Travailleurs sociaux : la grosse fatigue qui ne dit plus son nom

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La crise d’attractivité du travail social n’est pas une crise de vocations. C’est une crise de conditions. Et les chiffres, aujourd’hui, ne laissent plus de place au déni. Le mot « fatigue » est peut-être trop doux et sans doute trop consensuel. Ce que viennent de vivre les travailleurs sociaux en 2025 est un épuisement systémique. Il est documenté, chiffré, et pourtant toujours insuffisamment entendu. C’est un épuisement qui ne frappe pas seulement les individus. Il frappe le secteur entier, dans sa capacité à recruter, à former, à retenir, et finalement à remplir ses missions auprès des personnes les plus vulnérables. Regardons les faits. Pas les impressions. Les faits.

Le turnover : un indicateur qui ne ment pas

TS la crise en chiffresLe taux de rotation dans les établissements et services médico-sociaux (ESMS) a progressé de façon continue. Il est passé de 19,4% en 2018 à 24,8% en 2022, avant une légère inflexion à 24,4% en 2023. Une inflexion qui ne change pas la tendance de fond.

Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. Un taux de rotation de 24%, cela signifie qu’un établissement de 100 salariés voit partir et remplacer environ 24 personnes chaque année. Cela signifie des recrutements permanents. Des formations continues. Une énergie managériale qui s’épuise à intégrer des nouveaux arrivants plutôt qu’à accompagner les professionnels en poste. Et surtout, cela signifie une discontinuité dans l’accompagnement qui fragilise les personnes accompagnées.

Pour les enfants en foyer, cette discontinuité est particulièrement préoccupante. Un enfant qui ne parvient plus à construire une relation durable avec un éducateur, c’est un enfant qui apprend que les adultes partent toujours. Ce n’est pas une question de confort professionnel. C’est une question de qualité de la protection.

La formation initiale : le robinet se ferme

etudiant en manque de stageLa crise ne commence pas à l’entrée dans le métier. Elle commence avant. Dans les lycées et dans les centres d’orientation. Elle touche aussi les imaginaires collectifs.

En 2023, seulement 29.375 nouveaux étudiants ont intégré les formations sociales, soit une baisse de 2,1% en un an. Ce chiffre s’inscrit dans une tendance longue : entre 2010 et 2023, le nombre total d’inscrits dans les formations aux professions sociales a chuté de 14,5%, passant de 67.000 à 57.300 étudiants.

les abandons dans les formations socialesLe taux d’interruption définitive de scolarité reste préoccupant : 7% en 2023, après un record inquiétant de 8,1% en 2021. Une étude publiée en octobre 2025 par l’Institut Paris Région documente les causes de ces abandons en Île-de-France. Les chiffres sont éloquents :

  • 15,2% d’abandon en première année pour les assistants de service social
  • 15,3% pour les accompagnants éducatifs et sociaux
  • 12,2% pour les éducateurs de jeunes enfants
  • 9,5% pour les éducateurs spécialisés

 

Ces jeunes ne partent pas parce qu’ils manquent de motivation. Ils partent parce que la réalité du terrain qu’ils découvrent en stage ne correspond pas aux conditions d’exercice qu’ils espéraient. Sans parler de la recherche de stage qui est devenue un parcours du combattant assez épuisant. La question salariale est centrale. Mais pas seulement.

En bout de chaîne : 20.676 diplômés en 2023, soit 2,78% de moins qu’en 2022. Et un reflux de presque 6.000 professionnels diplômés par an par rapport au record de 2013. Six mille professionnels formés en moins chaque année.

L’absentéisme : le thermomètre qui vire au rouge

fatigue jeune femme assis lieu travail mur violet 176420 2885L’absentéisme dans le secteur social et médico-social constitue un signal d’alarme que les employeurs ne peuvent plus ignorer. Après une forte augmentation en 2020  ( de 11,5% à presque 13% ) le taux est revenu à 11,5% en 2023. Mais ce retour à la « normale » est trompeur pour deux raisons.

D’abord, 11,5% reste trois fois supérieur à la moyenne nationale tous secteurs confondus, comme le documente vie-publique.fr dans son analyse du Livre Blanc HCTS. Le secteur médico-social se caractérise par un nombre de journées de travail perdues du fait d’accidents de travail ou de maladies professionnelles trois fois supérieur à la moyenne constatée pour l’ensemble des secteurs d’activité. Ce n’est pas une anomalie conjoncturelle. C’est plutôt une caractéristique structurelle.

Ensuite, les données de la CNSA montrent des disparités selon les types de structures : 11,8% dans les établissements pour personnes en situation de handicap, 11,4% dans les EHPAD, contre 9,4% dans les services pour personnes en situation de handicap. La différence entre les établissements et les services est déterminante. Avec un certain isolement, une charge émotionnelle concentrée et un management de proximité souvent insuffisant, les établissements cumulent les facteurs de risque.

Et les arrêts longue durée ? Ils atteignent des niveaux records. Une étude Diot-Siaci/IFOP (2024), conduite sur plus d’un million de salariés français entre 2020 et 2023, documente cette bascule : les absences courtes diminuent, les absences longues augmentent de façon conséquente. Ce n’est pas le même phénomène. Les absences courtes sont souvent des évitements ponctuels. Les absences longues, ce sont des burn-out constitués, des ruptures réelles avec parfois des sorties définitives du métier déguisées en arrêts maladie.

La pression émotionnelle : un sujet qu’on ne mesure pas assez

La même étude Diot-Siaci/IFOP livre un chiffre qui devrait interpeller tout directeur d’établissement social : 63% des salariés en front-office déclarent avoir été confrontés à des agressions verbales, 23% à des agressions physiques, et 72% à des incivilités régulières.

