Les enjeux éthiques et structurels de la rénovation des diplômes d’État

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la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) a tenu un point presse mardi dernier pour parler de la révision des formations aux cinq diplômes d’État du travail social de niveau licence (bac+3).  Ces formations — assistant de service social, conseiller en économie sociale familiale, éducateur de jeunes enfants, éducateur spécialisé, éducateur technique spécialisé — sont au cœur de la démarche engagée. Elles forment chaque année environ 13.000 nouveaux professionnels, qui rejoignent un collectif de plus de 280.000 professionnel(le)s diplômé(e)s en exercice. Pourtant, tous ces métiers traversent une crise importante : baisse d’attractivité, difficultés de recrutement, perte de notoriété. La réforme vise en partie à y répondre, mais elle soulève aussi des questions fondamentales sur ce que signifie « adapter » les pratiques du travail social sans en trahir l’essence.

chiffres cles DGCS

Les textes réglementaires ont été publiés en octobre 2025, donnant aux établissements de formation plus de dix mois pour réviser leurs projets pédagogiques. Depuis lundi dernier les formations rénovées sont déjà visibles sur Parcoursup. En effet, c’est dès la rentrée de septembre 2026 que la réforme s’appliquera. Mais derrière les intentions affichées — modernisation, harmonisation, réussite étudiante — il est utile de se poser des questions sur cette distance qui existe entre les exigences et attentes institutionnelles avec les réalités du terrain.

Harmoniser sans uniformiser : le pari risqué de la structuration commune

Rappelons que l’un des axes centraux de la réforme est l’introduction d’une « structuration plus simple », articulée autour de quatre axes communs à l’ensemble de la filière. Cette simplification vise à rendre visible une culture partagée du secteur social, tout en préservant la singularité de chaque métier. C’est là un équilibre fragile.

Le travail social n’est pas un bloc monolithique : l’éducateur technique spécialisé œuvre dans des logiques d’insertion professionnelle, tandis que l’assistant de service social intervient dans une logique globale d’accompagnement aux droits et aux besoins exprimés par la population. L’éducateur de jeunes enfants, quant à lui, concentre son action sur l’épanouissement des tout-petits et de leurs familles. Quant à l’éducateur spécialisé, il agit dans une perspective de prévention et d’inclusion, en soutien à des personnes dont la vulnérabilité a été reconnue, parfois en rupture ou en marge des dispositifs ordinaires.

La réforme reconnaît cette diversité en maintenant des compétences spécifiques propres à chaque fonction. Elle a toutefois développé un socle commun important avec de notions telles que le « pouvoir d’agir et l’émancipation des personnes », le « développement social », les « politiques publiques de cohésion sociale » ou encore le « partenariat territorial ». Ce choix vise, selon Jean Benoît Dujol, directeur de la Cohésion Sociale (photo), a renforcer la lisibilité du secteur. Il est pour lui le produit d’une concertation validée par un syndicat majoritaire des salariés, par l’ensemble des organisations employeurs et le représentants des centres de formation.

Des compétences à développer au rythme des mutations sociales

Face aux transformations profondes de la société — transition écologique, numérique, vieillissement démographique — la réforme introduit des compétences « nouvelles et renforcées » : éthique, réflexivité, compétences psychosociales. Ces ajouts ne sont pas anodins. Ils traduisent une reconnaissance implicite : la pratique du travail social ne peut pas se contenter d’appliquer des protocoles et des procédures. Il doit être capable de penser ses propres pratiques, d’interroger les rapports de pouvoir qu’il reproduit parfois, ceux qu’il subit aussi et de s’adapter à des contextes en mutation constante.

Il faut, dit Jean Benoît Dujol, s’appuyer sur le savoir universitaire et adapter les formations en respectant les avis du Haut conseil du Travail Social et de la Haute Autorité de Santé. La DGCS entend bien garder en main le pilotage stratégique du contenu même des formations en publiant des instructions en direction des établissements mais aussi des Régions qui financent les établissements.

L’accent mis sur la réflexivité est particulièrement significatif. Il s’agit moins d’une compétence technique que d’une posture éthique : celle qui permet au professionnel de se situer dans sa pratique, de comprendre les effets de ses interventions, de questionner ses biais. Dans un contexte où les injonctions contradictoires se multiplient — entre gestion administrative, urgence sociale et accompagnement individuel — cette capacité à se penser soi-même dans l’action devient essentielle. Cette capacité de réfléchir sur sa pratique est aussi, souvent, la première victime de la surcharge de travail.

