Voilà un ouvrage curieux, intéressant et inclassable. Jean François Gomez que les lecteurs et lectrices réguliers de ce blog connaissent un peu (ici et ici) vient de publier un livre sobrement intitulé « Rédimer le Monde ». Que veut nous dire l’auteur ? Effectivement cet ancien éducateur, qui manie le style, tente par l’écriture de sauver quelque chose du monde de l’oubli – des vies, des histoires, des visages. Il nous prend à témoin en nous faisant part de ses réflexions issues d’un parcours singulier. Il nous décrit par le détail ce qu’il pense, observe et analyse et cela nous renvoie à nos propres pensées face aux choses de la vie qu’elles soient personnelles ou professionnelles.
« Rédimer le monde » est un livre à la fois journal de convalescence, une autobiographie, une méditation sur les métiers du soin et de l’éducation et une réflexion sur le sens de nos existences. L’auteur reprend le fil d’un ancien ouvrage écrit en 1978, mais au lieu de le rééditer à l’identique, il choisit de le « réécrire autrement », à la lumière de ses quarante années de pratiques professionnelles faites de rencontres et de lectures. Il y a aussi les épreuves de la vie qu’il a pu affronter.
Devenir « objet de soins » : l’envers du décor
Le point de départ est brutal : un grave accident de la route sur l’autoroute du Sud, à la veille d’une session de formation à Limoges. Propulsé dans le monde hospitalier comme « corps malade » et futur opéré du rachis, notre héro, ancien directeur d’établissement et formateur se retrouve de l’autre côté du miroir, du côté des allongés, des appareillés, de ceux dont on parle à la troisième personne.
Cette traversée, rythmée par les services des urgences, les couloirs de Carcassonne et de Montpellier, puis la rééducation, est racontée au plus près des sensations : douleur, morphine, dépendance, angoisses nocturnes, mais aussi gratitude pour quelques soignants singuliers (un infirmier prénommé Gabriel, une aide‑soignante « du pays », un kiné bavard, une psychomotricienne silencieuse). Le livre montre de l’intérieur ce que font vraiment, ou ne font pas, celles et ceux qui nous prennent en charge lorsque nous vivons une hospitalisation sérieuse. Cela va jusque dans les détails les plus concrets : la soupe du soir, les protocoles, l’informatique omniprésente, la « bienveillance » enseignée en modules, les temps d’attente, les malentendus avec les psychologues…
C’est dans cette immobilité forcée que l’auteur entreprend ce qu’il appelle « consulter l’album de sa vie ». Ses nuits sans sommeil deviennent l’occasion d’un vaste travail de mémoire : remontent alors l’enfance biterroise dans un quartier populaire, l’atelier du père menuisier, la maladie et la mort du frère aîné Jean‑Louis, les promenades au canal du Midi, la misère des familles, la découverte émerveillée des livres et de la musique. Viennent ensuite, par strates, les grands moments de sa vie professionnelle : les orphelinats de Dordogne, le Centre d’observation de Vitry, l’expérience auprès d’enfants dits « caractériels », les établissements pour enfants et adultes handicapés, la direction d’institutions, la formation d’éducateurs, les conférences dans les écoles et à l’université. Le livre n’est pas du tout un bilan de carrière mais un retour sur ce que ces lieux ont fait à un homme, et sur ce que ce dernier a tenté d’y faire tenir d’humanité.
Des vies partagées
Ce chemin biographique est constamment mis en dialogue avec des compagnons de pensée. Comme pour son précédent ouvrage, on retrouve des présences déjà familières des lecteurs de Jean François Gomez : Fernand Deligny, François Tosquelles, Célestin Freinet, Paulo Freire, Simone Weil, Roland Gori, Ivan Jablonka, mais aussi Yves Bonnefoy, Soulages… J’en oublie certainement. L’auteur montre comment ces rencontres, réelles ou par livres interposés, ont déplacé son regard sur l’enfance et le handicap.
Parmi les scènes fortes, ou mémorables on peut citer les échanges entre Joël Bousquet le poète et Simone Weil, la philosophe à Carcassonne ou encore sa rencontre décisive avec Yves Bonnefoy chez lui à Montmartre, mais aussi les funérailles de son frère : « Ta vie s’est arrêtée ce jour où ils l’ont enterré dans le caveau d’un village alors inconnu du Languedoc, au milieu des vignes »… Ou encore son retour à Vitry‑sur‑Seine pour découvrir que le parc des Côteaux où se situait le fameux centre d’observation, n’était plus qu’un espace vert destiné aux promeneurs. Le parc des Côteaux à Vitry, fut pourtant le premier IMP créé par le docteur D.M. Bourneville.
