont tentés par le modèle du “service caché”, de la mission de renseignement ou de la logique du pistage. Mais la posture de James Bond, loin de l’éthique professionnelle, trahit l’esprit du métier.
Le professionnalisme suppose justement de clarifier la mission, d’assumer les valeurs démocratiques et de refuser une latitude totale du “mandaté d’en haut”. Les intervenants témoignent de leur besoin d’autonomie, oui : mais une autonomie fondée sur la responsabilité partagée, la délibération collective et l’ouverture à la régulation éthique.
Le caméléon : le risque de l’assimilation
Ce n’est pas un héros à proprement parler, mais il ne faut pourtant pas l’oublier. Le syndrome du Caméléon interroge la tentation de l’adaptation extrême : se fondre dans le milieu, perdre sa place spécifique, brouiller la distinction entre aidant et aidé. Ce danger est réel dans certains contextes de proximité, où l’on attend du professionnel qu’il se fasse entièrement “comme l’autre”, au risque d’effacer la structuration du lien d’aide et de perdre l’altérité fondatrice.
La clinique du travail social rappelle cependant que l’empathie véritable exige une reconnaissance lucide des places de chacun. Être caméléon, ce ne serait pas “comprendre l’autre”, mais devenir l’autre, et donc priver la relation de sa puissance et de ses choix. Le positionnement professionnel se construit dans la juste proximité, ni indifférenciation, ni rupture mortifère.
Le vrai héroïsme professionnel : ni sauveur, ni super-héros
On voit bien, à l’examen de ces postures héroïques, qu’aucune d’entre-elles ne s’avère pleinement satisfaisante dans la pratique. Porter le costume de Superman isole et surresponsabilise ; le masque de Zorro brouille la traçabilité et la légitimité ; la toile de Spider-Man glisse vers le contrôle plus que vers le care ; la démarche solitaire de Robinson mine la possibilité du collectif ; la mission secrète de James Bond confisque la délibération démocratique ; l’adaptation totale du Caméléon efface ce qui relie et distancie.
Le vrai “héros” du travail social n’est ni sauveur, ni agent secret, ni justicier masqué. Il n’a pas besoin de super-pouvoir, mais de clarté dans ses valeurs, de confort dans sa posture, d’intégrité dans ses pratiques et d’une vigilance constante sur son propre positionnement. C’est cette capacité à affirmer, partager et réfléchir son identité professionnelle qui fait la vraie différence : savoir, modestement, où l’on agit, pour qui et avec qui.
Conclusion : Inventer sa posture, assumer sa singularité
Le travail social ne fait pas appel à des héros issus de mythes bien confortables. D’autres héros et héroïnes sont pourtant là. Ce sont des personnes lucides et cohérentes avec elles-mêmes et leur environnement. Les figures mythologiques peuvent éclairer nos impasses ; elles ne sauraient dessiner le visage d’une profession qui se réinvente chaque jour dans le collectif, la réflexion critique, la discrétion éthique et la force du lien.
Incarner pleinement son métier, ce n’est pas “se sauver en sauvant”, c’est inventer chaque jour, en équipe, les conditions d’un accompagnement juste, sincère et solide. Le monde n’attend pas de sauveurs ; il a urgemment besoin de travailleurs sociaux et d’aidants bien dans leur peau, capables d’habiter la complexité et de refuser la tentation du costume. Telle est la voie du “vrai héros professionnel” : responsable, enraciné, clair dans ses idées et bien parmi les siens.
Sources d’inspiration :
- Roland Janvier, R. (2022). “Aller vers : jusqu’où ?”
- International Journal of Social Work Values and Ethics, vol. 22, 2025, n°2
Note : Il manque dans cette liste Robin des bois, celui qui prend aux riches pour distribuer aux pauvres. Mais bon, je n’ai ni la force ni la volonté de réécrire cet article…



3 réponses
Merci Didier pour cet article et de citer le mien.
Tu complètes très judicieusement les figures héroïques qui menacent les intervenants.
Pour répondre à Carole, je n’ai pas non plus repris de figures féminines car il me semble que dans la posture héroïque, il y a quelque chose de très lié au genre masculin…
Merci Didier pour cet article, je suis d’accord le TS n’est pas un super héros, moi je m’identifie plutôt au compagnon, à l’alter ego, à l’observateur engagé.
Bonjour Didier, comme toujours un article plein de sens qui mets des mots sur ce que je ressens
merci pour tout ce que vous écrivez cela fait chaud au cœur et rassurant de voir que vous avez trouvé les mots positifs pour nous qualifier
Juste une remarque que je me permets…perso je ne me suis pas vraiment projetée dans ses héros qui sont tous masculins….moi lorsque je fais des parallèles j’utilise toujours Wonder woman/ la fée enchanteresse/cat woman etc …..et même parfois Zora la Rousse :):):)
bref c’était un clin d’œil 🙂