Nous n’avons jamais été aussi connectés et pourtant nous n’avons jamais été aussi seuls. C’est le paradoxe qu’explore Laurent François dans un essai qui ne se contente pas de déplorer les dérives de la toile, mais propose des pistes de résistance.
Le WEB est né d’une ambition participative et généreuse au service du bien commun. À ses débuts, ce n’était qu’une vitrine dépourvue de possibilités d’interactions. Une mer d’informations s’ouvrait sur laquelle se mirent à voguer de plus en plus d’internautes. Puis les progrès fulgurants de la technologie informatique permirent aux scientifiques de partager leurs travaux, aux universitaires de créer des boucles de discussion académique, aux passionnés de se connecter entre eux sur des thématiques qui leur tenaient à cœur.
Au cours de la décennie 1994/2005, les sites se démultiplièrent, les blogs proliférèrent et les réseaux sociaux se propagèrent. Les liens qui se tissaient alors agrandissaient l’univers du savoir et encourageait la découverte de l’autre. Le Web 2.0 qui lui succède fit passer la toile de la fonction initiale de gigantesque bibliothèque à une agora mondialisée, théâtre d’une généralisation des échanges. Tout un chacun était en capacité de contribuer, de commenter et diffuser ce qui parvenait à sa connaissance.
La prépondérance croissante de l’algoinfluence changea la donne, appauvrissant la découverte, la conversation et la convivialité. Les réseaux sociaux se sont mis à traquer les comportements, les identités et les émotions de ses utilisateurs pour modéliser leurs centres d’intérêts. Les algorithmes ont été utilisés pour anticiper leurs préférences et façonner leurs interactions. Les communautés d’internautes, autoalimentés dans leurs goûts, leurs opinions et leurs ressentis, se sont enfermées dans un entre soi qui a amplifié la polarisation, des convictions extrêmes et les spéculations de récits alternatifs.
Le rapport de l’utilisateur à la machine s’est totalement inversé. Ce n’est plus l’utilisateur qui cherche un contenu, mais un contenu qui capte son public. Ce n’est plus lui qui utilise internet, mais internet qui le transforme en objet d’expérimentation. Ce n’est plus lui qui explore le réseau, mais le réseau qui se nourrit de ses données personnelles. Ce n’est plus lui qui maîtrise l’outil, mais ce dernier qui le gouverne.
Il n’y a plus tant de navigation qu’une captation qui cherche à instrumentaliser pour mieux vendre. Internet a glissé de la curiosité vers la suggestion. Dorénavant, le contenu précède le lien. Le spectacle devance la relation. Le ressenti surpasse les faits. Les plateformes ne cherchent plus à garder l’attention le plus longtemps possible, mais à happer rapidement sa proie et à la conditionner en profondeur pour mieux le convaincre d’acheter.
Les connexions sociales des utilisateurs se délitent au fur et à mesure que chacun se referme sur des bulles personnalisées. L’univers mental s’en trouve contracté. Face au flux saturé de contenus, la mise en scène de morceaux de vie de plus en plus intimes devient la condition pour se prouver qu’on est vivant. Si 7 % des plus de 65 ans se plaignent de leur solitude, ils sont 40 % chez les moins de 25 ans, génération la plus connectée.
Les usages numériques sont devenus irréversibles. Pour autant, il est possible de résister à leurs dérives, en crackant les algorithmes. Des initiatives émergent un peu partout dans le monde pour réorienter le web vers ses promesses initiales tournées vers de commun et de partage. Il ne s’agit pas de rejeter la technique, mais de replacer les échanges humains au centre. L’auteur en présente de nombreuses illustrations.
Plusieurs constantes les traversent. Remplacer la prescription automatisée par la découverte intuitive ; filtrer les notifications et supprimer las applications inutiles ; renoncer aux flux automatisés ; renouer avec les bienfaits de la lenteur ; se réhabituer à chercher, douter et interroger ; et puis (re)découvrir la vie hors de la toile en prohibant les smartphones dans les rencontres familiales et amicales, en (ré)investissant les cercles de paroles physiques et en (ré)utilisant le téléphone fixe.
- Cracker l’algorithme. Réenchanter les réseaux sociaux, Francois Laurent, Éd. De l’Aube, 2026, 153 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Genview (image créée par IA)


