Le gai savoir des éducateurs : éloge des « transparents »

Voici un ouvrage susceptible de vous toucher en plein cœur ! Il nous invite à rencontrer ces hommes et ces femmes qui ne font pas de bruit, qui discrètement, vivent une vie d’artisan ou si vous préférez une vie d’artiste du quotidien. Son auteur Jean-François Gomez n’en est pas  à son coup d’essai. Il en est même à son quatorzième livre.  Il fut éducateur de prévention, puis en institution, directeur d’établissement en région parisienne et à Montpellier. Un parcours somme toute assez classique pour ceux qui ont été nourri par des personnalités telles celles de Fernand Deligny ou de Jacques Ladsous. Il a beaucoup écrit sur le métier, sur l’éthique et le handicap.

De belles rencontres

L’auteur a un regard aiguisé, il sait écouter. Il nous propose dans ce livre une déambulation et des rencontres, des récits de vie, qui n’ont rien à voir avec la méthodologie. Non, il nous fait toucher du doigt ce qui est sensible et l’on se prend à rêver ou du moins à se remémorer ce que tout travailleur social a déjà vécu : des rencontres inoubliables avec des êtres qui ont connu des détresses, mais parfois aussi une vie tranquille.

Dans une première partie, l’auteur nous parle de lui de son parcours singulier et de ses rencontres récentes et passées qui s’entremêlent. Le savoir de ces hommes et femmes qu’il nous donne à voir est empreint de nostalgie. Pas de regret ni de sensiblerie dans tout cela. C’est plutôt un voyage qui nous mène de l’enfance à l’adolescence d’un temps qui n’est plus. Un temps sans écran ni réseaux sociaux. Il donne envie au lecteur d’aller découvrir ce qu’il partage si bien, son pays d’origine qui a sans aucun doute façonné sa personnalité. Il nous emmène découvrir des endroits oubliés de la Camargue au Périgord là où les murs de pierre pétris par le temps et le soleil nous racontent des histoires de vies laborieuses. Ces murs comme les bâtisses écroulées sont autant de témoignages de ces hommes des temps anciens que l’on aimerait tant voir revivre.

Mais passé ce temps, l’éducateur revient à la charge. Il nous laisse entrevoir les fondements de ce métier : une appétence pour l’humain dans sa richesse et sa diversité. Beaucoup de scènes rejouées devant nos yeux nous rappellent à ce que nous avons pu vivre. Je pense par exemple au rejet de l’autre, de celui qui nous est différent grâce à son origine. Triste moment que de se rappeler dans le chapitre 10 ceux qui malgré leurs connaissances et leurs grandes qualités, ne parviennent pas à accepter l’étranger. Heureusement le père de l’auteur alors adolescent su remettre les pendules à l’heure.

Des auteurs inspirants

Cette ballade est faite de nombreuses rencontres avec de multiples auteurs. Chaque chapitre nous propose de (re)découvrir des ouvrages parfois poétiques parfois cruellement ancrés dans le réel. Jean François Gomez nous résume ainsi de multiples livres. En fait il ne les résume pas, il en utilise certains aspects saillants pour développer sa propre réflexion. C’est fort instructif et chacun y trouvera matière à penser.

Les chapitres de cette deuxième partie sont autant d’articles pouvant être lus séparément. On y croise des auteurs célèbres tels la philosophe Simone Weil, Fernand Deligny, Stanislas Tomkiewicz mais aussi moins connus tels Jean Cartry,  ou Patrick Macquaire pour ne citer qu’eux…

J’ai particulièrement apprécié cette rencontre de l’auteur avec Olivier Ameisen  (chap.15). Il nous parle de l’alcoolisme en prenant appui sur son livre intitulé le dernier verre. Il pense aussi à un de ses amis, ami éducateur lui aussi plongé dans cette dépendance au point d’en mourir sans que l’auteur n’ait rien pu faire. Qui n’a pas croisé dans ses rencontres professionnelles des personnes si vives, si intelligentes, se détruisant à petit feu ? Un gâchis disent certains, mais que peut-on faire face à des êtres qui ont tous eu à composer avec une blessure originelle, une félure si profonde si difficile à combler ?

Des passeurs d’humanité

La troisième partie intitulée « éthique et utopie » nous ramène plus spécifiquement aux sources du métier d’éducateur. On y retrouve Jacques Ladsous et son parcours exemplaire, Marie-Madeleine Carbon qui a épousé la cause des enfants handicapés, Jacques Loubet, Francisco Ferrer qui permet à l’auteur de dire que, pour l’éducateur, la présence est un acte en lui-même. Toutes ces chroniques parfois courtes et toujours condensées nous donnent à voir ce que ce métier devrait être loin des protocoles et des procédures.

Les éducateurs sont « des passeurs d’humanité » du moins pour celles et ceux qui savent écouter, prendre le temps avec ceux qui ont été déchirés par les épreuves de la vie dès leur plus tendre enfance. L’auteur nous le rappelle dans son épilogue en nous citant Paolo Freire : « le but de l’éducateur n’est plus seulement d’apprendre quelque chose à quelqu’un mais de rechercher avec lui, les moyens de transformer le monde dans lequel il vit. La pédagogie est une pratique de la liberté.

Jean-François Gomez se prend à rêver : il a envie de croire que les éducateurs de demain « viendront avec leur gai savoir racler ces couches d’ignominie qui empêchent d’atteindre le cœur de l’homme » (et de la femme bien évidemment). C’est le message de ce livre qui vise à lutter contre ce qu’il appelle la catastrophe qui se déroule à bas bruit. Celle de la perte de la transmission. Cet ouvrage contribue à l’éviter si les professionnel(le)s jeunes et moins jeunes s’en saisissent et relie ces savoirs à ce qui se noue aujourd’hui à l’heure des « fakes-news ». L’intolérance et le tapage médiatique qui l’accompagne perturbent les esprits.  Ce livre est aussi là pour nous ramener à la raison ainsi qu’à nous inviter à trouver certaine forme de sagesse.

 

Jean-François Gomez, Le gai savoir des éducateurs : éloge des « transparents » – Chroniques et récits  Collection : Histoire de vie et formation  L’Harmmattan, 253 pages, 26 euros

Converture gai savoir des ed

Photo de la une : l’auteur, Jean-François Gomez devant la maison où Fernand Deligny a vécu, rue du Marais de Lhomme à Lille.

Partager

Articles liés :

Une réponse

  1. Bonjour,
    Le travail social manque de mémoire et de de témoignages, voilà qui peut contribuer à y remédier. C’est toute une génération que la pratique de Jean-François met en relief dans son livre. Il me suggère de vous envoyer mon dernier ouvrage :  » Le monde d’Isidore, la poétique urbaine du balayeur » HD éditions, un texte qui témoigne d’une pratique de développement social sur un quartier ghetto. On y voit les éducateurs en prise avec les questions du développement social, de l’insertion par l’économique, de l’éducation populaire et de la prévention spécialisée, on y voit le balayeur du cimetière, artiste singulier, inspirer des habitants engagés dans la création d’une entreprise associative et d’un évènement culturel de renom. Gomez a su parler de cette action, de cette pratique d’éducateurs que trop souvent on ignore. Être aussi le passeur de toute une génération qui aujourd’hui encore ne cesse de le lire, de consulter ses travaux et recherches.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :