Fragilité et vulnérabilité à l’épreuve des canicules et des incendies : quel cap pour le travail social ?

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pompier épuisé

Les concepts ne suffisent plus quand la chaleur devient une violence et que le feu tranforment nos paysages en détruisent les forêts et les maisons. Fragilité, vulnérabilité, protection, autonomie : les mots que nous utilisons en travail social se retrouvent soudain confrontés à des corps qui souffrent, à des territoires qui brûlent mais aussi à des services qui vacillent. Il ne s’agit plus de théorie. Il s’agit de vies humaines, de décisions prises dans l’urgence, de responsabilités qu’il nous faut assumer sans renoncer à l’éthique du prendre soin.

La fragilité : une condition humaine, pas une étiquette administrative

Il nous faut considérer la fragilité comme une réalité fondamentale de la condition humaine, et non comme une catégorie réservée aux « publics à risque ». La fragilité est d’abord ce qui nous relie les uns aux autres, ce qui fait que nul ne peut prétendre être définitivement à l’abri des coups du sort, des « accidents de la vie ». Elle n’est pas un défaut, mais une manière d’habiter le monde.

Dans le travail social, nous parlons de « personnes fragiles » pour désigner des personnes âgées, handicapées, malades, isolées, mais aussi des personnes en grande précarité ou en rupture de liens. Cette fragilité devient souvent le prétexte pour intervenir, parfois sans l’accord explicite de la personne concernée, au nom de sa « protection ». C’est là que les questions éthiques surgissent.

Les canicules récentes le confirment : ce sont les personnes âgées, les personnes mal logées, celles qui vivent à la rue, les travailleurs exposés à l’extérieur, les habitants des quartiers denses sans ombre ni fraîcheur qui ont payé le prix le plus lourd. Santé publique France montre que l’été 2022 a été marqué par une surmortalité importante, particulièrement chez les plus de 75 ans, et un recours massif aux soins pour des pathologies liées à la chaleur. Il va en être de même et peut-être pire en pour cet été 2026. La chaleur, dans ces conditions, n’est plus seulement un phénomène météorologique : elle devient une expérience de fragilisation accrue, une mise en danger des corps déjà éprouvés.

Vulnérabilité : un concept opérationnel, mais pas neutre

Homme age accable Depositphotos 161453150 SLa vulnérabilité, elle, a pris une place centrale dans le langage des politiques sociales. Les synonymes mobilisés sont la fragilité, la précarité, l’incertitude. Brigitte Bouquet, dans ses travaux pour le Haut Conseil du travail social, rappelle que la vulnérabilité est devenue omniprésente dans le débat public depuis une vingtaine d’années, au point de désigner les publics cibles de l’action sanitaire et sociale. Oui mais voilà, quand une société accepte la précarité comme état de fait, voire la recherche pour catégoriser les personnes, elle fabrique des individus « marqués du sceau de l’incertitude », qui peuvent basculer dans l’« inexistence sociale ».

Les crises climatiques  (canicules, incendies, sécheresses) viennent percuter cette construction. Elles ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les données de Santé publique France sur la chaleur et ses impacts identifient clairement des populations dites « vulnérables » : personnes âgées, nourrissons, femmes enceintes, personnes avec pathologies chroniques, personnes sans abri, habitants de logements mal isolés ou de milieux urbains denses. On y retrouve ce que j’ai appelé « la vulnérabilité en partage », mais dans une version socialement très inégalitaire : nous sommes tous exposés, mais certains le sont davantage parce quelles ne disposent pas de protections suffisante et que la puissance publique n’intervient pas.

