AI et travail social : Entre promesses technologiques et exigences éthiques

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IJoSWVaELe dernier numéro de l’International Journal of Social Work Values and Ethics est consacré à l’intelligence artificielle et à l’éthique. Il pose de sérieuses questions qui correspondent à nos préoccupations actuelles. Cette revue académique anglo-saxonne, dont j’ai pris connaissance grâce à un post de Céline Lembert sur LinkedIn (merci Céline), nous apporte un éclairage intéressant sur les questions nouvelles auxquelles sont confrontées nos professions.

La revue a été fondée en 2004 aux États-Unis et demeure animée principalement par des universitaires nord-américains. Elle s’est progressivement internationalisée. Aujourd’hui, son comité éditorial et ses instances de pilotage accueillent des membres d’une quinzaine de pays — États-Unis, Royaume-Uni, Italie, France, Allemagne, Argentine, Suisse, Irlande, etc., ce qui reflète une perspective plurinationale dans la gouvernance scientifique. Elle est actuellement éditée par la Fédération Internationale du Travail Social. Bref c’est une revue de référence pour nos professions. Alors que trouve-t-on dans ce numéro consacré à l’éthique et les usages de l’IA ?

L’IA : entre promesse et prudence

Les éditoriaux de Robert McKinney et Barbara Hiltz s’inscrivent dans une approche nuancée de l’intelligence artificielle. Loin de diaboliser cette technologie, ils plaident pour un engagement éthique plutôt qu’un évitement. Cette position me semble particulièrement pertinente à une époque où l’IA tente de s’immiscer dans de nombreux aspects de notre pratique professionnelle.

Robert McKinney partage un dialogue avec un usager de services sociaux qui voit dans l’IA un outil d’amélioration des compétences de communication. Ce point de vue de la personne accompagnée conduit à réfléchir : ne devrions-nous pas davantage inclure les personnes que nous accompagnons dans nos réflexions sur nos usages actuels et à venir  de l’IA ? Partager nos questionnements avec les usagers des services sociaux est toujours utile car au final ils ont une vision décentrée et souvent assez juste.

Barbara Hiltz, quant à elle, nous met en garde contre le risque de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Rejeter la technologie est pour elle une erreur. Son argument principal porte sur le fait qu’éviter l’IA pourrait avoir un coût éthique aussi important que son utilisation irréfléchie. Cela peut nous interpeller. Je partage son inquiétude : en nous détournant de ces outils, ne risquons-nous pas de perdre notre capacité d’influence sur leur développement ?

Les défis éthiques concrets

L’article d’Allan Barsky sur le biais d’ancrage dans l’utilisation de l’IA en recherche sociale soulève de sérieuses questions méthodologiques. Sa mise en garde contre la tendance à accorder trop de crédit aux premières informations fournies par l’IA est particulièrement bienvenue. Je pense à une étude dont je n’ai pas eu le temps de vous parler. Elle a été publiée par le média ITmedia, au Japon.

Celle-ci rapporte une critique sévère des utilisations de l’IA par des travailleurs sociaux qui interviennent en protection de l’enfance : « L’interaction entre les systèmes d’IA et les utilisateurs peut engendrer une relation de dépendance, parfois qualifiée de “sacralisation”, où les utilisateurs acceptent sans critique les réponses fournies par l’IA. En d’autres termes, l’IA a pu être perçue comme une autorité supérieure, plus fiable que le jugement humain, inhibant la vigilance des professionnels ». Cet usage a provoqué un scandale au Japon qui déclare désormais renoncer à utiliser cette technologie dans le champ de la protection de l’enfance.

Cette question du biais de soumission à l’IA conduit à une réflexion plus large : comment maintenir notre capacité de pensée critique face à des outils qui nous donnent l’impression d’être omniscients ? L’approche d’Allan Barsky, qui consiste à traiter l’IA comme un assistant recherche talentueux mais sujet à l’erreur, me paraît plutôt sage et pragmatique.

Dans un autre article de la revue l’auteur nous parle des conflits familiaux autour des soins visant à affirmer le genre chez les jeunes transgenres. Ce qui me frappe, c’est sa capacité à maintenir un équilibre entre respect de l’autodétermination du jeune, soutien aux parents en difficulté, et préservation des liens familiaux. Cette approche « multidirectionnelle » de l’empathie, comme il l’appelle, me semble être au cœur de ce qui fait l’essence du travail social : accompagner sans juger, éclairer sans imposer.

La question de la vie privée professionnelle

Vient ensuite une étude de Jay et Orli Sweifach sur les comportements privés des travailleurs sociaux. Les principales questions de recherche ont invité les répondants à réfléchir à savoir si les comportements dans la vie privée changent à la suite de la formation en travail social ; Puis jusqu’à quel point on s’attend à ce que les travailleurs sociaux maintiennent des normes morales élevées dans leur vie privée . Leurs résultats, montrent que 62,5% des enseignants d’écoles de travail social interrogés pensent que les travailleurs sociaux devraient être tenus à des standards moraux plus élevés que ce qu’ils pensent qu’ils ont.

Personnellement, je pense qu’il ne faut pas confondre le maintien d’une cohérence éthique personnelle et l’analyse – voire la surveillance – de notre vie privée. L’approche qu’ils suggèrent – intégrer cette réflexion dans la formation plutôt que dans la surveillance externe avec des outils adaptés – me paraît plus respectueuse de nos droits individuels. Et entre nous, j’ai bien connu des travailleurs sociaux remarquables dans leurs pratiques professionnelles au travail qui étaient complètement à côté de la plaque dans leur vie privée. C’est juste un constat. Mais il m’a particulièrement marqué.

