Assistant(e) social(e), éducateur spécialisé, EJE, CESF : vous êtes tous et toutes des experts… mais pas de la même chose

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Est-on expert parce qu’on a passé vingt ans sur le terrain ? Parce qu’on détient un diplôme d’État ? Ou parce que les personnes qu’on accompagne le reconnaissent comme tel ? La question mérite d’être posée frontalement. Dans le monde du travail social, le mot « expertise » est parfois devenu un sésame commode glissé dans les projets de service ou encore inscrit dans des référentiels sans que personne ne prenne vraiment le temps de s’arrêter sur ce qu’il signifie concrètement. Et surtout : sans que l’on se demande si ce mot veut dire la même chose pour un assistant de service social, un éducateur spécialisé, un éducateur de jeunes enfants ou une conseillère en économie sociale et familiale.

Ce n’est pas une question abstraite. C’est une question politique. Définir l’expertise, c’est décider qui sait, qui est légitime, qui peut ou ne peut pas  peser dans les décisions qui concernent les personnes vulnérables. Et c’est aussi, au moment où la réforme des diplômes de niveau 6 entre en vigueur, une question sur ce qui fait l’identité de chaque métier.

Qu’est-ce qu’une expertise, d’abord ?

Avant de répondre à la question par métier, il faut s’entendre sur les mots. La notion d’expert désigne, dans son sens classique, « une personne choisie par un collectif qui la reconnaît en son sein, pour ses connaissances éprouvées et chargée de faire des examens, des constatations ou appréciations de fait ». Cette définition de Stéphane Rullac professeur en innovation sociale à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO) est précieuse. Elle relie la légitimité de l’expert à la reconnaissance collective et non à une simple accumulation d’années ou à un titre affiché sur une carte de visite.

couv livre Regis RobinMais nous parlons ici d’une expertise particulière : l’expertise sociale : C’est un art nous explique Régis Robin, formateur et auteur du livre « de l’écoute sociale à la coexpertise« . cette formulation n’est pas une une simple image, c’est une prise de position théorique forte. C’est un art, parce que l’expertise ne se réduit pas à l’application mécanique d’une procédure ou à la récitation de connaissances accumulées. Elle convoque, écrit-il, « des habiletés plurielles et des savoirs multiples » tels les savoirs théoriques et procéduraux, les savoir-faire et savoir-être  qui doivent être mobilisés simultanément, de façon ajustée, dans une situation toujours singulière.

Ce qui rend cette définition particulièrement exigeante, c’est ce qu’elle place au cœur de l’expertise : une « lecture analytique des réalités vécues et exprimées de façon singulière et collective ». Dit autrement, l’expert ne décode pas une situation abstraite. Il lit une réalité humaine, dans sa double dimension individuelle et sociale, à un moment précis, dans un espace donné. Régis Robin insiste sur cette inscription dans « des rapports espaces-temps » : l’expertise n’est jamais hors-sol, jamais intemporelle.

Et le résultat de cet art ? Un avis circonstancié.  Cette expression mérite qu’on s’y arrête. Non pas une opinion, non pas un diagnostic de type médical, mais un avis : argumenté, situé, fondé sur l’expérience et les expériences du professionnel, et communiqué avec des compétences de communication qui font partie intégrante de l’acte d’expertise lui-même. C’est précisément là que se jouent les différences entre les métiers du travail social car si la définition de Régis Robin s’applique à tous, l’art prend une couleur radicalement différente selon que l’on est assistant de service social, éducateur spécialisé, EJE ou CESF.

Dans le champ du travail social, trois types de savoirs constituent les piliers de toute expertise professionnelle : les savoirs théoriques, acquis en formation et alimentés par la recherche ; les savoirs pratiques, construits au contact direct des situations réelles ; et les savoirs expérientiels, qui émergent de l’engagement personnel du professionnel dans des situations de vie complexes. Pour les travailleurs sociaux le triptyque théorie, pratique, expérience structure toute professionnalité sérieuse.

Mais voici où les choses deviennent intéressantes : selon le métier, l’un de ces trois piliers prend une importance radicalement différente.

Il faut ajouter à ce tableau une quatrième dimension, souvent négligée : l’expertise des usagers eux-mêmes. Stéphane Rullac, a montré comment « l’expertise d’usage » c’est-à-dire les savoirs issus de l’expérience vécue par les bénéficiaires de l’action sociale constitue désormais « un nouveau type de savoir à intégrer aux délibérations professionnelles et scientifiques du travail social ». Toute expertise professionnelle qui ignorerait cette dimension serait incomplète. Voire un peu arrogante.