N’oublions pas non plus que notre vulnérabilité dans des crises telles que celles que nous subissons aujourd’hui est à la fois potentielle et structurelle : Potentielle avec une certitude que cela va se renouveler. Structurelle : parce que nous n’y sommes pas préparés. Nous sommes dans un risque accru de subir un dommage, mais ce risque dépend étroitement des niveaux de protection, des ressources disponibles, des réseaux de solidarité

Quand les crises climatiques révèlent la vulnérabilité des institutions

Les canicules et les incendies ne mettent pas seulement en lumière la fragilité des personnes : ils révèlent aussi la vulnérabilité des services qui interviennent auprès de la population. L’IGAS dans un rapport intitulé « Les enjeux sociaux du changement climatique », rappelle  que les salariés et bénévoles sont eux-mêmes  éprouvés par les conditions climatiques, la réduction des effectifs et l’impossibilité d’apporter une réponse satisfaisante à toutes les situations. Comme pour les sapeurs-pompiers, les équipes sont épuisées et les demandes d’intervention sont saturées. Les dispositifs censés protéger peinent à suivre.

Cette vulnérabilité institutionnelle est rarement nommée. On parle de « tension dans les services », de « surcharge », de « difficultés organisationnelles », mais on hésite à reconnaître que nos propres structures peuvent devenir, elles aussi, fragiles au point d’être incapables d’assurer pleinement leur mission.

J’avais été interpelé par un collègue m’informant que son service réfléchissait à l’idée du « travail en mode dégradé ». C’est en quelque sorte ce qui se passe lorsque des personnes restent sans visite à domicile, lorsque des plans « alerte canicule » reposent sur des listes incomplètes, lorsque des évacuations en cas d’incendie sont organisées sans que les plus isolés soient repérés au préalable. Que faire alors si ce n’est agir dans la précipitation ?

Un rapport de la Cour des comptes sur la protection de la santé des personnes vulnérables est assez explicite. Face aux vagues de chaleur, il est rappelé que, malgré les dispositifs mis en place depuis 2003, les canicules continuent de provoquer des milliers de décès en excès et des surcharges importantes dans les services d’urgence . Autrement dit, la vulnérabilité ne concerne pas seulement les individus, mais aussi les dispositifs censés les protéger. En travail social, nous ne pouvons pas faire comme si cette dimension n’existait pas.

Ce que les crises nous obligent à revisiter

Les événements récents nous obligent à revisiter nos concepts en profondeur.

La fragilité, si on la réduit à une caractéristique individuelle, risque de justifier des pratiques paternalistes : « parce que vous êtes fragile, nous allons décider pour vous ». La vulnérabilité, si elle devient uniquement une catégorie technique, risque de se transformer en outil de tri : « vous êtes vulnérable, vous entrez dans le dispositif ; vous ne l’êtes pas, vous en sortez ». Dans les deux cas, nous perdons de vue ce qui fait le cœur de l’action sociale : une rencontre, une relation, une prise en compte de la parole et du point de vue de la personne concernée.

Prenons pour exemple la situation de Madame X., cette personne âgée dont l’autonomie diminue. La famille et les services sociaux estiment qu’un placement en Ehpad est « la meilleure solution ». Au nom de sa fragilité et de sa vulnérabilité, on va la convaincre, parfois insister, en mettant en avant les avantages de l’établissement, en minimisant les inconvénients, en invoquant les principes de réalité, de responsabilité et de précaution. Le consentement éclairé semble respecté parce qu’on lui a expliqué les choses. Mais a-t-elle vraiment choisi ? A-t-on pris le temps de comprendre ce qu’elle souhaitait profondément ? A-t-on accepté de se mettre à sa place, de mesurer ce que cela représente pour elle de quitter son domicile, ses repères, son monde ?

femme accablee stresseeLes crises climatiques produisent des situations analogues, mais en accéléré. Lors d’incendies, des évacuations de masse se mettent en place. Des gymnases, des parcs des expositions se remplissent. Le récent récit d’Adrien Guionie, assistant de service social bénévole qui est intervenu à l’arrivée de milliers de personnes déplacées, montre combien ces moments sont traversés de tensions entre sécurité et liberté, entre urgence et écoute, entre gestion collective et singularité de chaque histoire. On évacue parce qu’il le faut, parce que le danger est réel. Mais comment préserver, dans ce mouvement, la dignité, l’autonomie et la parole des personnes ?

