Didier Dubasque
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L’hyper-inflation menace, il faut protéger les plus fragiles en s’appuyant sur les compétences des travailleurs sociaux

Le monde ne va pas très bien, vous le savez. Une crise économique internationale arrive de façon systémique sur notre pays. Elle touche d’abord les pays pauvres, mais s’étend dans les pays industrialisés comme la France. Si nous commençons à en ressentir des effets, que dire de ce qui nous attend ?

La Fédération Internationale du Travail Social (IFSW) exprime sa profonde inquiétude quant au manque d’attention mondial face à l’hyperinflation des produits de base essentiels.  Des chaînes d’approvisionnement commerciales ne fonctionnent plus. La guerre en Ukraine met en péril des millions de personnes dépendantes de l’approvisionnement de blé dans de nombreux pays. Mais il n’y a pas que cela.

Cela concerne un manque de produits de base essentiels tels que le pain, l’eau potable, les engrais et le carburant, ce qui conduit à provoquer une crise des « réfugiés de l’inflation » et à une probabilité de famine généralisée. L’ONU a également souligné la semaine dernière sa vive inquiétude.

L’Organisation des Nations Unies annonce « un nombre record de 345 millions de personnes souffrant de la faim aiguë au bord de la famine ». Cela correspond à une augmentation de 25% par rapport à 276 millions au début de 2022, avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine le 24 février dernier. Ce nombre était de 135 millions avant la pandémie de COVID-19 au début de 2020. C’est dire combien cette augmentation est importante et particulièrement inquiétante. Plusieurs associations nationales de travailleurs sociaux ont alerté l’IFSW à ce sujet.

La Banque Mondiale explique que pour la première fois depuis plus de 20 ans, le taux mondial d’extrême pauvreté a augmenté en 2020. Selon de nouvelles estimations, le changement climatique entraînera 68 à 132 millions de personnes dans la pauvreté à l’horizon 2030. Il représente une menace particulièrement grave pour les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, ces deux régions concentrant la plupart des pauvres de la planète.

Selon les experts « Nous vivons la pire crise alimentaire de la décennie et les restrictions au commerce international l’aggravent ».

Les protestations dans différents pays se multiplient et, dans certains cas, elles sont brutalement réprimées par la police. Les associations de travailleurs sociaux qui protestent, elles aussi, ne souhaitent pas que leurs pays soient identifiés de peur que leurs membres soient arrêtés. Ils expliquent que ces situations ne sont pas connues ni diffusées par la presse internationale. C’est pourquoi elles ont demandé à l’IFSW d’informer ses partenaires institutionnels afin d’agir ensemble.

En France…

La crise arrive dans notre pays, de façon moins brutale, mais elle est là et ses premiers effets se font sentir. Tout le monde est concerné par cette inflation, mais les pauvres sont les plus durement touchés. Il y a l’augmentation du prix du carburant freiné par une remise de 18 centimes, mais il y a maintenant aussi une augmentation conséquente du prix des denrées alimentaires dits de première nécessité. Le gouvernement tergiverse sur les mesures à prendre dans des débats houleux à l’assemblée nationale alors que les ménages les plus fragiles subissent de plein fouet cette inflation.

Ajoutez à cela des conditions climatiques difficiles avec des pics de chaleur jamais connus jusqu’à présent. Là aussi, ce sont les familles les plus précaires qui vivent dans des logements mal aérés et mal isolés qui en subissent les effets. Près de la moitié des Français ne partent pas en vacances et pour eux, la situation est particulièrement pénible. Et puis, la moitié des personnes qui renoncent à partir et restent chez elles, le font pour des raisons financières, précise même l’Observatoire des Inégalités.

Que pourront les travailleurs sociaux ?