L’assistant de service social : l’expert des droits et de la complexité

discussion c3a0 3L’assistant(e) de service social est souvent présenté(e) comme un(e) professionnel(le) généraliste. C’est à la fois sa force et sa malédiction. Car derrière cette étiquette se cache une expertise qui est, en réalité, d’une particulière technicité : celle de l’accompagnement social global. Le nouveau référentiel du DEASS, entériné par l’arrêté du 6 octobre 2025 et en vigueur dès septembre 2026, est sans ambiguïté sur ce point.

Le cœur de l’expertise de l’assistant de service social, c’est la capacité à analyser des situations de cumul de vulnérabilités. Précarité financière, rupture familiale, problème de santé, décrochage scolaire, sans-abrisme etc. La liste est longue. Ce travailleur social est un expert de la co-construction. Il élabore avec la personne une réponse qui soit à la fois globale, éthique et ancrée sur un territoire. Ce n’est pas un travail de case management. C’est un travail de compréhension fine des mécanismes d’exclusion, de non-recours aux droits et de rupture de parcours. L’assistant(e) de service social est,  ou devrait être, l’expert(e) des intersections : là où les problèmes se croisent, là où les dispositifs ne se parlent pas, là où la personne tombe entre les mailles des filets de protection. Elle agit aussi dans le champ de la protection de l’enfance et des personnes dites vulnérables.

Mais son expertise ne s’arrête pas à l’accompagnement individuel. Il intervient également dans une logique d’action collective et de développement social territorial : diagnostic de territoire, animation de projets collectifs avec les habitants, mobilisation des ressources locales. Sur ce terrain, il rejoint la CESF non pas pour faire doublon, mais parce que les deux professions partagent une même conviction : les réponses aux difficultés sociales ne peuvent pas se limiter au cas par cas. »

Son expertise passe aussi par la maîtrise d’un outil souvent sous-estimé : l’écrit professionnel. Rapports sociaux, notes d’information, notes d’aide à la décision et j’en passe ces écrits ne sont pas de simples formalités administratives. Ils construisent la réalité sociale des personnes qu’ils décrivent. Un rapport d’évaluation bien conduit peut ouvrir des droits ou déclencher une protection. Un rapport bâclé peut au contraire enfermer quelqu’un dans une étiquette dont il ne sortira pas de sitôt. L’expertise de l’assistant de service social, c’est aussi cela : la précision du mot juste, au bon moment, pour le bon destinataire.

Il faut ici résister à une tentation réductrice : l’expertise de l’assistant de service social ne se résume pas à « ouvrir ou accéder à des droits ». Quand une femme victime de violences conjugales pousse la porte d’un service social, quand un homme s’effondre après une séparation ou un deuil, quand une famille se fracture sous le poids des accidents de la vie, c’est une expertise psychosociale fine qui est convoquée, pas un formulaire. Écouter ce qui ne se dit pas encore, contenir ce qui déborde, aider la personne à reprendre pied dans une réalité qui s’est dérobée sous ses pieds : voilà ce que l’ASS fait, souvent seul(e), souvent sans filet. Cette dimension clinique de l’accompagnement est au cœur de son art au sens précis où l’entend Régis Robin.

L’éducateur spécialisé : l’expert de la relation éducative au long cours

goupe entraide Depositphotos 116630508 SL’éducateur spécialisé intervient « dans une démarche éducative et sociale globale auprès de personnes, de groupes ou de familles en difficulté dans le développement de leurs capacités de socialisation, d’autonomie, d’intégration ou d’insertion ». Sa singularité, c’est la durée. Il construit son expertise dans le temps long de la relation éducative. C’est la présence seule garante de de la prise en compte de l’enfant et de sa famille.

Là où l’assistant de service social intervient souvent de manière discontinue et plurielle sur plusieurs situations simultanément, l’éducateur spécialisé est présent au quotidien auprès de la personne accompagnée : dans les foyers, les MECS, les IME, en milieu ouvert. Cette proximité temporelle et corporelle est le matériau premier de son expertise. Il connaît les rituels d’un enfant séparé de sa famille, les déclencheurs d’une crise, les signaux faibles qui précèdent une rupture. Cette connaissance incarnée est irremplaçable. Il me semble qu’elle est largement sous-théorisée.