Les limites des cadres éthiques traditionnels

Enfin un article de Daniel J. Dunleavy sur les limites de la « morale commune » comme guide pour la pratique permet de réfléchir sur nos outils conceptuels. Sa critique du modèle de Bernard Gert est intéressante : pour ce philosophe, il nous faut respecter un cadre éthique qui propose dix règles morales universelles (ne pas tuer, ne pas causer de douleur, ne pas priver de liberté, etc.). Elles sont censées pouvoir s’appliquer à toutes les situations. Ce modèle vise à offrir un guide universel pour la prise de décision éthique, en supposant qu’il existe des principes moraux valables en toutes circonstances.

Daniel J. Dunleavy, analyse ce modèle dans le contexte du travail social. Il souligne que, même si l’idée d’un consensus moral universel paraît séduisante pour orienter les professionnels, elle s’avère en réalité trop abstraite et rigide pour les situations complexes que nous rencontrons dans le quotidien du travail social. Les contextes d’intervention, les dilemmes et les besoins sont d’une telle diversité que s’en remettre à des règles générales peut conduire à des impasses ou à des injustices.

L’auteur prend pour exemple la situation dans laquelle se trouve une travailleuse sociale.  Elle doit choisir entre tromper une famille pour garantir l’adoption d’un enfant malade (ce qui viole la règle “ne pas tromper”) ou, en ne le faisant pas, priver l’enfant de soins et de stabilité. Les règles universelles ne permettent pas de trancher efficacement ce type de dilemme, car elles sous-estiment la complexité des conséquences et des contextes.

La critique de Daniel J. Dunleavy porte donc sur le manque de flexibilité du modèle de Gert : vouloir appliquer des principes “universels” ignore la réalité de situations très spécifiques et uniques auxquelles les travailleurs sociaux sont confrontés.  L’éthique en travail social doit aussi pouvoir s’adapter à la singularité des situations, quitte à se fonder davantage sur leur analyse  et sur la prise en compte des intérêts individuels et collectifs en tension.

Son plaidoyer pour cette approche correspond mieux à nos pratiques en France. Chaque situation est unique, et nos outils éthiques doivent être suffisamment flexibles pour s’adapter à cette complexité. C’est de la réflexion partagée que nait la réponse la plus éthiquement acceptable. L’IA en nous proposant des réponses n’agit pas du tout de cette façon.

Quelques réflexions personnelles pour conclure

Ce numéro de l’International Journal of Social Work Values and Ethicsme confirme que nous vivons une période charnière. L’intelligence artificielle n’est plus une projection futuriste, mais une réalité qui transforme déjà nos pratiques. Je pense qu’il est essentiel de nous emparer de ces questions plutôt que de les subir.

Ce qui me rassure dans ces articles, c’est qu’ils ne tombent ni dans la technophilie aveugle ni dans la technophobie stérile. Ils nous invitent à une réflexion nuancée, ancrée dans nos valeurs professionnelles fondamentales. L’humain reste au centre, la technologie n’est qu’un outil – certes puissant – mais qui doit servir nos objectifs d’émancipation et de justice sociale.

Je retiens particulièrement l’idée que nous avons une responsabilité collective de former les futurs professionnels à ces enjeux. Comment peut-on préparer la nouvelle génération de travailleurs sociaux à naviguer dans un monde où l’IA sera omniprésente, tout en préservant ce qui fait l’essence de notre profession : la relation humaine, l’empathie, la capacité à voir la personne derrière le « cas » ?

Cette revue nous encourage collectivement à poursuivre notre réflexion sur ces questions. Elle me rappelle aussi que l’éthique professionnelle n’est pas un ensemble de règles figées, mais un processus dynamique qui doit évoluer avec notre société et nos pratiques.

 

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Note : cet article est basé sur mon analyse du Volume 22, Numéro 2 (2025) de l’International Journal of Social Work Values and Ethics, une publication de l’International Federation of Social Workers. Pour pouvoir le rédiger, j’ai demandé à une IA de me traduire ces articles ce dont j’aurais été incapable de faire seul. Il se peut qu’il y ait des erreurs ou du moins une mauvaise interprétation de certaines expressions.

 

Références citées :
McKinney, R. (2025). Editorial: Artificial Intelligence, Continued10-022-100-IJSWVE-2025
Hiltz, B. (2025). Editorial: Embracing AI in Social Work: Why Ethical Concerns Should Drive Integration, not Avoidance
Barsky, A. (2025). Mitigating Anchoring Bias When Using AI in Social Work Research: Responsible Conduct of AI-Assisted Research
Barsky, A. (2025). Parent-Youth Conflicts about Gender-Affirming Care: Ethical Challenges and Options
Sweifach, J. & Sweifach, O. (2025). Are We Ever Completely Off Duty? Faculty Perspectives on the Private-Life Rights and Behaviors of Social Workers
Dunleavy, D.J. (2025). The Limitations of Common Morality as a Guide for Social Work Practice


Photo en une : Freepik

 

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Une réponse

  1. De rien
    Cette revue est vraiment très intéressante et mériterait une plus grande visibilité en France.

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