Le care comme boussole dans un monde qui chauffe

Pour ne pas perdre le nord, il nous faut revenir à ce qui fonde le travail social : une éthique du care, du prendre soin. Le care, comme l’a formulé Joan Tronto, désigne « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Ce monde, ce sont nos corps, nos relations, nos environnements, tous reliés dans un réseau complexe en soutien à la vie.

Le care engage à la fois le soin, le souci, la proximité, le fait de se sentir concerné. Il renvoie à des valeurs morales comme l’attention à autrui, la sollicitude, le prendre soin. Dans le contexte des canicules et des incendies, le care n’est pas un supplément d’âme. Il est ce qui permet de ne pas réduire les personnes à des « éléments de gestion de crise ». Il nous rappelle que derrière chaque nom sur un registre, il y a une histoire, des liens, des peurs, des souhaits.

couv amour et fragilite1Mais le care n’est pas exempt de risques.  philosophe Gaëlle Fiasse dans son ouvrage intitulé « amour et fragilité » souligne que des intentions qui paraissent bonnes peuvent avoir des conséquences désastreuses. Elles peuvent même cacher des intérêts peu avouables. On peut « prendre soin » en contrôlant, en enfermant, en imposant, tout en se persuadant qu’on agit « pour le bien » de la personne. C’est pourquoi l’éthique du care doit être pensée avec lucidité, en intégrant les rapports de pouvoir, les contraintes institutionnelles et les enjeux politiques.

Le consentement éclairé mis à l’épreuve de l’urgence

Nous avons beaucoup travaillé avec François Roche sur le consentement éclairé au sein de la commission éthique du Conseil supérieur du travail social, Deux principes nous avaient guidés, inspirés de la philosophie kantienne : ne jamais traiter l’humain simplement comme un moyen, et reconnaître que ce qui a une dignité n’a pas de prix ni d’équivalent.

Transposé au travail social, cela signifie que le consentement éclairé ne peut se réduire à une signature ou à un « oui » obtenu au terme d’un entretien. Pour qu’il soit réel, il doit se fonder sur les valeurs, la culture, les croyances, les priorités de la personne concernée, en fonction de sa lucidité, de ses capacités, de sa manière de se projeter. Il suppose du temps, des échanges répétés, une communication adaptée, une véritable compréhension réciproque.

Les crises climatiques viennent percuter cette exigence. Quand la température dépasse les seuils d’alerte, quand les flammes approchent, quand les services sont saturés, il devient tentant de réduire le consentement à une formalité : « il faut agir vite ». Pourtant, c’est précisément dans ces moments-là que le risque de dérive est maximal. Décider à la place de l’autre, au nom de sa fragilité, peut devenir une habitude. Se convaincre que « c’est pour son bien » peut servir à masquer notre propre peur, notre besoin d’être rassurés. Il est nécessaire que le risque soit très clairement identifié avec un enjeu vital.

Je reste convaincu que la personne est la mieux placée pour savoir ce qui est bon pour elle. Certes, elle peut se tromper, se mentir, se couper du réel. Mais qui sommes-nous pour prétendre, systématiquement, savoir mieux qu’elle ce qui doit advenir de sa vie ? En contexte de crise, cette question est encore plus délicate. Elle ne trouve pas de réponse simple. Elle nous oblige à un positionnement humble, à une prudence avisée, à un travail constant de décentrage.

Se décentrer : passer du face-à-face au côte-à-côte

Groupe entraide Depositphotos 294239648 S« Acceptons de nous mettre à la place de la personne en face de nous. Faisons ce pas de côté pour nous positionner en côte à côte. » Cette invitation prend une dimension particulière lorsque la chaleur, la sécheresse, l’inondation ou le feu fait irruption dans nos vies. Se décentrer, ce n’est pas renoncer à agir. C’est accepter de mesurer, pour soi-même, ce qu’on propose aux autres : « Accepterais-je vraiment ce que je propose à la personne si je devais le vivre, au quotidien, avec tous les impacts que cela suppose ? »

Dans les épisodes de canicule, les travailleurs sociaux et les professionnels du soin sont souvent pris dans des injonctions contradictoires : protéger, prévenir, alerter, mais aussi respecter la liberté de chacun, faire avec des moyens limités, tenir compte de leur propre fatigue. Ils sont en première ligne, parfois sans reconnaissance, souvent sans soutien suffisant. Pourtant, ce sont leurs pratiques concrètes, leur capacité à articuler écoute et action, qui font la différence entre un dispositif qui reste une liste inerte et un réseau vivant de protection.

