Le programme social du RN : la solidarité pour les uns, l’exclusion pour les autres

[current_page_url]

Le programme social du Rassemblement national (RN) se présente volontiers à l’image des partis de gauche comme un projet de protection. Protection du pouvoir d’achat, des familles, des retraités, des services publics et, plus largement, de ce que ce parti appelle le « modèle social français ». À première vue, certaines propositions peuvent répondre à des préoccupations bien réelles : prix de l’énergie, difficulté à se loger, épuisement des professionnels de santé, faibles rémunérations, inquiétudes liées aux retraites. Qu’en est-il aujourd’hui en 2026 ?

Cette promesse de protection repose encore et toujours sur une frontière politique très nette. Elle ne vise pas toutes les personnes vivant en France selon leurs besoins, leurs contributions ou leur situation. Elle distingue celles qui pourraient bénéficier pleinement de la solidarité nationale de celles dont les droits seraient réduits en raison de leur nationalité ou de leur parcours migratoire.

C’est là que se situe le cœur du problème. Le projet social du RN ne consiste pas seulement à augmenter certaines prestations ou à modifier leur financement. Il entend redéfinir les bénéficiaires légitimes de la solidarité. Il ne pose donc pas uniquement une question budgétaire. Il engage une certaine conception de l’égalité, du droit et de la fraternité.

Une politique sociale organisée autour de la discrimination

Le programme présenté par le RN lors des élections législatives de juin et juillet 2024 annonçait explicitement la mise en place de la « priorité nationale ». « si nécessaire par référendum constitutionnel ». Il prévoyait notamment de réserver les allocations familiales aux Français et de conditionner l’accès des étrangers aux prestations sociales non contributives, comme le revenu de solidarité active, à cinq années de travail en France. Cette orientation apparaît également dans un document officiel plus récemment diffusé par le parti, qui propose de « réduire la dépense sociale par la mise en place de la priorité nationale ».

Le RN écrit lui-même que la diminution de certaines dépenses sociales passerait par une restriction des droits des étrangers. La nationalité devient ainsi un instrument de sélection des bénéficiaires. Or une discrimination désigne précisément une différence de traitement fondée sur un critère déterminé, lorsqu’elle ne peut être objectivement et juridiquement justifiée. Dans le projet du RN, des familles placées dans des situations économiques comparables ne disposeraient plus des mêmes droits selon que l’un des parents est ou non français. Deux travailleurs vivant sur le même territoire, payant des impôts et des cotisations, pourraient être traités différemment en fonction de leur nationalité et de la durée de leur activité professionnelle.

Le programme ne se contente donc pas de donner une préférence symbolique aux nationaux. Il prévoit d’inscrire cette préférence dans l’accès aux ressources permettant de se nourrir, d’élever ses enfants, de se loger ou de faire face à la perte d’autonomie.

La solidarité transformée en récompense identitaire

La protection sociale française repose sur plusieurs logiques. Certaines prestations sont contributives : elles sont liées aux cotisations versées au titre du travail. D’autres relèvent de la solidarité et répondent à une situation de vulnérabilité, de pauvreté, de handicap, de vieillesse ou de dépendance. Le programme du RN introduit dans cette architecture un principe différent : l’appartenance nationale.

Cette évolution transforme la solidarité en récompense accordée prioritairement à certains membres de notre communauté de vie. Le droit n’est plus seulement déterminé par la situation de la personne, ses contributions ou ses besoins, mais par son statut national.

Le Conseil constitutionnel a déjà examiné une proposition qui souhaitait imposer aux étrangers non européens en situation régulière cinq années de résidence ou trente mois d’activité professionnelle pour accéder à certaines prestations sociales. Dans sa décision du 11 avril 2024, il a estimé que de telles conditions portaient une « atteinte disproportionnée » aux exigences constitutionnelles protégeant la santé, la sécurité matérielle, le repos et les moyens convenables d’existence. La proposition a donc été déclarée contraire à la Constitution.

