Il y a des étés qui révèlent, mieux que n’importe quel rapport parlementaire, l’état réel de la solidarité nationale. Celui de 2026 en fait partie. Pendant que la Gironde continue de brûler mais à un dégré moindre que la semaine dernière et que ses habitants comptent leurs pertes, on découvre, ou plutôt on confirme, que notre filet social français tient surtout grâce à des travailleurs médico-sociaux et des habitants bénévoles transformés aidants occasionnels. Quand tout va mal la solidarité réapparait et c’est rassurant. Il est aussi constaté que finalement une bonne dose de débrouille locale a permis de répondre au plus pressé. Pendant ce temps, à Marseille, la préfecture continue de jouer au chat et à la souris avec les familles sans-abri, en Alsace des enfants placés dénoncent des violences dans l’indifférence quasi générale, et dans le Finistère, même la plage devient un marqueur de classe sociale.
Ce qui frappe, en assemblant ces morceaux d’actualité, c’est la constance d’un mécanisme bien huilé : les institutions annoncent, communiquent, rassurent alors que sur le terrain, ce sont les professionnel(le)s, les bénévoles et les familles elles-mêmes qui absorbent les chocs. Qu’il s’agisse de catastrophes naturelles, de crises migratoires, de handicap ou d’enfance en danger, le scénario se répète : la prévention et l’accompagnement sont chroniquement sous-dotés, jusqu’à ce qu’un événement extrême tel un incendie, un signalement de maltraitance, une vague de chaleur vienne rappeler que nos métiers, trop souvent invisibilisés, font partie avec d’autres de dernier rempart pour le plus fragiles.
Et puis il y a les angles morts : les cancers qui isolent numériquement, ou encore les CMPP saturés qui laissent des enfants sans soin pendant des années, sans oublier les personnes handicapées humiliées en plein spectacle public. Autant de sujets qui font rarement la une, mais qui dessinent, collectivement, une France où la vulnérabilité se paie cash, sauf quand quelqu’un, quelque part, décide de faire le travail que l’État ne fait pas.
Gironde en flammes : les premiers de corvée sociale se démènent
Quand les flammes dévorent la Gironde, ce sont une fois de plus, hormis les pompiers, les professionnel(le)s de l’aide et du soin qui sont montés en première ligne. C’est ce que raconte La Gazette des communes dans un reportage intéressant signé Olivier Bonnin. Il nous explique que « les travailleurs sociaux sont au cœur du réacteur ». Le Département lui-même, dans un communiqué relayé sur gironde.fr (« Incendie monstre : le Département mobilisé »), a revendiqué son engagement. Pour autant, ce sont plutôt les CCAS et Bordeaux Métropole qui ont accueilli dès les premiers jours les « réfugié(e)s » au hall des expositions de Bordeaux.
Tout ne s’est pas passé pour le mieux. On n’a par exemple pas parlé des personnes âgées sorties des EHPAD passant de lits médicalisés à des lits de camp dans un lieu sans climatisation. Certaines n’ont pas survécu. Pour autant, on ne peut que saluer le travail sur place de toutes celles et de tous ceux qui permettez-moi l’expression, ont « mouillé leurs chemises » et ont fait tout ce qui était en leur possibilité pour trouver des solutions et soulager la souffrance des plus fragiles.
- Soutien aux sinistrés de Gironde : les travailleurs sociaux au cœur du réacteur | La Gazette des communes
- Au cœur de la cellule de crise | Bordeaux Métropole
- Incendies en Gironde : le temps du relogement et de l’accompagnement | Bordeaux Métropole
- Incendie monstre : l’arrière, le Département mobilisé | Gironde.fr
Mais la solidarité a aussi ses zones d’ombre, comme le documente Jeanne Jaeck sur son blog Mediapart, « Les néons de l’incendie » : entre la débrouille associative, la communication institutionnelle et le retour progressif des sinistrés dans des communes autorisées à être réintégrées, on retrouve ce sentiment familier post-catastrophe : celui d’une gestion de crise où l’on donne des ordres et des contrordresn, où l’on verouille la communication… Heureusement il a fallu compter sur des personnes volontaires, épuisées qui ont refusé de laisser tomber leurs concitoyens. Des concitoyens qui ont, pour certains, tout perdu.