Quelles pistes d’action pour le travail social face à ces crises ?

À partir de ces constats, plusieurs pistes se dessinent, toujours en fidélité aux sources disponibles et à l’éthique que nous partageons. D’abord, il nous faut reconnaître la fragilité comme une condition humaine partagée. Cela signifie ne plus penser les professionnels comme des « autonomes » venant au secours de « vulnérables », mais comme des personnes elles-mêmes vulnérables, engagées dans une relation où chacun peut apporter quelque chose à l’autre. Cette reconnaissance facilite un regard d’égal à égal, sans condescendance ni pitié.

Ensuite, il est nécessaire de considérer la vulnérabilité comme un processus, et non comme un état figé. Les personnes peuvent devenir vulnérables en raison de circonstances adverses ( canicule, incendie, perte de ses biens, de ses revenus, rupture de liens…)  mais elles peuvent aussi se rétablir, évoluer, retrouver des ressources. Les dispositifs doivent intégrer cette dimension dynamique : accompagner les fragilités sans enfermer les personnes dans des catégories définitives.

Il s’agit également de penser les crises climatiques comme des révélateurs des injustices sociales. Les rapports institutionnels sur la chaleur et la santé montrent clairement que les impacts sont plus lourds pour les personnes déjà en situation de précarité, de mal-logement, d’isolement. Le travail social ne peut se contenter de « gérer » les conséquences. Il doit contribuer à questionner les causes : politiques du logement, aménagement urbain, accès à l’eau, organisation des services.

Enfin, il nous faut maintenir le consentement éclairé comme principe cardinal, y compris dans l’urgence. Cela implique, concrètement, de donner aux personnes des informations complètes, y compris sur les inconvénients des solutions proposées ; il nous faut savoir prendre en compte les références culturelles, les croyances, les priorités de la personne, et pas seulement des « données objectives » ; enfin il nous faut et ce n’est pas facile, accepter que certaines personnes refusent des dispositifs, même lorsqu’ils nous paraissent protecteurs, et réfléchir avec elles aux alternatives possibles.

Pour une éthique de la « prudence avisée » dans les temps qui viennent

Les canicules et les incendies que nous subissons tous ne sont sans doute pas les derniers. Tout indique que ces phénomènes vont se répéter, peut-être s’intensifier. Nous ne pouvons pas nous contenter d’ajouter des protocoles. Il nous faut travailler, collectivement, une éthique de la prudence avisée : ni paralysie, ni précipitation, mais un art de décider en situation, avec les personnes concernées, en assumant les tensions entre protection et autonomie.

Les travailleurs sociaux, dans ce paysage, ont une responsabilité particulière. Ils se situent au point de rencontre entre les politiques publiques, les institutions et les vies concrètes. Ils voient ce que les chiffres ne disent pas. Ils entendent ce que les rapports ne captent pas. Ils peuvent porter une parole, une réflexion, un appel à ne pas sacrifier la dignité de quelques-uns au confort de tous.

Il n’y a pas de réponse toute faite à la question : « Qui sommes-nous pour décider à la place de l’autre ? » Cette interrogation, il nous faut la garder comme une boussole. Elle nous rappelle que chaque fois que nous invoquons la fragilité ou la vulnérabilité pour justifier une action, nous devons prendre le temps de nous décentrer, de nous mettre en côte-à-côte, d’écouter ce que la personne vit, espère, redoute.

C’est peut-être là, dans cette pratique patiente de l’écoute, de la prudence, de la présence, que se joue notre capacité à traverser les crises. Sans renoncer à ce qui fait le sens profond du travail social : aider celles et ceux dont la fragilité les dépossède de leur propre vie à reprendre, autant que possible, une part de pouvoir sur leur histoire.

 


Photos : Depositphotos

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