La présence dans la durée n’est pas un luxe organisationnel : c’est le socle même de l’expertise éducative. Un éducateur spécialisé construit sa relation avec un jeune dans le temps : il apprend à décoder ses silences, à anticiper ses crises, à repérer les infimes signaux qui précèdent une avancée ou une rechute. Cette continuité relationnelle est irremplaçable. C’est pourquoi il faut nommer sans détour ce que le recours massif au travail intérimaire provoque dans les établissements : des ruptures inappropriées, une succession de visages inconnus, un effort d’adaptation permanent imposé à des enfants déjà fragilisés par leur histoire. Voir défiler plusieurs éducateurs différents dans un même mois, ce n’est pas de la flexibilité,  c’est une forme de violence institutionnelle silencieuse.

L’enfant qui ne peut pas s’attacher durablement à un adulte stable ne construit pas seulement un manque affectif passager : il intègre profondément que les adultes ne sont pas fiables. Il considère alors que la relation est toujours provisoire et que l’abandon est la norme. Les théories de l’attachement sont formelles sur ce point. Ignorer cette réalité dans nos choix d’organisation du travail, c’est favoriser, parfois sans le vouloir, la construction de personnalités déstructurées. L’expertise de l’éducateur spécialisé commence là : dans ce pari sur la continuité, contre la logique du flux.

L’expertise de l’éducateur spécialisé, c’est aussi la capacité à concevoir et à conduire des activités qui ont un sens éducatif : ce n’est pas du remplissage de temps, mais la construction d’espaces où la personne peut expérimenter de nouvelles façons d’être au monde. Ce travail éducatif suppose une double compétence. Elle est à la fois clinique (comprendre ce qui se passe pour la personne) mais aussi pédagogique (choisir l’activité, le cadre, le moment qui permet d’avancer). Ce n’est pas de l’improvisation. C’est une expertise qui se construit, que l’on affine, et que l’on interroge.

L’éducateur de jeunes enfants : l’expert du développement précoce

Assistante familiale joue avec enfantL’EJE est sans doute le ou la professionnelle du travail social dont l’expertise est la plus spécialisée au sens technique du terme. Il est « spécialiste de la petite enfance ». Cela signifie qu’il maîtrise les processus de développement cognitif, moteur, affectif, sensoriel et langagier des enfants de 0 à 7 ans. Ce n’est pas rien !  Et ce n’est pas une accumulation de connaissances pédagogiques générales. C’est une expertise fine, fondée sur les travaux de Piaget, Winnicott, Wallon, et leurs héritiers contemporains. Leur expertise leur permet d’adapter leur intervention à chaque stade de développement de l’enfant, dans le respect de sa singularité et de celle de sa famille.

Mais l’EJE n’est pas qu’un technicien du développement. Son expertise inclut une dimension préventive et sociale qui en fait aussi un acteur clé de la protection de l’enfance en amont. En crèche, en pouponnière ou en MECS, il est souvent le premier à repérer une situation de maltraitance, une relation parent-enfant préoccupante encore un retard de développement qui mérite un regard spécialisé. Son expertise consiste à observer avec méthode et sans projections hâtives. Il et elle savent traduire cette observation en actions concrètes : ajustement du projet d’accueil, orientation vers un professionnel de santé, soutien à la parentalité.

Ce qui différencie l’EJE de ses collègues éducateurs, c’est aussi la dimension pédagogique collective de son travail. Il conçoit et met en œuvre le projet éducatif de la structure, il forme ses pairs, il fait vivre une cohérence d’équipe autour d’une vision partagée de l’enfant et de son développement. Il est à la fois praticien et concepteur, une double posture qui exige une réflexivité permanente sur ses propres pratiques.

La CESF : l’experte de la vie quotidienne et des ressources

femme assise cote a cote accompagnement Depositphotos 126761982 SLa conseillère en économie sociale et familiale est le seul de ces quatre professionnels dont le référentiel officiel inscrit explicitement le mot « expertise » comme cœur de métier. France Compétences est formel : « Le cœur de métier du conseiller en économie sociale familiale est l’expertise dans les domaines de la vie quotidienne ». Cette formulation est particulièrement intéressante. Elle est révélatrice d’une identité professionnelle construite autour de savoirs très concrets : budget, habitat, consommation, santé, alimentation, gestion administrative etc.

