Didier Dubasque
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Quand le travail social rencontre l’urgence climatique : une nécessaire révolution de la formation

L’urgence écologique est bien là, n’en déplaise aux climatosceptiques. Le récent épisode des inondations dans le Pas-de-Calais, nous montre que nous ne sommes plus à l’abri des dérèglements du climat. Excès d’eau dans le nord du pays, sécheresse totale dans certaines régions du sud. Il va bien falloir intégrer cette réalité dans nos pratiques professionnelles. Les intervenants sociaux sont confrontés à des populations particulièrement stressées pas les évènements climatiques lorsqu’ils surviennent. Nous avons l’obligation d’intégrer cette réalité dans la pratique du travail social. Déjà les périodes de canicules ont conduit depuis plusieurs années les CCAS à agir pour tenter de limiter les décès de personnes âgées victimes de pics de chaleur.

Dans un article publié par Reiso.org, Dominique Grandgeorge en appelle à une transformation radicale de la manière dont nous appréhendons et pratiquons le travail social notemment à travers la formation des futur(e)s professionnel(le)s. Il nous invite à nous inspirer des idées de Bruno Latour. Ce sociologue, anthropologue et philosophe français disparu en 2022, s’est intéressé particulièrement à la crise écologique et au changement climatique. Il a exploré les façons dont ces enjeux globaux pourraient être abordés à travers une révision de nos cadres politiques et scientifiques. Son livre « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » propose une réflexion sur la manière dont nous pouvons nous engager politiquement dans un monde où les questions écologiques deviennent centrales.

Bruno Latour nous propose de comprendre les défis actuels non pas comme une série de crises isolées, mais comme un ensemble de phénomènes entrelacés qui nécessitent une réorientation politique et sociale. Il identifie trois phénomènes principaux : les effets néfastes d’une mondialisation dérégulée profitant aux élites, le déni organisé des crises climatique et écologique par ces mêmes élites, et l’accroissement des inégalités, créant un fossé immense entre les très riches et le reste de la population. Cette situation conduit à une « double peine » pour les populations les plus vulnérables, qui subissent à la fois les conséquences des inégalités sociales et de la vulnérabilité écologique. Il faut que les travailleurs sociaux en aient conscience.

Dans la même logique, inspirée par Bruno Latour, le directeur général de l’UNIOPSS, Jérôme Volturie avait appelé à une prise de conscience de l’importance de l’écologie dans l’analyse des inégalités sociales. Il propose le concept de « géopathie », une forme d’empathie envers la Terre, pour mieux comprendre et intégrer les impacts des changements climatiques et des déséquilibres écosystémiques sur les populations vulnérables. Cette approche vise à enrichir le diagnostic social en y intégrant les dimensions écologiques, soulignant ainsi une interdépendance entre les problématiques sociales et environnementales.

Le rapport du GIEC de 2022 évaluait pour la première fois l’ampleur de l’exposition des populations humaines aux risques climatiques, entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes vivant dans des conditions de forte vulnérabilité. Les inégalités ont été exacerbées par la pandémie de Covid-19 (dont plus personne ne souhaite se souvenir). Mais aujourd’hui, il y a aussi les disparités en termes d’émissions de gaz à effet de serre entre les plus riches et les plus pauvres.  À quoi bon agir, disent certains, quand les plus favorisés ruinent les efforts de centaines de milliers de personnes qui souhaitent agir sur l’urgence climatique ? Il est devenu nécessaire d’aborder ces enjeux dans le champ du travail social. Cette inégalité-là a aussi des effets délétères.

Des centres de formation commencent à aborder ces questions

 L’intégration d’une perspective écologique et climatique dans les formations destinées aux professionnels du travail social s’est concrétisée de manière significative au sein de deux institutions nous indique Dominique Grandgeorge : l’École supérieure européenne de l’intervention sociale de Strasbourg et l’IRTS de la Réunion. Ces établissements ont adopté une approche globale et systémique, s’inscrivant dans une continuité pédagogique adaptée aux métiers de conseiller en économie sociale familiale (CESF) et d’assistant de service social (ASS). Cette orientation vers des enjeux écologiques n’est pas nouvelle dans les référentiels de compétences de 2018 de ces professions, où l’écologie appliquée et la transition écologique étaient déjà présentes, bien que leur importance semble avoir été diluée dans les révisions ultérieures des référentiels.

Durant l’année scolaire 2022-2023, l’expérience de formation des assistants de service social (ASS) en troisième année à Strasbourg a marqué une étape intéressante dans l’intégration des enjeux écologiques au sein du cursus de formation. Avec huit demi-journées dédiées à la thématique du développement durable, cette session a mis l’accent sur une approche pédagogique structurée en plusieurs phases. Elle a débuté par une sensibilisation aux enjeux écologiques et climatiques. Cette première étape visait à tracer une généalogie de la prise de conscience écologique, depuis son émergence au niveau international jusqu’à son application dans les contextes locaux et sectoriels, en passant par les échelons nationaux et régionaux.

Le parcours pédagogique s’est ensuite articulé autour de la compréhension des principes du développement durable, de l’émergence de la notion de transition écologique au début du XXIe siècle, et de l’importance de la transition énergétique. L’approche adoptée visait à présenter de manière globale une forme « d’écologisation systémique » des pratiques professionnelles. Les travaux dirigés ont proposé des ateliers pratiques et des mises en situation, préparant les étudiants à intégrer des pratiques écoresponsables dans leur future profession. Ce s’est traduit notamment par l’organisation d’ateliers de sensibilisation, la mise en œuvre de stratégies de réduction des déchets, ou encore la gestion de l’écoanxiété.