La formation pratique : un socle préservé, mais repensé

L’une des caractéristiques fondamentales des formations du travail social est leur caractère professionnalisant, avec plus de 50 % du cursus consacré à la pratique. La réforme conserve ce principe, mais en modifiant les volumes horaires. Ainsi, pour l’éducateur spécialisé, la formation pratique passe de 60 à 55 semaines, tandis que la formation théorique augmente de 41 à 50 semaines. Le même schéma s’applique à l’éducateur de jeunes enfants et à l’assistant de service social. Seul le conseiller en économie sociale familiale (CESF) fait exception, avec une durée inchangée — 18 semaines de théorie et 16 de pratique — car sa formation s’inscrit dans une troisième année post-BTS.

evolutions des formations dgcs

Ces ajustements visent à « dégager du temps de travail personnel » et à « renforcer l’accompagnement pédagogique ». Ce serait en quelque sorte une réponse aux taux d’abandon élevés et aux difficultés rencontrées par les étudiants, souvent issus de milieux populaires ou en reconversion. Mais cette rationalisation pose une question : comment garantir que ce temps gagné ne sera pas absorbé par des contraintes accrues, tant en formation qu’en stage ? Car si le stage reste le lieu privilégié de l’apprentissage, il est aussi, trop souvent, celui de la précarité, du manque de financement, avec il faut le reconnaitre, des accompagnements très disparates et parfois trop peu qualifiants.

La réussite étudiante : entre personnalisation et standardisation

La réforme insiste sur la « personnalisation des parcours », la facilitation des réorientations, et la valorisation de l’engagement étudiant. Elle introduit également le contrôle continu comme mode principal d’évaluation. Ces mesures visent à rompre avec un modèle jugé trop rigide, où l’échec à un examen final pouvait compromettre des mois, voire des années de formation. Le passage au contrôle continu est salué par de nombreux acteurs du terrain, qui y voient une reconnaissance progressive des compétences acquises dans des contextes variés.

Mais attention : la personnalisation ne doit pas devenir un alibi pour masquer des inégalités structurelles. Les étudiants en travail social sont souvent confrontés à des conditions matérielles difficiles ( emploi à temps partiel, garde d’enfants, logement instable, endettement… ). La réussite étudiante ne se joue pas seulement dans les amphithéâtres ou les lieux de stage, mais aussi dans la capacité des institutions à offrir un cadre de vie digne. Je pense par exemple à ces étudiants précaires qui dorment dans leurs voitures le temps de leurs stages éloignés de leur domicile ou ceux qui n’ont tout simplement pas de quoi se nourrir correctement… Certes c’est un autre sujet mais tout est lié.

Vers une autre logique de sélection ?

La DGCS annonce un accompagnement renforcé des organismes de formation via une circulaire à venir et une série de webinaires, notamment sur la phase de sélection. Cela laisse entrevoir une possible évolution des modalités d’entrée en formation. Si la réforme entend faciliter l’accès à la formation initiale comme continue, elle devra aussi interroger les critères de sélection actuels, souvent centrés sur des performances scolaires qui reflètent trop peu la motivation, ni la capacité relationnelle, ni l’expérience de terrain.

Car la pratique du travail social ne se réduit pas à une somme de savoir-faire technique. Il repose sur une sensibilité, une capacité à écouter, à accompagner dans la complexité, à résister aux simplifications. Ces qualités ne s’évaluent pas uniquement à travers un dossier Parcoursup ou une note de bac. Elles se cultivent dans la diversité des parcours, dans les expériences de vie, dans les engagements associatifs.

La DGCS entend bien « garder la main »

On perçoit à travers les mesures annoncées – webinaires, lettres directives, possible contrôle des établissements – une volonté de cadrage de la DGCS sur le contenu des formations. Une lettre d’instructions en direction des établissements de formation doit paraitre d’ici fin février. Pour la DGCS il n’est pas non plus question de laisser les centre gérer seuls la certification. Mais on voit mal comment, il sera possible pour ses services d’agir concrètement sur les établissements. Ces derniers ont intérêt à avoir des taux de réussite importants, ne serait-ce que pour leur image et la reconnaissance des Régions. Comment garantir une équité dans les résultats aux différents Diplômes sur tout le territoire ?