La crise sanitaire a mis en évidence le rôle essentiel du travail social dans le maintien du lien entre lindividu et la société.  Cette crise a mis en lumière des pratiques professionnelles adaptées. Il y aura lieu d’y recourir à nouveau dans de multiples directions. Le rapport du Haut Conseil du Travail Social piloté par Marie Paule Cols intitulé « Le Travail Social au défi de la crise sanitaire » nous apporte quelques clés sur les pratiques à engager dans les mois qui viennent car si la crise n’est plus sanitaire, elle s’appuiera, à mon sens, sur les mêmes ressorts.

L’urgence alimentaire risque fort de nouveau de s’imposer, d’autant que le gouvernement n’a pas choisi d’agir pour développer un service public de l’aide alimentaire. En intégrant le travail des bénévoles et la générosité des Français, la gestion de l’aide alimentaire dans notre pays  apparaît peu coûteuse pour les finances publiques, au regard du service rendu et de son utilité sociale. L’État n’a pas fait le choix de s’engager plus avant sur ce sujet en se limitant à distribuer des primes ponctuelles. Comme pour la crise Covid, les travailleurs sociaux pourraient quitter temporairement leurs fonctions habituelles pour s’impliquer dans des logiques d’aide humanitaire.

Le travail en réseau hors frontière du travail social risque de se développer. C’est aussi l’un des enseignements de la crise Covid. Il va certainement être nécessaire de s’organiser à plusieurs à l’échelon des communes, des villes et des quartiers. Engager une gestion cohérente de crise économique et sociale risque fort de rendre nécessaire cette pratique. Voici une liste non exhaustive que ce qui peut se mettre en place dans les mois et les années qui viennent. Il sera sans doute important de :

  • Développer le travail en réseau (les travailleurs sociaux savent le faire) et de développer des partenariats basés sur des pratiques de discussion avec la volonté d’un dialogue constructif sans exclusives.
  • D’anticiper : ce qui se passe pour les uns vaudra pour les autres. Il nous faudra avoir de manière permanente une « gouvernance » sur le qui fait quoi  pour les situations exceptionnelles (crises, catastrophes etc.) en s’appuyant sur des modèles déjà existants allant de l’identification des publics (cf. organisation des plans canicules) à l’identification des ressources mobilisables (exemple de la réserve sanitaire, initiatives de réserve citoyenne etc.).
  • Développer la confiance et la coopération, qui permettra de répartir les responsabilités sur la base d’un cadre général commun et sur les principes de « qui sait faire quoi ? qui fait quoi ? qui parle à qui ? »
  • D’associer les personnes qui vivent la crise et se privent afin de mieux agir avec elles dans une logique de solidarité et de reconnaissance des compétences de chacun
  • D’accepter que les travailleurs sociaux puissent prendre des initiatives et s’adaptent ainsi au plus près des réalités vécues par les personnes et les familles
  • De mieux travailler en lien avec les professionnels de santé, notamment des acteurs de la santé mentale pour pouvoir faire face aux crises d’angoisse, de stress et de tous les troubles psy liés à ces difficultés de vivre dans la précarité et de manque de moyens
  • De faire connaitre la réalité sociale des personnes les plus exclues aux décideurs, qu’ils soient élus ou en responsabilité administrative, leur proposer des solutions et la mise en place d’expérimentations
  • De faire « cause commune » pour agir face à l’urgence des situations. Faire « cause commune » ne signifie pas faire la même chose, mais engager une coopération où le professionnalisme des uns permet une intervention cohérente, coordonnée et complémentaire des autres, précise le rapport du HCTS (page 33)

 

Il va nous falloir redonner sens au « prendre soin ». C’est-à-dire, s’intéresser à l’autre pour ce qu’il est et non ce que l’on voudrait qu’il soit. Renouer avec ce principe de solidarité qui n’est pas de la charité. Ce souci de l’autre, dans le respect de ce qu’il est et pense, reste un axe fondamental de notre travail. Ne l’oublions pas.

 

 

photo créée par pvproductions – fr.freepik.com

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