Enfin, l’expérience a souligné l’importance des visites sur le terrain pour découvrir des établissements et projets engagés dans l’adaptation aux enjeux écologiques. Les questions d’alimentation, ont été priorisés. Cette focalisation a permis d’explorer en profondeur les liens entre justice sociale, accès à une alimentation saine, locale et durable, et les défis de l’autosuffisance territoriale. Cette démarche s’est inscrite » dans le cadre plus large du diagnostic social territorial, outil essentiel pour les professionnels du travail social. En effet, le contexte actuel de changements climatiques, doit impérativement intégrer les dimensions écologiques et les conditions matérielles d’habitabilité des populations fragiles qui sont plus que toutes autres soumises à ces aléas climatiques majeurs.

Pour la mise en place de formations adaptées dans une progression logique

La formation en travail social qui intègre une dimension écologique et climatique essentielle, doit selon Dominique Grandgeorge, se structurer autour de quatre phases, dans une continuité pédagogique.

La première phase, celle de la sensibilisation. Elle pose les bases de la formation en interrogeant le rôle et la préparation du secteur social et médico-social face aux enjeux écologiques. Cette étape vise à éveiller la conscience des futurs travailleurs sociaux sur l’importance et la manifestation des problématiques écologiques à différentes échelles, de l’international au local, et spécifiquement dans leur domaine professionnel.

La deuxième phase, centrée sur la découverte et la pratique, encourage l’application concrète des connaissances à travers des ateliers de transition écologique. Cette étape favorise l’expressivité, la créativité et l’initiative individuelle dans un cadre de coopération. Elle combine la familiarisation avec des techniques dites « écolonomiques » et la réalisation de travaux dirigés simulant des situations professionnelles réelles. Cette dynamique de groupe prépare les visites et découvertes sur le terrain. L’objectif étant d’enrichir l’expérience éducative par la mise en situation dans des contextes professionnels authentiques.

L’approfondissement avec des thèmes spécifiques constitue la troisième phase. Les participants explorent en détail les aspects pratiques de la vie professionnelle sous l’angle écologique, tels que la consommation énergétique, la gestion des déchets, ou la participation des usagers dans une démarche écoresponsable. Cette phase d’exploration permet une immersion plus profonde dans les défis écologiques spécifiques liés au travail social.

Enfin, la quatrième phase, celle de l’appropriation, est dédiée à la restitution et à l’intégration des apprentissages. Dans un contexte où les enjeux climatiques s’imposent avec acuité, l’acquisition d’une culture écologique adaptée au travail social devient un impératif. Cette dernière étape vise à consolider une compréhension globale des enjeux écologiques, en s’appuyant sur une approche multidisciplinaire et en développant un diagnostic rénové, centré sur les réalités matérielles et les conditions de vie des populations cibles des travailleurs sociaux. Ces phases traduisent reflètent une prise de conscience croissante de la nécessité d’adapter les pratiques professionnelles face aux défis environnementaux actuels.

En conclusion

Bruno Latour, avec son appel à quitter les paradigmes du XXe siècle, nous rappelle l’urgence de repenser notre rapport au social et à l’écologie, non comme des domaines séparés, mais comme intrinsèquement liés à notre pratique professionnelle. L’adoption d’une perspective écologique dans le travail social nous invite à reconsidérer notre mode de vie, en passant d’un consumérisme débridé à une conscience de notre dépendance et de notre responsabilité envers notre territoire et notre planète.

Dans son texte, Dominique Grandgeorge introduit le concept de « Travailleur Social Terrestre ». Ce professionnel qu’il appelle de ses voeux  « prend acte des limites planétaires, des nouvelles conditions matérielles d’existence avec pour enjeu les questions d’habitabilité et de viabilité dans le Nouveau régime climatique ». Il tient compte localement des limites planétaires et des conditions matérielles d’existence au cœur de son intervention.

Face à l’urgence climatique, il est impératif de ne pas attendre les échéances réglementaires ou les directives institutionnelles pour agir. L’auteur, s’appuyant sur des données scientifiques et des expériences concrètes, vise à encourager une prise de conscience et une action immédiate pour intégrer ces enjeux dans la formation au travail social. En adoptant la vision de Bruno Latour, le travail social peut se réinventer pour devenir un acteur clé dans la transition vers un monde plus juste et durable, reconnaissant que,  nous sommes avant tout des êtres terriens qui habitent une petite planète fragile qu’il nous faut protéger.

 

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  • Terrestres ! Le podcast du travail social environnemental |HES-SO : Garder les pieds sur Terre, prendre soin des personnes à travers leur environnement, préserver la nature de façon solidaire : voici les prémisses de ce que d’aucuns appellent aussi le travail social « vert », « écologique » ou « terrestre ». Des étudiant·es du module Travail Social Environnemental, coordonné par Tristan Loloum et Swetha Rao Dhananka au sein du master en travail social de la HES-SO, vont à la rencontre d’expert·e·s, de professionnel·le·s et d’acteur·ices du monde associatif pour leur poser des questions sur leur travail à l’interface des questions sociales et environnementales.

 


Photo : Freepik

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