- Les néons de l’incendie | Blogs Mediapart
- Incendies de Gironde : Les réfugiés au parc des expositions de Bordeaux sont « un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays » |L’Humanité
Marseille : l’art de remettre les gens à la rue en pleine canicule
Si la Gironde brûle, Marseille, elle, étouffe littéralement ses plus précaires. Actu.fr rapporte une situation qui confine à l’absurde administratif : des familles seraient sur le point de se retrouver sans toit, sur ordre préfectoral, en pleine vague de chaleur. Réponse du SIAO 13, documentée par Maritima.fr : c’est Non ! Un bras de fer s’est ouvert entre une administration qui applique des consignes de gestion de flux, et des structures sociales qui refusent d’être les exécutants d’une politique qu’elles jugent inhumaine. Le mot « carnage » n’est pas anodin : il dit l’état de professionnels sommés de choisir entre obéir à leur hiérarchie ou protéger des enfants et des familles de la rue en plein mois d’août.

Ce refus institutionnel de désobéissance rare et notable s’inscrit dans un contexte très particulier. C’est ce que nous rappelle France Culture dans son podcast « Canicule : au chevet des personnes sans-abris », la chaleur extrême est devenue un facteur de mortalité direct pour les personnes à la rue. Les chiffres communiqués dans ce reportage sont assez ahurissants pour que l’on en parle si peu. En tout cas sans que cela ne déclenche, structurellement, une remise en cause des politiques de gestion au thermomètre de l’hébergement d’urgence.
« On n’a jamais vu un été aussi meurtrier, notamment pour les personnes sans abri. La ville de Paris est la ville d’Europe où l’on risque le plus de mourir de chaud. Les associations n’arrivent plus à faire face. On n’a jamais vu autant de personnes à la rue depuis la crise du Covid. A Paris, seulement 8% des appels passés au Samu social parviennent à trouver un interlocuteur, et 3/4 des demandes exprimées sont refusées. Chaque personne à la rue est victime d’une inégalité de l’Etat ». C’est ce que constate Nathan Lequeux, coordinateur de l’antenne de Paris de l’association Utopia 56″ des propose rapportés par Oumy Diallo.
- Hébergement d’urgence : à Marseille, le préfet accusé de vouloir remettre des personnes à la rue | actu.fr
- Canicule : au chevet des personnes sans-abris | France Culture
La bulle douche et l’humanité qui reste
Face à ce vide institutionnel, il reste heureusement quelques initiatives concrètes. La Fondation pour le Logement documente deux d’entre elles : « En plein été, la bulle douche n’oublie personne ». La bulle douche est un dispositif mobile qui permet aux personnes sans domicile d’accéder à une hygiène décente pendant la canicule.
La Fondation nous invite aussi à voir ce qui se passe à la Réunion. Pour prévenir les expulsions locatives dans l’île, la Fondation a apporté un soutien financier de 62.500 euros à l’association « Allons Déor » pour le déploiement de son équipe de liaison et de médiation locative dans l’île créée en 2022. Il faut une fondation pour agir sur la prévention de ces expulsions locatives qui sont bien loin des radars métropolitains. Cette initiative, aussi précieuse soit-elle, pallie des manques structurels que la puissance publique choisit de ne pas combler : la douche publique et le maintien dans le logement ne devraient pas dépendre de la bonne volonté d’une fondation.
- En plein été, la Bulle Douche n’oublie personne | Fondation pour le logement des défavorisés
- À La Réunion, maintenir dans le logement | Fondation pour le logement des défavorisés
Enfance protégée… sur le papier
Le secteur de la protection de l’enfance continue, lui aussi, d’accumuler les signaux d’alarme. Mediapart publie une enquête que je vous invite à découvrir. « Livrés à eux-mêmes, des enfants placés dénoncent des violences dans un foyer en Alsace » documente (une fois de plus) des dysfonctionnements graves dans des structures censées protéger des mineurs vulnérables. Le mot « livrés » n’est pas choisi au hasard : il dit l’abandon institutionnel de ceux que le système est précisément censé protéger.
En creux, la Banque des Territoires rappelle, dans un article sur les centres médico-psycho-pédagogiques que 30% des enfants et adolescents concernés sont restés sur liste d’attente entre 2017 et 2024. Sept ans de saturation chronique, pendant lesquels des enfants en souffrance psychique n’ont tout simplement pas eu accès aux soins nécessaires. Le grand écart entre le discours officiel sur la « priorité à l’enfance » et cette réalité statistique en dit long sur la hiérarchie réelle des urgences budgétaires.