Le Conseil constitutionnel n’interdit pas toute condition de résidence ou d’activité. Il rappelle cependant que ces conditions ne peuvent être telles qu’elles privent les personnes vivant régulièrement en France des garanties issues du Préambule de la Constitution de 1946. Autrement dit, une politique sociale ne peut vider le principe de solidarité de sa substance sous prétexte de contrôler l’immigration.

Le fait que le RN envisage une révision constitutionnelle ne règle d’ailleurs pas toutes les difficultés. La France demeure engagée par le droit de l’Union européenne et par les conventions internationales qu’elle a ratifiées. Une modification de la Constitution ne ferait pas disparaître mécaniquement ces obligations.

De la discrimination nationale aux effets racialisants

Peut-on alors parler de racisme ? Le terme doit être utilisé avec précision. La nationalité et l’origine ne sont pas exactement la même chose. Tous les étrangers ne sont pas membres d’une minorité visible, tandis que de nombreuses personnes exposées au racisme sont françaises.

Mais, dans la réalité sociale, les discriminations fondées sur la nationalité, l’origine, le patronyme, la couleur de peau ou la religion supposée peuvent se cumuler. Dans une contribution spécifique à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) le Défenseur des droits indique que 25 % des réclamations reçues en 2023 en matière de discrimination étaient liées à l’origine ou à un critère associé, notamment la nationalité, le patronyme ou les convictions religieuses. L’institution souligne que ces discriminations affectent durablement l’accès à l’emploi, au logement, à la santé et aux services publics. (defenseurdesdroits.fr)

Son rapport publié le 26 février 2026 sur les jeunes et les discriminations fondées sur l’origine apporte un éclairage supplémentaire. Un quart des jeunes interrogés déclarent avoir subi, au cours des cinq années précédentes, une discrimination liée à la couleur de peau, à l’origine ou à la nationalité. Le rapport décrit des effets cumulatifs touchant l’école, l’emploi, le logement, la santé, les loisirs et les relations avec les forces de l’ordre.

Dans ce contexte, inscrire la nationalité au centre de l’accès aux droits sociaux produirait des effets de division dans la société. C’est l’institutionalisation d’un système qui exclue. Qui, comme aux Etats-Unis, fait le tri entre les humains qui vivent dans une même communauté, même s’ils ne sont ni délinquants ni en délicatesse avec la loi. L’esprit républicain de la nation disparait et notamment son principe d’égalité.  Cette politique s’appliquerait dans un pays où certaines populations sont d’ores et déjà renvoyées à une origine étrangère réelle ou supposée.

Même lorsqu’elle repose formellement sur la nationalité, la « priorité nationale » peut ainsi renforcer des mécanismes de racialisation. Elle contribue à installer l’idée que certaines personnes seraient moins légitimes que d’autres à recevoir une aide, à occuper un logement ou à appartenir pleinement à la communauté nationale. Le racisme ne se limite pas à une injure ou à une hostilité ouvertement exprimée. Il peut aussi prendre la forme d’une institutionalisation à travers des procédures. Il crée alors des catégories administratives produisant durablement des droits inégaux.

Le logement social, terrain de toutes les confusions

Le RN souhaite également donner la priorité aux Français dans l’accès au logement social. Cette proposition repose sur une représentation selon laquelle les étrangers bénéficieraient aujourd’hui d’un avantage particulier. Ce qui est inexact. Mais ce type d’argument rencontre un écho positif auprès des personnes qui ne peuvent actuellement se loger dignement.

Les travaux du Défenseur des droits ne confirment pas cette vision. Ils montrent au contraire que les personnes immigrées ou perçues comme telles sont déjà exposées au mal-logement, à la ségrégation résidentielle et aux discriminations. Le rapport de 2020 consacré aux discriminations fondées sur l’origine souligne que les ménages originaires du Maghreb, d’Afrique ou de Turquie se retrouvent plus fréquemment dans les secteurs les moins attractifs du parc social, éloignés des bassins d’emploi et mal desservis par les transports.

Le rapport de 2026 relève également l’existence de pratiques indirectement discriminatoires dans le logement social. Il mentionne notamment l’utilisation du patronyme, du lieu de naissance ou de critères territoriaux apparemment neutres défavorisent des demandeurs d’origine étrangère (et non pas seulement les étrangers). Il rappelle que les étrangers non européens accèdent souvent au logement social après des délais particulièrement longs et en passant par des procédures prioritaires liées à l’urgence de leur situation.

