Didier Dubasque
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Changer le système : un sommet de la mesure d’impact social en trompe-l’œil

Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) a accueilli le 18 avril dernier le 2ᵉ sommet de la mesure de l’impact, organisé par le mouvement Impact Tank et le groupe SOS. Un événement qui, malgré ses promesses de « changer le système » grâce aux investissements à impact, laisse un goût amer quant à la réelle portée et la transparence de ces nouveaux outils financiers taillés sur mesure pour les grands groupes qui souhaitent faire du business dans l’inclusion sociale.

Pour mémoire, le groupe SOS, co-organisateur de ce sommet, a été créé par Jean-Marc Borello, ancien éducateur spécialisé.  Il avait mené au début de sa carrière de travailleur social un projet expérimental qui aboutira à ce que sont aujourd’hui les centre éducatifs fermés ou les centre éducatifs renforcés. En 2010, Jean-Marc Borello sera le premier président du Mouvement des entrepreneurs sociaux qui veut allier action sociale et capitalisme. Engagé dans le champ politique, il deviendra en 2016 délégué général d’En Marche, l’outil qui a permis à Emmanuel Macron d’accéder à la Présidence.

Aujourd’hui, le groupe SOS est une entreprise qui a englouti des centaines d’associations du secteur social dont nombreuses étaient en difficulté. Le groupe revendique plus de 22.000 « collaborateurs » (j’adore ce terme !). Il gère plus de 650 établissements et services, et réalise un chiffre d’affaires annuel de plus de 1,2 milliard d’euros. On sait moins qu’il est présent dans plus de 40 pays et intervient dans divers domaines, toujours avec l’ambition de « concilier efficacité économique et utilité sociale ». Je vous passe rapidement combien Jean-Marc Borello est attachant : sa fiche Wikipédia vous en apprendra un peu plus à son sujet.

Le retour du « capitalisme vertueux » adepte de RSE

Revenons à ce récent sommet qui a vu la présence de Gabriel Attal. Trois catégories d’acteurs y ont pris part  : les politiques, les entreprises et le Tiers Secteur. (La Noblesse, la Religion, et le Tiers État m’a suggéré un collègue). Si le Premier ministre et trois de ses ministres ont inauguré l’événement, force est de constater que la mesure d’impact social semble surtout être un prétexte pour communiquer et tenter de relancer le développement d’activités sous couvert d’évaluation des politiques publiques et de réindustrialisation de la France. (Parmi les objectifs affichés par le gouvernement, la réindustrialisation occupe une place centrale, avec la création prévue de 55 sites susceptibles d’accueillir des entreprises relocalisées d’ici à 2030).

Du côté des entreprises, la mesure d’impact vise d’abord à mettre en avant leur Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), avec une focalisation sur la dimension environnementale, plus facilement mesurable. La question de la dimension sociale qui nous intéresse plus particulièrement est restée en suspens. Les intervenants ont peiné à démontrer comment un « capitalisme vertueux » pourrait émerger de ces investissements à impact. Julia Faure, de l’Impact Tank, a d’ailleurs interpellé Jean-Hervé Lorenzi, économiste et fondateur du Cercle des Économistes, sur la compétitivité exigée par les actionnaires, qui s’oppose frontalement au développement de la RSE. « Dans RSE, chaque lettre compte » a dit Gabriel Attal. Oui, mais le concept laisse à désirer.

La responsabilité sociale des entreprises a le vent en poupe depuis plusieurs années. Mais plus le temps passe, plus elle fait l’objet de critiques et de débats quant à son efficacité réelle et sa pertinence. Premier écueil : la RSE souffre d’un manque de précision et de définition claire. Les interprétations et les pratiques varient ainsi d’une entreprise à l’autre, rendant difficile la comparaison et l’évaluation des actions menées.  Elle n’est pas contraignante. Certaines entreprises utilisent la RSE comme un simple outil de communication et de marketing, sans réellement s’engager dans des actions concrètes et significatives. Cette instrumentalisation de la RSE peut conduire à des pratiques de greenwashing (écoblanchiment) ou de social-washing, où les entreprises cherchent à améliorer leur image sans véritablement changer leurs pratiques sur le terrain. Il y a au moins une certitude. La RSE ne permettra pas de réduire les inégalités sociales.

Une observation scientifique en retrait

Des chercheurs présents à ce sommet ont tenté de nuancer les propos et de questionner la pertinence de la mesure d’impact. Elena Lasida, professeur d’université qui intervient à l’Institut Catholique de Paris, a ainsi mis en lumière les différences fondamentales entre utilité sociale et impact social. Elle a notamment souligné que l’utilité sociale est associée à la notion de bonheur et à une rupture avec l’idée d’Homo Economicus. De son côté, l’impact social se focalise sur les effets produits et la nécessité de rendre des comptes.