Cette expertise de la vie quotidienne est souvent sous-estimée, parfois moquée « vous apprenez aux gens à faire la cuisine ? »  Pourtant elle est d’une efficacité redoutable auprès des publics en grande précarité. Comprendre la dynamique d’un surendettement, rendre visible le non-recours à des droits alimentaires, accompagner une famille dans l’accès à un logement décent ou dans la gestion d’un budget : voilà des compétences qui requièrent une maîtrise technique précise des dispositifs, des droits, des procédures et des acteurs.

Mais la CESF n’est pas un simple prestataire technique. Son expertise inclut une dimension territoriale forte : comme pour l’assistante sociale, elle réalise des diagnostics sociaux et territoriaux partagés. Elle peut être amenée à concevoir  des projets de développement local et animer des actions collectives. Elle est à la fois experte du micro (la situation singulière d’une personne ou famille en difficulté)  et du macro (les dynamiques sociales d’un quartier, les évolutions des politiques du logement ou de la santé). Cette double focale est peut-être sa caractéristique la plus originale.

Ce que la réforme des diplômes dit de l’expertise…  Et ce qu’elle risque de défaire

La réforme en cours des diplômes de niveau 6 du travail social est un révélateur précieux sur la façon dont l’État conçoit l’expertise professionnelle. L’arrêté du 6 octobre 2025 mutualise les blocs 2, 3 et 4 entre les diplômes d’assistant de service social, d’éducateur spécialisé, d’EJE, de CESF et d’éducateur technique spécialisé. Dit autrement : la grande majorité de la formation est désormais commune à tous même si certains bloc ont des déclinaisons spécifiques selon les métiers.

Ce choix n’est pas neutre. Il traduit une vision de l’expertise professionnelle comme essentiellement transversale avec la réflexion éthique, la posture réflexive, l’ancrage territorial, le partenariat. Il relégue les spécificités de chaque métier à une fraction réduite du cursus. Les syndicats et organisations professionnelles, dont l’ANAS ou France ESF et surtout la FNEJE ont exprimé des inquiétudes légitimes : la disparition progressive des spécificités ne sert-elle pas surtout « une gestion de ressources humaines flexible, au détriment de la profondeur des savoirs et des savoir-faire propres à chaque métier » ? La question mérite d’être posée sans détour.

Il y a dans cette réforme une tension que les formateurs et les professionnels vont devoir assumer : celle entre un socle commun nécessaire. En effet les compétences transversales sont réelles et précieuses. Mais la  spécialisation sera-t-elle suffisante pour que l’expertise de chaque métier reste robuste, identifiable, et utile aux personnes accompagnées ?  Ce n’est pas une question de principe. C’est une question de sens : qu’est-ce que la société attend de ces professionnels ? Et les professionnels eux-mêmes : qu’est-ce qu’ils veulent défendre comme expertise propre ?

Aller vers une expertise partagée, sans dissolution des identités

Finalement, définir l’expertise en travail social, c’est accepter une forme de tension irréductible. Il y a bien un fond commun : la relation d’aide, l’éthique de l’accompagnement, la démarche réflexive, la connaissance des politiques sociales. Ces dimensions traversent tous les métiers et c’est logique. Mais au-delà de ce socle, chaque profession porte une expertise spécifique qui ne se réduit pas à une liste de compétences génériques.

Résumons-les en quelques mots même si cela peut être un peu trop réducteur : L’assistant de service social est expert des relations complexes et multifactorielles et en action collective et de développement social. L’éducateur spécialisé est expert de la relation éducative dans la durée et dans la complexité. L’EJE est expert du développement précoce et de la prévention dans la petite enfance. La CESF est experte des ressources de la vie quotidienne et du développement social territorial. Ces expertises ne sont pas hiérarchisables : elles sont complémentaires, et c’est précisément leur complémentarité qui fait la force du travail social pluridisciplinaire.

Ce que cette réflexion nous invite à refuser, c’est le fantasme du travailleur social générique, interchangeable, capable de tout faire moyennant quelques modules supplémentaires. La réalité des personnes en difficulté est trop complexe, trop singulière, trop exigeante pour se satisfaire de professionnels « polyvalents » au sens appauvri du terme. Valoriser l’expertise, dans chaque métier du travail social, c’est d’abord refuser que le mot soit vidé de sa substance par des réformes qui, sous prétexte de modernisation, risquent de niveler par le bas la richesse de nos identités professionnelles.

Et vous, professionnels de terrain, d’encadrement et de formation : comment définiriez-vous votre propre expertise ? Celle que personne d’autre ne pourrait exercer à votre place ? Vos réponses m’intéressent au plus haut point.

 


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