Didier Dubasque
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Délivrez-nous du management ! Monde d’avant et monde d’après dans les métiers de l’humain

C’est un curieux ouvrage que nous propose Jean-François Gomez. Le titre de son livre est un appel : « délivrez-nous du management ! » C’est même une supplique. Je m’attendais de sa part à une déconstruction en règle des différentes théories et des évolutions du management et j’ai découvert tout autre chose. L’auteur, qui n’en est pas à son premier essai loin de là, a écrit un livre singulier qui met en avant ses réflexions glanées au fil de ses rencontres, qu’elles soient littéraires ou humaines.

Cet ouvrage est parsemé d’histoires tirées du quotidien. Elles soulignent à leur manière le dilemme et les contradictions du travail social et de ceux qui sont marginalisés dans une société qui se déshumanise. Sa critique majeure est ici dirigée contre le management et toutes les formes de taylorisation, qui réduisent le rôle de l’homme à de simples tâches exécutives, ignorant la tragédie inhérente à la condition humaine. Jean-François Gomez reste résolument opposé à l’idée que le rôle d’un éducateur spécialisé puisse se résumer à un rôle d’exécutant en étant privés de soutien éthique.  Il encourage les professionnels à s’engager dans des recherches approfondies, sans lesquelles toute pratique serait indéfendable.

Une exploration originale des métiers de l’humain

L’auteur questionne à la fois le passé, le présent et l’avenir potentiel de ces métiers. Au cœur de sa réflexion se trouvent les professionnels des secteurs de la santé, du social, du médico-social et de l’éducation, dont le taux croissant de démission, de burn-out et d’abandon de formation suscite des préoccupations. Il s’agit de ces métiers essentiels révélés lors de la crise sanitaire liée à la Covid. Ils sont mal en point et le management n’y est pas pour rien, nous dit-il.

Ce livre est aussi une invitation à un voyage au fil d’une narration. Celle de l’auteur qui suit le fil de ses pensées parsemé d’intermèdes évocateurs. Il nous transmet à cette occasion de multiples références et citations d’auteurs qui jalonnent ce parcours singulier. Car une fois l’ouvrage refermé, c’est bien une critique sans concession d’une injonction à travailler dans un monde dans lequel disparaissent la poésie et l’humanisme, essences de la vie.

« Délivrez-nous du management ! » s’articule en trois parties principales, ponctuées de nombreux « intermèdes » illustratifs. Jean-François Gomez regarde la question du management dans les institutions en effectuant de nombreux détours. C’est un débat sur le sens du travail lui-même qui se conclut par la nécessité d’un engagement authentique dans l’accompagnement.

Un management mortifère

L’un des sujets majeurs de l’auteur concerne le « néomanagement ». C’est une approche qui, selon lui, contribue à la perte de sens au travail. Il soutient que ces nouvelles « techniques » ont été influencées par les modèles organisationnels mis en place par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles sont souvent utilisées pour appliquer une prétendue connaissance scientifique dans le but de la rationaliser une pratique intrinsèquement subjective.

L’auteur plonge le lecteur dans une exploration du passé, révélant que l’âge d’or qu’on pourrait imaginer, n’était pas si doré. Il met aussi en lumière l’influence de mouvements de pensée progressistes tels que la psychothérapie institutionnelle. Il nous guide ensuite vers l’incertain avenir de nos professions.

Des expériences poignantes qui invitent à la réflexion

Jean-François Gomez nous fait partager de multiples expériences. Une m’a particulièrement marqué dans un chapitre intitulé « Aimer son travail, 13 novembre 2015 dans un hôpital parisien ». Lors des attentats du Bataclan, près de 400 victimes arrivent à l’hôpital Saint Antoine à Paris. Les blessés arrivent avant même que l’information officielle de l’attentat soit diffusée. Aussitôt, les professionnels s’organisent sans aucune consigne, certains rejoignent leur lieu de travail sans qu’il ne leur ait rien été demandé.

Malgré le choc du nombre de victimes et des blessures gravissimes, tous s’organisent dans l’instant. Personne n’a pris le commandement des opérations et pourtant tout fonctionne de manière fluide et logique. Ce sont les gestes qui comptent. Pas besoin de manager pour organiser les équipes. Elles ne se posent pas la question « qu’est-ce que je fais là ? ». Non, elles interviennent avec humanité sans se préoccuper des protocoles et des procédures. Il s’agit de vies qu’il faut sauver. Les soignants furent ce temps-là « délivrés du management ». Il n’en n’avaient pas besoin pour accomplir leurs missions.

D’autres exemples abondent dans le livre. Jean-François Gomez fait appel en cela à une multitude d’auteurs dont certains m’ont personnellement marqué : Albert Camus, Fernand Deligny, Hanna Arendt, Jean Oury, Miguel Benassayag… Tous ont dénoncé chacun à sa manière cette volonté de mener les femmes et les hommes là où justement, ils ne veulent pas aller. Le management est alors contraint tant dans les corps que dans les esprits. Il sera logique que chacun y résiste et trouve des parades. Mais voilà, celles-ci conduisent « les managers » à sans cesse vouloir se réinventer avec d’autres théories.

L’allégorie du chef d’orchestre

Dans sa conclusion, l’auteur fait appel à une métaphore. Celle du chef d’orchestre qui, un peu perdu dans le désordre ambiant, ne comprend plus ce qu’il doit faire. Comment aider la communauté des musiciens et permettre de dérouler une musique qui ne soit pas que la somme des instruments individuels ? Il nous parle du paradoxe de ce chef d’orchestre qui lit dix lignes d’une partition tout en ne se sachant pas écouter ses musiciens. « Ainsi fait le manager qui n’entend qu’un son quand il s’agit de gérer les affaires des hommes, même si la comptabilité …/… les négociations budgétaires et les projets financiers n’ont aucun secret pour lui »

Le lecteur sera peut-être comme moi un peu déconcerté par la structure de ce livre. Mais s’il s’attache au fond, il verra combien le message et les démonstrations sont pertinents. La préface signée Jean Christophe Contini, lui-même ancien éducateur, situe historiquement la question du modèle néolibéral. Oui, Effectivement, nous sommes bien malades du management et, pour les travailleurs de l’humain que nous sommes, il faut pouvoir s’en délivrer.

Couv Delivrez nous du management ml

 

 

Photo :  Jean François Gomez (transmise par l’auteur)

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