Heureusement, tout n’est pas sombre : Le Progrès nous raconte, « le périple inspirant de Nolan, 15 ans, de la maison d’enfants au sommet du col de l’Iseran ». Certes, c’est une histoire individuelle de résilience, mais on voit aussi qu’elle est portée par des éducateurs investis. Ces récits existent aussi et ils rappellent que, quand les moyens et l’attention suivent, la protection de l’enfance peut vraiment protéger et surtout favoriser l’émancipation et la réussite.
- Livrés à eux-mêmes, des enfants placés dénoncent des violences dans un foyer en Alsace | Mediapart
- Centres médico-psycho-pédagogiques : 30 % d’enfants et d’adolescents sur liste d’attente entre 2017 et 2024 | Banque des Territoires
Handicap, plage et dignité à géométrie variable
L’été, censé être synonyme de repos et d’accès aux loisirs pour tous, révèle aussi ses fractures. France 3 Occitanie rapporte un épisode consternant à Rodez : des personnes handicapées ont été insultées et bousculées lors d’un spectacle. Un énième fait divers, dira-t-on. Sauf qu’il s’inscrit dans un contexte plus large d’accessibilité des espaces publics et culturels aux personnes en situation de handicap et surtout de l’intolérance sociale à géométrie variable face à leur présence. Vraiment ce qui s’est passé à Rodez est affligeant. La mairie, qui a pris fait et cause pour les personnes handicapées, déplore que de tels actes aient pu se produire dans sa ville.
Dans un registre différent mais tout aussi révélateur des inégalités d’accès, Reporterre nous apprend que des quartiers populaires se retrouvent privés de plage dans le Finistère. Vous avez déjà entendu parler de ce Département breton pour son goût particulier de sur-contrôler les allocataires du RSA. Reporterre de son côlé pointe du doigt les obstacles concrets mis en place : Face aux « incivilités », dans le Finistère, le bus menant des quartiers populaires de Quimper à une plage de Fousnant a été supprimé. Les élus locaux de gauche regrettent cette sanction et évoquent un « nettoyage social ». L’art et la manière de « punir » tout le monde dans la cité.
- « Ces paroles sont inacceptables » : des personnes handicapées insultées et bousculées lors d’un spectacle à Rodez | France 3 Régions – Franceinfo
- Des quartiers populaires privés de plage dans le Finistère | Reporterre
Le numérique n’est pas neutre non plus

Moins visible mais tout aussi éclairant, je vous recommande un article de Rachel F. Adler et Devorah Kletenik publié par The Conversation. Il nous apprend que les séquelles du cancer compliquent souvent l’usage des outils numériques. C’est encore quelque chose que personne n’avait vu venir : la dématérialisation généralisée des démarches administratives et sociales continue de faire des victimes collatérales.
Ici ce sont les personnes affectées par des séquelles cognitives ou physiques du cancer se retrouvent doublement pénalisées. D’abord par la maladie, puis par des interfaces numériques qui ne prennent jamais en compte leur situation. Un angle mort de plus dans le grand récit de la « modernisation » des services publics.
Ailleurs, d’autres pratiques du travail social

À l’international, deux initiatives méritent d’être signalées, ne serait-ce que pour le contraste qu’elles offrent avec le contexte français. En Côte d’Ivoire, l’AIP rapporte qu’à Dabou, 22 travailleurs sociaux ont été formés à la lutte contre la traite des personnes. C’est une réponse structurée et ciblée à un enjeu spécifique Il s’agit de renforcer les capacités de protection des personnes vulnérables, notamment des enfants..
En Slovaquie, RFI donne la parole à des assistantes sociales qui accompagnent les communautés roms, dans un reportage intitulé « On doit savoir s’adapter aux familles ». Ce reportage interroge les méthodes d’un travail social au plus près des réalités culturelles et sociales des populations concernées. C’est une approche que notre pays gagnerait sans doute à observer de plus près, elle qui peine encore à sortir d’une vision uniformisée et administrative de l’intervention sociale.
- Côte d’Ivoire / Dabou : 22 travailleurs sociaux formés à la lutte contre la traite des personnes | Agence Ivoirienne de Presse (AIP)
- « On doit savoir s’adapter aux familles » : en Slovaquie, des assistantes sociales en soutien aux communautés roms | RFI
Vous êtes allé(e) au bout de cette revue de presse ? Bravo et merci ! Merci aussi à Michelle Flandre qui m’a aidé à la réaliser.
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