Malgré cette mise en garde salutaire, politiques et développeur présents se sont félicités des avancées en matière d’investissements à impact. Ils n’ont toutefois pas pu ou su sans apporter de preuves concrètes de leur efficacité. Les résultats sont loin d’être précis.

Des absences révélatrices

Selon un participant, l’un des aspects les plus surprenants de ce sommet a été l’invisibilisation de certaines dimensions pourtant incontournables. La place et le rôle des investisseurs ont été soigneusement évités dans les discussions, tout comme la question de la mesure réelle des impacts. Aucun stand ne représentait les fonds d’investissement, et aucun responsable de ces fonds n’a été clairement identifié. Seuls quelques présidents ou secrétaires généraux de groupes bancaires ou d’entreprises étaient présents, dans une discrétion remarquable.

De plus, aucun contrat à impact clos n’a été présenté. Les ateliers consacrés à la mesure d’impact n’ont pas donné lieu à la présentation de chiffres ou de méthodes concrètes. Les discussions se sont plutôt concentrées sur des questions théoriques, telles que « comment mesurer ce qui n’est pas quantifiable » ou « la mesure d’impact, une question de données ». Cette absence de preuves tangibles et de résultats concrets laisse planer un doute sur la réelle efficacité des investissements à impact.

Un sommet en trompe-l’œil

Finalement, ce sommet semble avoir été davantage une opération de communication qu’une réelle avancée dans la compréhension et l’évaluation des investissements à impact. Les organisateurs et les participants ont cherché à démontrer qu’il se passait quelque chose d’important, sans pour autant apporter de preuves tangibles de l’efficacité de ces outils financiers.

Comment alors comprendre réellement ce que sont les investissements à impact ? il faudra sans doute creuser plus profondément et s’intéresser aux coulisses des politiques publiques et des réseaux impliqués, plutôt que de se contenter des discours lénifiants et des apparences trompeuses de ce sommet.

Pour des contre-pouvoirs

Contre le rouleau compresseur des tenants des Contrats à Impact Social (CIS), se trouve notamment le Collectif des Associations Citoyennes (CAC). Celui-ci a cherché, dès 2016, à alerter sur cette nouvelle étape de l’entrée des investisseurs dans le secteur social et médico-social. Actuellement, le CAC s’est doté d’un Observatoire Citoyen de la Marchandisation des Associations (OCMA) face aux Investissements à Impact, dont il dénonce la réalité des bénéfices pour les personnes suivies, le bénéfice des investisseurs étant hélas lui bien trop réel.

L’Observatoire a publié un premier rapport de 80 pages en 2023 sur les effets nocifs des CIS et s’apprête en 2024 à en publier un deuxième sur les alternatives possibles au financement libéral du secteur social. Ces rapports sont complétés de la part de l’OCMA par la parution d’une lettre mensuelle intitulée « Le Klaxon ! ». Dans son numéro 24, d’avril 2024, était paru un premier témoignage sur le deuxième sommet de la Mesure d’Impact.

L’une des questions que se pose actuellement l’OCMA serait de créer un contre-sommet de la Mesure d’Impact pour contrer celui officiel qui lui est favorable. Toute proportion gardée bien sûr, il s’agirait de faire un peu comme le Forum Social Mondial de Porto Allègre, qui réunit des organisations et des militants progressistes du monde entier, et qui sert à contrer le Forum Économique Mondial de Davos qui réunit, lui, des PDG et des chefs d’État.

Y a plus qu’à !

Lien : observatoire.associations-citoyennes.net

 


Cet article a été rédigé conjointement par

Didier Dubasque et Eric Denoyelle


Note : vous relirez avec intérêt cette tribune ancienne publiée en 2016, mais très utile pour comprendre les évolutions actuelles qui font suite aux « Social Impact Bonds » dénoncés à l’époque. Intitulée « Quand le social finance les banques et les multinationales » elle a été signée par Jean Claude Boual (Président du Collectif des associations citoyennes), Michel Chauvière (Directeur de recherche émérite au CNRS), Gabrielle Garrigue (Avenir Educs), Eric Denoyelle (Collectif pour une éthique en travail social) et L’appel des Appels.  Cette tribune nous permet de comprendre comment aujourd’hui l’injonction à un parcours d’insertion peut se transformer en marché lucratif pour de multiples opérateurs, tout en constituant un débouché possible de la réforme de France Travail, (en y ajoutant la dématérialisation).

lire :

 

Revoir le colloque :


Photo : capture d’écran de Gabriel Attal lors de son intervention au sommet de la mesure d’impact 2024

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