Il y a des vérités que l’on préfère ne pas regarder en face. Celle-ci en est une. Les professionnels qui accompagnent chaque jour les personnes les plus vulnérables de notre société, les assistant(e)s de service social, les éducateurs spécialisés, les aides à domicile, les travailleurs de rue, les conseillers en insertion et j’en oublie, portent une charge émotionnelle qui n’est presque jamais nommée, encore moins prise en compte. En 2025, alors que le gouvernement a proclamé la santé mentale « Grande Cause nationale », un paradoxe s’impose de façon évidente : ceux qui sont en première ligne pour accompagner les détresses d’autrui restent, eux, largement abandonnés à la leur.
Ce n’est pas une impression. C’est documenté, chiffré, et pourtant toujours insuffisamment entendu.
Un secteur à bout, des chiffres qui ne trompent pas
Commençons par les faits. En 2025, un salarié sur quatre s’est déjà déclaré en mauvaise santé mentale en France. Le taux de burn-out a doublé depuis 2020. Les maladies psychiques reconnues d’origine professionnelle ont bondi de 25% en 2023, avec près de 12.000 accidents du travail liés aux risques psychosociaux. Ces chiffres concernent l’ensemble des secteurs. Mais dans le travail social et le médico-social, ils atteignent des proportions qui devraient provoquer un des réactions.
Le taux de rotation dans les établissements et services médico-sociaux (ESMS) est passé de 19,4% en 2018 à 24,8% en 2022, avant une légère inflexion à 24,4% en 2023. Cette inflexion qui ne change rien à la tendance de fond. Cela signifie qu’un établissement de cent salariés voit partir et remplacer environ vingt-quatre personnes chaque année. Ce turnover permanent n’est pas seulement un problème organisationnel. C’est le symptôme visible d’une forme de souffrance voire de désespérance que les institutions refusent encore de nommer pour ce qu’elle est.
Ce que l’on voit et ce que l’on tait
La relation d’aide est traversée d’affects. Cela, tout le monde le sait ou presque.Vous pouvez vous trouver face à des personnes en colère, d’autres qui s’effondrent, Il y a celles qui pleurent ou celles qui se moquent de vous… Bref vos interlocuteurs vous transmettent une foule d’émotions dont souvent vous vous passeriez bien. Mais ce que l’on oublie trop souvent, c’est que ces émotions ne restent pas sur le seuil de la porte en fin de journée. Elles rentrent avec vous dans le métro, dans la voiture, à la table du dîner. Elles se glissent dans les temps passés en famille ou même lorsqu’on est seul(e)..
Une enquête publiée en février 2025 par l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) donne de cette réalité une mesure saisissante. Menée &uprès de professionnels éducatifs de l’aide sociale à l’enfance, elle révèle que 31% d’entre -eux sont susceptibles de souffrir d’un trouble de stress post-traumatique, 40% d’un trouble anxieux généralisé, et 47% d’un trouble dépressif. Autrement dit, plus d’un professionnel sur deux est concerné par au moins un de ces trois troubles. Ces données ne viennent pas d’un blog militant. Elles sont signées par Maël Virat, chercheur à l’ENPJJ, associé au laboratoire PSITEC de l’université de Lille.
Cette recherche présente précisemment la notion de « détresse morale » : cette souffrance particulière que ressentent les professionnels lorsqu’ils se trouvent face à des obstacles qui les empêchent d’agir selon leurs convictions éthiques. Manque de places d’accueil, décisions administratives contraires à l’intérêt de l’enfant, équipes en sous-effectif permanent et j’en passe… 74% des répondants présentent un score de détresse morale « pénible », 44% une détresse « intense ». C’est assez vertigineux. Et c’est largement méconnu des directions d’établissement.
La coupe qui déborde

Anne-Catherine Coomans, assistante sociale à Forville en Belgique, devenue coach spécialisée dans l’accompagnement des travailleurs sociaux, utilise une métaphore qui parle à tous ceux qui ont exercé ces métiers : « On peut imaginer que chacun a une coupe. Chez les enfants, cette coupe a la taille d’une petite tasse de café. Les adultes ont une coupe plus grande. Le problème, c’est que la majorité des gens ne savent pas quoi faire avec le contenu de cette coupe. Les émotions s’entassent jusqu’à déborder. »
Cette image dit quelque chose d’essentiel. Elle dit que le problème n’est pas dans la sensibilité des professionnels mais dans l’absence de dispositifs permettant de vider régulièrement cette coupe. Or, comme le pointe la recherche de l’ONPE, ce sont précisément les équipes où les émotions sont davantage acceptées, où l’authenticité est possible, qui présentent les moindres niveaux de dissonance émotionnelle et d’épuisement. L’environnement compte tout comme le management.
Mais de nombreux travailleurs sociaux ont intériorisé l’idée inverse. Ils pensent qu’éprouver des émotions n’est pas professionnel. Qu’ils doivent « gérer » seuls. Qu’exposer une fragilité serait une faiblesse rédhibitoire. Cette croyance, renforcée par des modes de gestion qui n’ont plus le temps pour l’humain, les conduit à attendre trop longtemps avant de demander de l’aide. Ils culpabilisent et ne veulent pas « laisser tomber » des personnes encore plus fragiles qu’eux.