La « priorité nationale » ne viendrait donc pas corriger une prétendue préférence accordée aux étrangers. Elle ajouterait une nouvelle inégalité à celles qui existent déjà. Elle permettrait surtout de détourner le regard du manque de logements accessibles, de la faiblesse de la construction, de la précarité des revenus et des choix locaux d’attribution.

Lorsque plusieurs personnes attendent le même logement, il est politiquement commode de les mettre en concurrence. Mais désigner l’étranger ne produit aucun logement supplémentaire.

Un financement loin d’être assuré

Le second grand angle mort du programme  du RN concerne son financement. Le parti promet simultanément des baisses d’impôts, une diminution de la TVA sur l’énergie, des mesures en faveur des retraites, des revalorisations salariales pour certains professionnels et une réduction des déficits. La cohérence entre ces objectifs reste difficile à établir.

Selon le chiffrage réalisé par l’Institut Montaigne pour les élections législatives de 2024, les mesures du RN auraient accru le déficit public d’environ 71 milliards d’euros par an. Ce chiffre est une estimation et non une certitude comptable. Il dépend du périmètre retenu, du calendrier d’application et des hypothèses économiques. Il indique néanmoins que les économies annoncées ne compenseraient pas les nouvelles dépenses et les pertes de recettes.

Des économistes de l’Observatoire français des conjonctures économiques rappelle plusieurs écarts importants entre les estimations du RN et celles d’autres organismes. La baisse de la TVA sur l’énergie représenterait, selon les évaluations citées, une perte annuelle comprise entre 9 et 17 milliards d’euros. Son caractère uniforme signifie en outre qu’elle bénéficierait également aux ménages les plus aisés et aux plus gros consommateurs, alors que les dépenses énergétiques pèsent proportionnellement davantage sur les revenus modestes.

Les divergences sont tout aussi fortes concernant les retraites. Le RN évaluait certaines de ses mesures à 13 milliards d’euros par an, tandis que l’Institut Montaigne avançait un coût pouvant atteindre 33,6 milliards. La revalorisation des rémunérations des soignants et des enseignants était, quant à elle, évaluée entre 6 et 7,5 milliards d’euros annuels selon les chiffrages recensés par l’OFCE.

Ces évaluations sont évidemment discutables et aucune ne peut prétendre décrire exactement les effets futurs d’une politique économique. Mais l’ampleur des écarts révèle une fragilité : le programme additionne des promesses dont le financement dépend largement d’économies incertaines voire peu probables.

Faire payer les étrangers : une ressource complètement surestimée

La restriction des prestations versées aux étrangers est présentée comme l’une des sources de financement. Le RN évaluait à 4,4 milliards d’euros par an les économies obtenues en réservant le RSA et certaines prestations de solidarité aux étrangers justifiant cinq années de travail à temps plein en France. L’estimation reprise par l’OFCE à partir du chiffrage de l’Institut Montaigne est plus faible : 2,6 milliards d’euros.

Même en retenant l’évaluation la plus haute du RN, cette économie resterait très éloignée du coût total des mesures promises. Elle ne financerait ni la baisse de la TVA, ni les retraites, ni les revalorisations salariales, ni la réduction annoncée des prélèvements obligatoires.

La préférence nationale remplit alors une double fonction. Elle constitue un projet idéologique, puisqu’elle organise une hiérarchie des droits. Mais elle sert aussi de récit budgétaire : si les finances sociales sont en difficulté, ce serait parce que la solidarité bénéficierait à des personnes qui ne devraient pas y avoir accès. Ce qui est faux.

Cette explication évite d’aborder d’autres questions : niveau des recettes, exonérations de cotisations, évolution des salaires, vieillissement de la population, organisation du système de santé, coût du logement ou répartition de la richesse. L’étranger devient une variable d’ajustement, alors même que les économies attendues ne suffisent pas à équilibrer les promesses formulées.