Dans le travail social, le « front-office » c’est la totalité du métier. L’éducateur en foyer, l’assistant social en Centre médico Social (CMS, CDAS,EDS…), l’AES en ESAT : tous et toutes sont en contact direct, permanent, avec des personnes en grande vulnérabilité, souvent en crise, parfois violentes. La charge émotionnelle n’est pas un à-côté du travail. Elle est au cœur du travail.

Et pourtant, les dispositifs de soutien psychologique, de supervision clinique, d’analyse des pratiques restent insuffisants. En tout cas, ils sont inégalement distribués. Ils peuvent être les premiers budgets coupés en période de restriction.

Le désengagement des jeunes : un verdict sans appel

Selon une enquête IFOP, seulement 15% des jeunes de 16 à 25 ans envisagent un métier dans le social, le médico-social ou le sanitaire. 15%. Dans un pays où ces secteurs emploient plus d’un million de personnes… C’est bien trop peu dans un pays qui vieillit. Dans un pays où les besoins d’accompagnement vont croître mécaniquement dans les vingt prochaines années.

Ce chiffre est un verdict. Il nous dit que l’image du travail social dans la société française est abîmée. Pas irréparable mais bien abîmée. Le social bashing bat son plein en période pré-électorale. Elle touche beaucoup les personnes pauvres tels les allocataires du RSA et en rebond les professionnel(le)s de l’aide et du soin. (aider les pauvres quelle drôle d’idée !). Les campagnes de communication institutionnelles, aussi bien intentionnées et nécessaires soient-elles, ne suffiront pas à le redresser la barre si les conditions réelles d’exercice ne changent pas.

La DREES confirme : un secteur qui vieillit et se féminise sous tension

Les données de la DREES sur les professions sociales dessinent un portrait préoccupant : 42% des travailleurs sociaux ont 50 ans ou plus. La pyramide des âges est inversée. Les départs à la retraite qui s’annoncent dans les dix prochaines années vont amplifier mécaniquement la pénurie.

Le secteur comptait en 2018, un million trois cent mille travailleurs sociaux en France métropolitaine : 520;000 intervenants à domicile, 400.000 assistants maternels et assistants familiaux, 250.000 professionnels socio-éducatifs, 60.000 aides médico-psychologiques et 90.000 autres professions de l’action sociale. Une armée de professionnels qui travaille dans l’ombre, massivement féminine et plutôtsous-payée.

Le Livre Blanc du HCTS : des recommandations qui attendent leur traduction

livre blanc 2023Cela fait déjà plus de deux ans, le 5 décembre 2023, que le Haut Conseil du Travail Social remettait aux ministres des Solidarités et du Travail son Livre Blanc du travail social. Quatorze recommandations concrètes étaient mise en avant. L’analyse était lucide et la feuille de route proposée des plus sérieuses.

Parmi les pistes identifiées : réaffirmer les fondamentaux du travail social, repenser la formation, revaloriser les salaires, développer les démarches d' »aller vers », améliorer le maillage territorial. Des recommandations raisonnables et documentées, même si certaines n’ont pas fait l’unanimité dans le secteur. (je pense à la réforme des études de niveau 6)

Deux ans et demi plus tard, les arbitrages budgétaires continuent de primer sur les enjeux structurels. Et pendant ce temps, l’engrenage continue de tourner dans le mauvais sens.

Ce que ça change concrètement

Pour le travailleur social, la surcharge du nombre d’accompagnements par portefeuille est consécutive aux postes vacants. Ce n’est pas une fatalité. C’est plutôt le résultat de choix (ou de non-choix) politiques et budgétaires. Nommer ainsi cette réalité, c’est refuser d’intérioriser les difficultés comme une insuffisance personnelle.

Pour l’usager, la discontinuité dans l’accompagnement n’est pas due à l’indifférence des professionnels. Elle est due à un turnover structurel que les politiques publiques n’ont pas encore su enrayer.

Pour les directeurs d’établissement, l’absentéisme à 11,5% n’est pas simple un problème RH à gérer. C’est un signal clinique sur l’état de santé de l’organisation. Il appelle une réponse organisationnelle, pas seulement managériale.

Faut-il rappeler aux décideurs politiques que 30 000 postes vacants dans le secteur social, c’est 30 000 personnes vulnérables potentiellement sans accompagnement adéquat. Le coût de l’inaction risque de dépasser largement le coût de la revalorisation.

Pour les jeunes en orientation : le travail social reste un des rares secteurs où ce que vous faites chaque jour a un impact direct, visible, humain sur la vie des gens. Mais il faut que les conditions d’exercice soient à la hauteur de cet engagement.

Pour conclure : arrêtons de gérer la fatigue, traitons ses causes

La « grosse fatigue » des travailleurs sociaux n’est pas une accumulation de petits tracas. C’est le symptôme d’un système qui demande de plus en plus à des professionnels de moins en moins nombreux. Le tout dans des conditions de travail de moins en moins soutenables.

Le turnover alimente la surcharge. La surcharge alimente l’épuisement. L’épuisement alimente le turnover. L’engrenage est bien là, documenté, et prévisible dans ses effets. Il n’est pas inéluctable.

Mais le traiter exige de sortir de deux impasses symétriques : celle qui réduit le problème à une question de « résilience individuelle » des professionnels, et celle qui l’attribue uniquement à un manque de moyens sans interroger l’organisation du travail. Les deux dimensions sont nécessaires. Ni l’une ni l’autre ne sera suffisante seule.

Et vous qu’en-pensez vous ?


photo : femme fatiguée par katemangostar freepik

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