Le soutien organisationnel, un facteur de protection souvent absent
Les recherches démontrent que le soutien organisationnel est un facteur de protection direct contre l’épuisement professionnel, et ce même lorsque la charge émotionnelle est élevée. Quand les professionnels estiment que leurs efforts sont valorisés, que leurs difficultés sont reconnues, que quelqu’un dans la hiérarchie s’intéresse réellement à ce qu’ils vivent, ils tiennent mieux. Pas indéfiniment, pas sans limites, mais sans aucune contestation possible : ils tiennent mieux.
L’INSEE l’avait déjà documenté cette réalité : seulement 56% des professionnels de la fonction publique hospitalière déclaraient recevoir l’estime et le respect que mérite leur travail au vu de leurs efforts. Cette absence de reconnaissance, combinée aux exigences émotionnelles croissante a créé un terreau favorable à l’épuisement professionnel . En 2026, ce terreau est devenu un sol profondément dégradé dans un contexte où les budgets des associations sont comprimés, où les postes vacants obligent les présents à absorber le travail des absents,
Parler ne suffit pas : il faut des dispositifs

Le débat sur le soutien émotionnel des travailleurs sociaux n’est pas nouveau. Dès 1908, aux Etats-Unis, le docteur Richard Cabot avait conceptualisé le burn-out en travail social. Ce qui est nouveau, c’est l’accumulation des preuves. Et l’impossibilité croissante de continuer à faire semblant.
La supervision et l’analyse des pratiques professionnelles existent. Elles sont reconnues, certifiées. Elles constituent, selon les instituts de formation du travail social eux-mêmes, « des appuis précieux pour faire face à des situations complexes, et parfois psychiquement éprouvantes ». Mais leur déploiement reste largement insuffisant, inégal selon les structures, soumis aux contraintes budgétaires. Et l’on continue, dans de trop nombreux établissements, à considérer que la supervision est un luxe ou pire, un signe de faiblesse managériale.
Cette logique marche à l’envers. Car c’est précisément lorsque les institutions ne proposent pas ces espaces que les professionnels se retrouvent seuls face à leurs émotions. Parler le soir à ses proches ? C’est injuste pour eux qui n’ont rien demandé et c’est risqué au regard du secret professionnel. Partager avec ses collègues ? C’est possible, mais chacun porte déjà sa propre charge, et la confiance dans un collectif fragilisé n’est jamais acquise. Se payer soi-même une supervision privée en dehors du travail ? Cela reviendrait à faire assumer à un salarié le coût d’une charge générée par ses conditions de travail. C’est complètement anormal et même inacceptable.
Ce que l’on doit exiger maintenant
En proclamant la santé mentale Grande Cause nationale en 2025, le gouvernement avait posé les mots sans en tirer les conséquences concrètes pour le secteur du travail social ou celui de la santé. Si l’on prend au sérieux l’article L4121-1 du Code du travail qui fait obligation aux employeurs de protéger la santé physique et mentale de leurs salariés, alors le soutien émotionnel des professionnels de l’aide n’est pas une option. C’est tout simplement une obligation légale.
Les professionnels, les équipes et leurs représentants peuvent exiger dès maintenant des actes concret. Cela peut se traduire par la mise en place d’espaces de parole institutionnels, intégrés aux temps de travail, sans incidence sur l’évaluation professionnelle avec un tiers externe à l’institution. Cela peut aussi la possibilité de créer des dispositifs de supervision accessibles à tous, financés par les employeurs et pilotés par des intervenants extérieurs qualifiés. Enfin n’oublions pas la formation initiale et continue qui se doit d’intègrer réellement la gestion des émotions comme une compétence professionnelle à part entière. Un encadrement formé, disponible, qui sache reconnaître les signaux d’alerte sans en faire une question de management et de discipline.
Il manque une culture institutionnelle qui cesse de considérer que ressentir des émotions au contact de la souffrance humaine constitue une défaillance. C’est notre humanité. Aucun travailleur social est une machine sans affects. C’est aussi ce qui fait que nous faisons ce travail avec sens. Ce n’est pas une faiblesse à corriger. C’est une ressource à protéger.
Ce n’est pas la fin, c’est le commencement
Le travail social traverse en 2025-2026 une crise profonde. L’épuisement est systémique. La désaffection des formations est documentée. La détresse morale est mesurée. Et pourtant, quelque chose résiste. Les professionnels continuent. Ils trouvent du sens. Ils tiennent. Parfois parce qu’une encadrante a su écouter. Parfois parce qu’une supervision a permis de mettre des mots sur ce qui débordait. Parfois parce qu’un collègue a simplement dit : « moi aussi, j’ai trouvé cette situation difficile. »
Ce sont ces gestes qui font la différence. Ce sont ces espaces qu’il faut construire, institutionnaliser et… financer. Parce que prendre soin de ceux qui prennent soin des autres n’est pas un signe de générosité. C’est une condition de la cohésion sociale. Et ça, il est grand temps que les employeurs, les politiques et les financeurs se le disent clairement.
Ces choses-là sont trop importantes pour que nous continuions à faire comme si elles n’existaient pas.
Sources :
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