La DGCS tient à rappeler qu’il s’agit de diplômes d’État. Elle aura son mot à dire. Les services déconcentrés pourront engager des vérifications (sur pièces et en rencontrant les structures). Pour autant il n’est pas évident que tous les établissements s’engagent avec une même ardeur dans cette harmonisation des pratiques.  En tout cas la volonté affichée est de respecter la logique des recommandations de bonnes pratiques telles qu’elles peuvent être définies par le HCTS et la HAS qui deviennent de fait des cadres de référence.

Pourra-ton à l’avenir former autrement, pour agir autrement ?

On le sait la réforme des formations a été largement critiquée par des syndicats et toutes les associations professionnelles. Cela ne veut pas dire que les métiers vont disparaitre au profit du travailleur social unique. Mais il faut sur le terrain et dans les centres de formation travailler à rendre visible ce qui fait la spécificité de chaque métier.

Cela parait d’autant plus nécessaire que les formations sont désormais revues tous les cinq ans. Il faut donc travailler à ce que dans ces cinq années les spécificités de nos métiers soient clairement établis ce qui ne me parait pas être suffisamment le cas aujourd’hui.

Quels autres enjeux ?

La rénovation des diplômes du travail social n’est pas qu’une affaire de référentiels. Elle touche à la manière dont la société conçoit la solidarité, la prise en compte de la vulnérabilité et la justice sociale. Former des professionnels capables de penser les enjeux écologiques, numériques ou démographiques, c’est aussi reconnaître que le social ne peut plus être isolé des autres dimensions du vivre-ensemble. Mais cette ambition ne doit pas conduire à instrumentaliser les travailleurs sociaux comme étant de simples rouages d’un système en crise.

Le véritable enjeu de cette réforme, c’est de permettre à ces professionnels de rester fidèles à leur mission première : accompagner les personnes dans leur dignité, leur autonomie et leur droit à exister pleinement. Je pense que la DGCS s’est saisie de cet enjeu dans son champ d’intervention.

Mais il y aune autre dimension à prendre en considération. La réussite des étudiants ne se réduit pas au fait de leur apporter les outils intellectuels et pratiques adaptés – la réforme le permet – mais aussi de leur offrir un cadre d’exercice respectueux, stable, valorisant et surtout des moyens de vivre leur formation sans la précarité qui caractérise nombre d’entre eux. Sans cela, même la meilleure formation risque de buter sur le mur des réalités du terrain.

Comme le rappelle implicitement la DGCS dans son document de presse, ces métiers du travail social concernés par cette réforme sont « emblématiques du secteur de la cohésion sociale ». Leur avenir est donc aussi lié à de multiples volontés et moyens à mettre en œuvre. Le défi n’est pas seulement pédagogique : il est politique, éthique et humain. Et il concerne chacun d’entre nous mais aussi en premier lieu le pouvoir législatif qui, pour l’instant, n’a pas apporté la preuve que notre secteur soient vraiment une priorité.

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Photo et documents : DGCS

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2 réponses

  1. Bonjour
    objectifs … former à une professionnalisation d’une démarche d’accompagnement social.
    développer, la curiosité, la connaissance culturelle outils de maturation et d’ouvertures des esprits, permettre l’accès à l’interrogation de ses pratiques, accompagner l’apprentissage des pratiques dans le cadre de stages utilement structurés permettant l’analyse des comportments , leurs adaptations, leurs pertinences …. par une offre type compagnonnage, qui forte des apports théoriques, saura conjuguer ces diverses forces aux fins préceptorales … plus qu’universitaire cette démarche appelle à une analyse des pratiques mise en oeuvre comme suite de cette approche.. (libre réflexion!!!)

  2. Cher Didier, merci pour cette synthèse très éclairante. Vous écrivez :  » offrir aussi aux étudiants un cadre d’exercice respectueux, stable, valorisant », et là ça dépend de ce qui se passe dans le lieu de stage, où les étudiants « butent sur le mur des réalités de terrain ». En somme c’est la question de l’aller et retour de la Théorie à la Pratique. En théorie c’est à dire ce que les enseignants disent en cours, notamment avec les fameuses recommandations de bonnes pratiques, et en pratique, c’est à dire en immersion dans un service ou un établissement ce que les étudiants voient et qui est d’une toute autre nature! Quel fossé! Les réalités du terrain et tout ce que notre société a d’incohérent, et sa capacité à produire de l’exclusion à jets continus ont de quoi décourager bon nombre d’étudiants. Ni les programmes ni les enseignants, ni les centres de formation ne sont responsables des difficultés de notre société.

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