Saül Karsz :  « La guerre sanitaire n’aura pas lieu »

J’ai proposé à Saül Karsz  spécialiste des questions sociales et auteur de l’ouvrage « Affaires Sociales, questions intimes«  de publier son texte paru sur le site « Pratiques Sociales » (vous savez le lieu où il se dit que « l’idéologie et l’inconscient font noeud »).

Il nous propose ici dans une version retravaillée par ses soins une analyse sans détour de ce que signifie pour lui cette pandémie dans notre société.  Le philosophe et sociologue qui fut grand ami de Louis Althusser, nous explique que l’un des effets de notre société néolibérale a été de rendre le traitement de cette pandémie très problématique. Pour elle, « L’important est d’escamoter les enjeux réels » précise-t-il. « Le Covid-19 n’est pas une cause, moins encore une explication – mais un symptôme, un terrible symptôme ». Lisez son message et n’hésitez pas à réagir !

Saül Karsz : « La guerre sanitaire n’aura pas lieu »

« De deux choses l’une : soit l’actuelle pandémie Covid-19 est la punition infligée par les dieux eu égard à nos immenses péchés privés, soit cette pandémie plonge ses racines dans l’histoire sociale, précisément dans les options économiques et politiques néolibérales, hégémoniques depuis des décennies. Certes, la punition divine relève du rudimentaire, du primitif, de l’attardé. Il vaut mieux la remplacer par son succédané moderne : la « guerre sanitaire », guerre sainte s’il en est, met aux prises tous les humains sans distinction de genre, de statut social (en excluant les trop pauvres, difficiles à domestiquer), de conviction religieuse (supposée modérée), commandants et commandés fusionnés dans le malheur, fiers de leur commune condition, bref plus et autre chose que des citoyens : des croisés et, en face, un adversaire invisible quoique omniprésent, puissant, mortifère, implacable, sournois, tapi derrière un pseudonyme scientifique pour mieux s’infiltrer partout. Toute confusion avec un récit de science-fiction ne serait surtout pas une simple coïncidence.

L’important est d’escamoter les enjeux réels. Des années de pseudo-rationalisation budgétaire, soit d’économie politique de la pénurie imposée aux services publics, services de santé en-tête, aboutissent à la pancatastrophe actuelle et ses suites qui ne le seront pas moins. Pas de soignants en nombre suffisant, de matériaux pour secourir efficacement, de protections pour travailler sereinement, de conditions pour ne pas mourir en aidant autrui. Ce n’est pas le néolibéralisme qui a déclenché le virus. Mais c’est complètement lui qui en rend le traitement problématique, le transformant ainsi en épidémie et ensuite en pandémie si terriblement coûteuse en vies humaines et en sidération généralisée.

Nombreux sont ceux qui ne suivent pas les consignes, deviennent fort agressifs face aux contrôles, se font infliger des amendes qu’ils ne comptent pas régler, se promènent dans les parcs publics (maintenant fermés) ou en bord de mer (idem), organisent des barbecues (sic), ne fréquentent pas cinémas et discothèques uniquement parce qu’ils sont fermés, se font interpeller par la police et probablement bientôt par l’armée. Ils tiennent à consommer comme d’hab’ y compris des boites de conserve et du papier toilette – puisqu’on leur rabâche depuis des décennies que c’est cela la vraie vie. Las, ce n’est pas pour autant que ces cumulards de pacotille parviennent à imiter ceux qui ont déjà quitté les villes contaminantes et contaminées pour se réfugier dans leurs maisons de campagne protégées sous des cloches sans tain (« l’exode », ironise Le Monde). L’affaire n’est point simple dès qu’il faut alléger, sinon supporter la réclusion familiale, les face-à-face et leurs impossibles à dire, l’obligation de s’occuper des enfants pour que ceux-ci occupent les adultes, l’étroitesse des logements, l’éclosion des symptômes individuels et de couple, les gentils voisins qui dénoncent à la mairie ou à la police ceux qui ne portent pas de masque ou la portent de travers, qui reçoivent quelques visites chez eux. Des SDF sont verbalisés pour non-respect du confinement domiciliaire. « Les gens deviennent fous », dit-on. En réalité, la conjoncture objective facilite l’expression discursive et comportementale de la folie subjective que tout un chacun héberge.

Tout n’est pas perdu, cependant. Toutes sortes de comportements solidaires, moults formes d’entr’aide individuelles et collectives ont lieu. A 20h chaque jour, depuis leur balcon ou le seuil de leurs maisons, des gens applaudissent le dévouement hors pair des personnels de santé – copieusement tabassés il y a peu par les forces dites de l’ordre parce qu’ils manifestaient pour la levée des coupes budgétaires imposées aux hôpitaux. Pour sa part, dans une récente allocution, le président français rappelle que la santé n’est pas une marchandise comme les autres – bonne nouvelle qui contredit le credo néolibéral qui ordonne toute l’action de ce même président. Il pourrait le dire également de l’éducation, par exemple.