« Panser » le métier
Au fil des pages, le livre prend aussi des allures de réquisitoire contre certaines évolutions actuelles : médicalisation et pilotage par l’ARS de la question du handicap, gestion managériale des institutions, inflation de normes… L’auteur dénonce cette fascination de certains de ses collègues pour la psychologie au détriment du politique. Il regrette cet oubli des traditions pédagogiques françaises (Itard, Séguin, Freinet) et des grandes expériences de l’éducation nouvelle.
Mais sa critique n’est pas une posture extérieure : elle s’enracine dans des situations très concrètes, y compris là où l’auteur reconnaît ses propres erreurs, comme ce décès d’un jeune autiste à la suite d’une opération jugée « bénigne », pour laquelle il n’a pas su assez associer la famille. Cela trotte encore dans sa tête et lui fait de la peine.
« Rédimer le monde » n’épargne pas le métier d’éducateur spécialisé : il interroge la tentation de devenir « spécialiste » qui lance les trains sans se soucier de ce qu’ils transportent, à la manière de l’Eichmann d’Hannah Arendt. Certains trouveront la comparaison excessive mais qu’en savons nous vraiment ?
Le cœur du livre reste pourtant ailleurs : dans la tentative de donner forme, avec les moyens de la littérature, à une « vie réellement vécue » au milieu des métiers de l’humain. Jean François Gomez revendique une écriture qui hésite entre journal et essai, récit et enquête. Il s’agit en quelque sorte de réconcilier sciences sociales et la littérature en ajustant rigueur de pensée et exigence d’écriture.
Une écriture qui nous engage
Sa technique est efficace : il écrit à la deuxième personne – ce « tu » qui est à la fois lui et le lecteur – pour tenir ensemble l’intime (le quotidien, les peurs, les rêves, les petites histoires qui nous habitent) et le politique (la guerre d’Algérie et ses refoulés, les attentats, la colonisation, le sort des enfants de l’ASE, la marchandisation du social). Le titre, Rédimer le monde, ne renvoie pas à un quelconque salut religieux, mais à ce patient travail de « rachat » symbolique : sauver quelques visages, quelques gestes, quelques histoires de l’oubli, contre la « perte de mémoire » qui menace aussi bien les sociétés que les institutions.
Ce livre nous offre plusieurs niveaux de lecture. C’est d’abord un témoignage sur ce que devient un professionnel reconnu quand il se découvre brusquement « objet de soins », confronté à la fragilité de son corps et à la dépendance. C’est aussi une traversée de plus de cinquante ans d’histoire du travail social et médico‑social, vue depuis les coulisses : on y croise des figures fondatrices, des lieux emblématiques, des controverses oubliées, des expérimentations audacieuses. C’est enfin une invitation à maintenir vivante une certaine idée du métier. Jean François Gomez résume cela en parlant d’« œuvres » et d’« œuvriers » : des praticiens qui acceptent de « bricoler », de rater, de recommencer, de penser.
Accepter de se laisser emporter
« Rédimer le monde » pourra agacer les adeptes de la pure technicité. Celles et ceux qui estiment que le rêve et la poésie n’ont pas de place dans le quotidien du travailleur social. Ils se trompent lourdement. Il faut accepter de se laisser emporter. Ce texte écrit entre souvenir et présent, entre désenchantement et espérance têtue nous touche parce qu’il met des mots sur ce que beaucoup de professionnels ressentent sans forcément oser l’écrire : la fatigue, le désenchantement, les ratages, mais aussi les rencontres inoubliables, la joie d’un geste juste, et cette conviction qu’au milieu des tunnels et des procédures quantifiables, ce qui compte, jusqu’au bout, ce sont les liens que nous avons su tisser.
Ce livre se lit par petites touches. Quelques pages puis vous vous prenez à penser à telle ou telle situation vécue ou partagée. Vous posez alors le livre pour le reprendre un peu plus tard afin de continuer le voyage. C’est ainsi que je l’ai lu et j’espère qu’il en sera de même pour vous.
Photo : Jean François Gomez non loin des remparts de la Cité d’Aigues-Mortes dans le Gard où il vit