Intelligences du social en action : faire vivre la pensée critique de Michel Chauvière

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Comment faire vivre une pensée critique après la disparition de celui qui l’a portée ? La réponse à cette question passe sans aucun doute par le devoir de mémoire et celui de la transmission. C’est dans cette logique qu’un collectif national de chercheurs, formateurs, professionnels, acteurs associatifs et citoyens a décidé d’organiser un colloque national en hommage à Michel Chauvière disparu en décembre 2025.

Michel Chauvière, rappelons-le, a consacré l’essentiel de ses recherches aux transformations de l’État social, au travail social et aux institutions. C’est l’occasion de revenir sur ce travail constant d’analyse et de compréhension sur ce qu’est devenu le travail social au cours des dernières décennies.

Rendez-vous vous est donné le mercredi 25 novembre prochain pour une journée d’hommage scientifique et politique qui se tiendra au Cédias–Musée social, 5 rue Las Cases, à Paris. Intitulée « Intelligences du social en action ! », elle vise à « faire vivre une pensée critique du social ». Les étudiants, les travailleurs sociaux et les formateurs sont invités à y participer. L’inscription (avant le 20 novembre) est gratuite.  Les informations pratiques et le programme sont disponibles sur la page de l’évènement du site de l’ACOFIS, L’association des chercheurs des organismes de la formation et de l’intervention sociale.

Les organisateurs de cette journée ont une réelle ambition. Qui sont-ils ? Ils et elles s’appellent Jean-Sébastien Alix, Manuel Boucher, Jean-Yves Dartiguenave, Richard Gaillard, Gabrielle Garrigue, Josette Pihuit, Michael Pouteyo, et Martine Trapon. Toutes et tous souhaitent explorer les prolongements actuels de la pensée de Michel Chauvière. Ils souhaitent aussi favoriser les échanges entre chercheurs, étudiants, professionnels, militants associatifs et citoyens.  C’est pourquoi cet hommage se prolongera durant une année entière à travers de multiples initiatives portées nationalement ou dans les régions.

Le lieu du colloque compte aussi. Le Musée social est un lieu emblématique. Il est associé à l’histoire de la réflexion réformatrice sur la question sociale en France. Finalement cette journée s’inscrit dans une longue tradition de débats sur le rôle des institutions et les réponses collectives aux inégalités.

La matinée s’ouvrira par un hommage du Centre d’Études et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques (CERSA/CNRS). Là même où Michel Chauvière a travaillé pendant l’essentiel de sa carrière. Son directeur, Yves Surel, ainsi que Michel Borgetto et Jacques Chevallier, professeurs émérites, prendront eux aussi la parole.

D’autres interventions parleront du « carré des intelligences » et de la place de l’histoire dans le travail vu par Michel Chauvière. Manuel Boucher abordera les contradictions d’un travail social qui peut devenir un instrument de contrôle ; Youcef Boudjémaï, délégué régional du CNAHES Hauts-de-France, proposera une lecture de son œuvre à travers les droits sociaux et les droits des usagers.

Le « carré des intelligences » : relier les dimensions du social

Le « carré des intelligences » est l’un des concepts de la pensée de Michel Chauvière. Pour lui ce carré articule quatre dimensions du « social réalisé » : le droit, les institutions, les théories et les savoirs de métiers.

Cette approche invite à ne pas réduire le travail social à une suite d’actes ou à une méthode d’intervention. Le sociologue préférait parler d’un « travail DU social » : une activité qui se construit au croisement des droits, des institutions, des savoirs et des pratiques professionnelles.

Lintelligence sociale en dangerDans « L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions », paru en 2012, Michel Chauvière a développé cette idée d’un héritage à préserver et à continuer de travailler. Le « danger » cité par Michel Chauvière désigne la dislocation de ces dimensions au nom du pragmatisme, de l’individualisation ou de la performance. Il nous mettait en garde contre des discours sur la qualité, le libre choix ou le droit opposable qui, selon lui, pouvaient masquer un affaiblissement des pratiques de terrain et de la culture politique du secteur social.

Résister à la logique de gestion comme seule boussole

Trop de gestion tue le socialCette critique rejoint celle de la « chalandisation » du social, développée dans « Trop de gestion tue le social« , paru en 2007. Le terme désigne l’introduction de logiques marchandes et technico-gestionnaires dans un champ qui ne peut être traité comme un marché. Dans un article publié en 2015, il expliquait que « les gestionnaires ont pris le pouvoir sur le secteur social, désormais considéré comme une activité économique ordinaire, nécessairement ouverte au marché. »

Mais sa critique ne s’arrêtait pas au constat. Le sous-titre de son livre, Chemins de résistance et propositions, annonçait aussi sa recherche de solutions. Il nous expliquait qu’un autre chemin de modernisation restait possible en avançant de multiples propositions : rendre les droits effectifs, défendre la pensée institutionnelle et le service public, protéger les professions, reconnaître la citoyenneté des usagers, soutenir la recherche et la formation, défendre la clinique et promouvoir une évaluation démocratique.

Défendre les métiers et la clinique

Revenons à ce colloque : L’après-midi, Gabrielle Garrigue, cheffe de service éducatif et formatrice, et Jean-Sébastien Alix, sociologue et directeur des études à l’IUT Carrières Sociales de l’université de Lille, animeront une table ronde intitulée « Démocratiser le social : engagements militants, politiques et citoyens ».

Michel ChauviereMichel Chauvière ne se tenait pas à distance des acteurs du travail social. Il s’était notamment impliqué dans les États généraux du travail social entre 2002 et 2004, puis dans l’Appel des appels à partir de 2008. Dans un entretien 2022, il résumait ainsi son inquiétude face à la situation du secteur : à mon avis, disait-il, « le manque d’attractivité du travail social aujourd’hui n’est qu’un symptôme, voire un syndrome, et c’est là un syndrome inquiétant, je dirais même pathétique. Car c’est toute la situation actuelle, prise dans sa globalité, qui s’est dégradée ». Comment ne pas lui donner raison lorsqu’on constate ce qui se passe actuellement dans notre secteur ?

Cette analyse invite à ne pas isoler l’attractivité des métiers de la question de leur reconnaissance. Pour Michel Chauvière, le travail social devait être reconnu comme une activité à part entière, avec ses savoirs et sa pratique éthique et déontologique. C’est aussi ce qui donne sa portée à la journée du 25 novembre : elle ne se limitera pas à rappeler la pensée du sociologue, mais cherchera à faire circuler les questions qu’elle pose.

La rencontre se terminera par la présentation d’un appel national à initiatives pour 2026-2027, par Manuel Boucher et Jean-Sébastien Alix. L’enjeu est de prolonger les engagements scientifiques et politiques du sociologue, dans un moment où notre secteur est confronté à des difficultés de recrutement et à une pression gestionnaire toujours aussi présente.

Reste à savoir ce que nous ferons de cet héritage. L’appel national à initiatives peut ouvrir un espace pour y répondre, à condition que les professionnels, les chercheurs et formateurs s’en saisissent. C’est dans les échanges et les actions à venir que l’hommage pourra devenir, concrètement, « une intelligence du social en action. »

 


Illustration : première page de la présentation du colloque

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