En fait rien n’est marchandise sauf à se faire attraper dans les filets du fétichisme néolibéral. C’est dans ce cadre, et uniquement là, qu’il y a sanctuarisation à la fois des investissements et des coûts, des protocoles confondus avec la vérité ultime, des contrôles tatillons des subordonnés et des décontrôles massifs des commanditaires, des jouissances obscènes de petits-chefs aussi tatillons que foncièrement improductifs. Et si jusqu’ici il n’y avait pas d’argent, maintenant grâce au coronavirus des trésors incalculables sortent de terre, en France et ailleurs – notamment pour les banques et les entreprises. En fait, l’argent manquait juste pour certains usages et en direction de certains destinataires.

L’actuelle pandémie tue largement moins que le virus Ebola, la grippe espagnole ou la rougeole. Son importance n’est donc pas quantitative mais qualitative, éminemment qualitative. Sont en cause les défaillances des Etats, y compris des pays riches, techniquement très avancés, à contenir la pandémie, soit l’impréparation des moyens, les informations paradoxales et/ou contradictoires et/ou fausses, les inégalités criantes des conditions de vie qui le sont souvent de survie, la mondialisation financière et la paupérisation accrue de vastes secteurs de la population, paupérisation économique autant que déstabilisation sociale et ravage psychique, l’insouciance écologique, la démocratie approximative sous laquelle nous vivons… Enormément de gens, y compris, à leur manière, les rétifs aux consignes, lient ces conditions sociales et la pandémie. Beaucoup savent ou du moins pressentent que le Covid-19 est un phénomène éminemment social et politique, nullement naturel. Ils vivent individuellement et collectivement les multiples déphasages entre le monde qu’on leur vend (et que beaucoup achètent) et le monde tel qu’il va de fait. C’est de ce côté-là qu’il faut chercher ce qui est en cause aujourd’hui. Et également ce dont il sera probablement question – un peu ? beaucoup ? – dans l’après-catastrophe…

Il n’y a pas de guerre sanitaire car les belligérants ne sont pas du tout ceux qu’on nous désigne comme tels. Le Covid-19 n’est pas une cause, moins encore une explication – mais un symptôme, un terrible symptôme. Il s’agit d’un porte-parole, d’une sorte de grimace respiratoire de notre système politique. Car, en effet, il y a bien une guerre, laquelle admet un seul et unique adjectif : guerre sociale. Ce n’est pas pour rien que nos dirigeants sont si inquiets. Ils vont jusqu’à lorgner du côté des mesures presque keynésiennes de l’Etat presque Providence – mais de loin, distanciation sociale oblige.

Cela dit, on peut rejeter ce genre d’analyse. Il restera alors à implorer les dieux d’arrêter la pandémie – si cela ne les dérange pas trop. Et si les créanciers exilés dans des paradis fiscaux, dont le FMI, sont accord !

Saül Karsz

 

Photo : capture d’écran conférence de Saül Karsz Journée-débat « Famille/parentalité » – CAF Bouches-du-Rhône 31 mars 2017 Sébastien Bertho pour Pratiques Sociales

 

 

 

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4 réponses

  1. Je ne peux pas ne pas être d’accord avec cette argumentation.. Elle est le fait d’une intelligence qui sait manier les concepts. Je voudrais mettre en face l’argument de mon cousin qui a été victime de cette »saloperie de virus » qui a bien failli le détruire, En face aussi de cette compétence médicale qui a sauvé mon fils il y a quelques années d’une rupture d’anévrisme à la base du cerveau sans autre séquelle qu’une fatigabilité qui ne l’empêche pas de vivre, Ou encore moi, prise en charge au long cours pour hypertension devenue chronique. En fait la mort est l' »unique nécessité » qui régit la vie, Toutes les vies. La sagesse celtique nous l’a dit : « La mort, Père de la douleur, nécessité unique, rien d’autre, rien de plus ». Et nous voilà avec une seule réponse : la fraternité pour faire triompher la vie. L’intelligence collective des peuples nous a permis de nommer des valeurs pour aligner nos fonctionnements individuels et collectifs en dehors des malédictions de la soumission à des dictateurs, des chefs, ou des dieux bien entendu, Après, mais après seulement, je peux entendre Saül Karsz..

  2. Bonjour M. Didier Dubasque,
    La réalité du covid19 dans nos vies quotidiennes et l’article de Karl Saüll dessillent nos yeux sur les choix de nos élus politiques, pouvant conduire à une crise de confiance sans marche arrière possible.
    Je conseille la lecture d’une interview d’Ariel Colonoma, Directeur du CERI-CNRS à propos de la sortie prochaine de son livre « un prix à la vie – le défi politique de la juste mesure . ED. PUF.
    Merci de la qualité de votre blog « écrire pour et sur le travail social ».
    Cordialement

  3. Excellent article et analyse de la situation. Je préfère me rapprocher de l’analyse de Saül Kartz plutôt que de celle des Dieux.
    Merci Didier de nous l’avoir relayé.

    1. Merci de votre préférence ! Laquelle ne va pas de soi… Tant il est vrai que trop souvent on ne veut pas savoir

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