Les travailleurs sociaux placés devant une injonction éthique

Ce projet aurait des conséquences très concrètes pour les travailleurs sociaux, les soignants et les professionnels de l’accompagnement. Ce sont eux qui recevraient les familles privées de prestations, les personnes sans ressources, les jeunes sans logement, les personnes âgées sans soutien ou les malades renonçant aux soins. Avec peu de réponses à leur apporter, certains risquent de tomber dans une forme de clandestinité voire de délinquance ce qui aurait pour conséquence de renforcer le discours d’exclusion en résumant l’équation : étranger = délinquant. Finalement la récupération par le RN lui permettrait de renforcer son discours.

Déjà aujourd’hui les média proches de ce parti tels Cnews, ne retiennent que les faits divers mettant en cause des personnes relevant d’une OQTF ou des mineurs étranger. Ils occultent les faits de délinquance des français notamment dits « de souche » (un concept là aussi très sicutable et discuté). Cela permet d’accréditer leur thèse qui considère tout jeune étranger comme un délinquant réel ou potentiel.

On peut aussi raisonnablement déduire des mesures annoncées que leur mise en œuvre multiplierait les contrôles de nationalité, de résidence et de durée d’activité. Elle alourdirait les démarches, les vérifications et les contentieux. Elle placerait aussi les professionnels devant une tension éthique majeure : accompagner une personne en fonction de ses besoins tout en appliquant des règles organisant une inégalité de droits. Cette conséquence est une analyse tirée du contenu du programme, et non une donnée chiffrée publiée par le RN.

Le travail social ne consiste pas seulement à distribuer des aides. Il cherche à prévenir les ruptures, à favoriser l’autonomie, à protéger les enfants, à soutenir les familles et garantir l’accès aux droits humains. Lorsque des personnes sont exclues des dispositifs ordinaires, leurs difficultés ne disparaissent pas. Elles se déplacent vers les associations, les services hospitaliers, les collectivités territoriales et les professionnels de première ligne.

Présenter l’exclusion comme une économie revient donc à oublier ses coûts humains, administratifs et sanitaires. C’est laissser aussi supposer qu’il existe des catégories d’humains inférieures et d’autres supérieures. Le racisme est à la fois un rapport social et une idéologie. Selon les sciences sociales, le racisme s’inscrit dans une dynamique de domination sociale à prétexte racial. En tant qu’idéologie, le racisme est caractérisé par la hiérarchisation de catégories de personnes, cette logique pouvant aller jusqu’à déshumaniser celles personnes infériorisées. Cela correspond tout à fait à ce que promeut le rassemblement national. Or aujourd’hui encore (pour combien de temps ?) le racise est un délit.

Quel modèle social voulons-nous défendre ?

Le programme social du RN ne doit pas être critiqué seulement parce qu’il serait coûteux ou juridiquement difficile à appliquer. Il doit être interrogé pour ce qu’il propose : remplacer progressivement une solidarité fondée sur les besoins par une solidarité conditionnée par l’appartenance nationale.

Cette orientation est discriminatoire par construction, puisque la différence de nationalité devient le fondement assumé d’une différence de droits. Elle risque aussi d’amplifier des mécanismes racistes déjà documentés, car les personnes étrangères, immigrées ou supposées telles sont déjà exposées à des discriminations qui se renforcent mutuellement.

Il serait pourtant trop facile d’ignorer les inquiétudes sociales auxquelles le RN prétend répondre. La fatigue des professionnels, les déserts médicaux, l’attente d’un logement, la peur du déclassement et la faiblesse de certains revenus sont des réalités. Les nier laisserait le terrain libre à ceux qui les transforment en ressentiment contre les plus vulnérables.

La véritable question est donc celle-ci : voulons-nous financer la protection sociale en réduisant les droits de certains, ou reconstruire des politiques capables de protéger chacun selon sa situation ? Une société ne se juge pas uniquement à ce qu’elle promet à ceux qu’elle reconnaît comme siens. Elle se juge aussi à la manière dont elle traite ceux qu’elle pourrait être tentée de tenir à distance.

 


Photo : capture d’écran lors débat du 20 avril 2022 sur France2

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.