Une récente tribune de professionnels publiée par Le Figaro alerte sur une « ubérisation de la santé mentale » en cours. Elle se développe en réponse à une demande de soins qui explose. Conséquence : le système traditionnel de prise en charge n’arrive plus à suivre. Les psychologues et psychothérapeutes signataires dénoncent la prolifération de plateformes et de «pseudo ‑ thérapies» en ligne, mal encadrées, qui s’insèrent précisément dans les failles d’un système déjà mis à rude épreuve avec des délais d’attente liés à la pénurie de soignants.
« Fini les années de labeur à la fac, les masters en psychologie, les doctorats en psychiatrie, ou même les stages cliniques sous supervision. Pourquoi s’embarrasser de tout cela quand Chantal, la voisine du 4 étage, peut, entre deux podcasts de développement personnel et un magazine de psychologie grand public, vous proposer un bilan de personnalité à 90 € ? Mieux encore, elle diagnostique votre enfant comme «zèbre» (parce que, soyons honnêtes, c’est tendance) et exige que l’école s’adapte. Bienvenue dans l’ère de l’ubérisation de la psyché ! »
« la santé mentale, c’est comme commander une pizza : rapide, accessible, et surtout, pas besoin de compétences pour la livrer ».
La comparaison est cruelle. La tribune nous montre comment tout ce désordre s’installe avec la complicité de l’Etat qui semble ne pas bien mesurer ce qui se passe.
En arrière‑plan, les données épidémiologiques confirment l’ampleur de la souffrance psychique dans notre pays. Selon le Baromètre 2024 de Santé publique France, près d’un adulte sur six (16%) âgé de 18 à 79 ans a vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois. Les jeunes de 18 à 29 ans sont particulièrement touchés (22%), de même que les femmes (18%, contre 13% des hommes), ce qui montre que la montée des troubles mentaux ne concerne pas indistinctement « tout le monde » mais frappe plus intensément certaines catégories sociales et de genre.
Qui sont les plus exposés aux troubles mentaux ?
Les données de Santé publique France insistent sur le rôle des inégalités sociales dans la vulnérabilité psychique. En 2024, la prévalence des épisodes dépressifs est trois fois plus élevée chez les personnes qui jugent leur situation financière « difficile » (28%) que chez celles qui se disent à l’aise (9%). Il existe une nette corrélation entre difficultés économiques et santé mentale : les personnes au chômage (25%), les inactifs (24%) et les étudiants (22%) déclarent plus d’épisodes dépressifs que les actifs en emploi (15%). Il en est de même pour la vie en famille monoparentale ou le fait de vivre seul. Ces situations accroissent également les risques (21% et 19%).
Les conduites suicidaires suivent la même pente préoccupante. Le bilan 2024 de Santé publique France indique que 5,2% des adultes de 18 à 79 ans rapportent des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Les hospitalisations pour gestes auto‑infligés atteignent 97 302 en 2024, soit un taux standardisé de 142 hospitalisations pour 100 000 habitants, en hausse de 6% par rapport à 2023. Ces chiffres ne disent pas seulement l’intensité de la souffrance, ils interrogent la capacité des politiques publiques à agir sur les déterminants sociaux (précarité, isolement, parcours scolaires et professionnels fragilisés) qui la nourrissent.
Quand la santé mentale devient « grande cause »… et terrain de marché
Face à cette montée des troubles, les pouvoirs publics ont fait de la santé mentale la Grande Cause nationale 2025, en rappelant qu’« une personne sur quatre » sera confrontée à un trouble mental au cours de sa vie. Ce n’est pas une mince affaire ! Le ministère du Travail et des Solidarités souligne également que 23% des Français estiment ne pas bien prendre soin de leur santé psychologique, une proportion qui grimpe à 36% chez les femmes et 38% chez les 18‑24 ans. Derrière ces chiffres, on voit se dessiner une double dynamique : une reconnaissance politique de l’enjeu, mais aussi l’ouverture d’un vaste espace où se déploient de nouveaux acteurs, publics, associatifs et privés.
C’est précisément dans cet espace que se situent les plateformes dénoncées par les professionnels de l’aide et du soin. Face à la pénurie de nouveaux acteurs apparaissent. Ils proposent thérapies brèves, du coaching et des accompagnements psychologiques payants via des applications ou des sites, souvent portés par des intervenants aux statuts hétérogènes. Les auteurs de la tribune alertent sur une logique de « monétisation de la souffrance psychique » : l’accès à un accompagnement rapide, parfois 24 h/24, peut séduire des personnes en détresse, mais au prix d’un brouillage entre accompagnement thérapeutique, consommation de services et promesse de « mieux‑être » standardisé. Bref : les troubles psychiques de la population apparaissent comme un marché porteur.
Des soignants pris en étau entre éthique et contraintes
Les psychologues et psychothérapeutes signataires décrivent des conditions de travail qui se tendent. Cela se traduit par des files d’attente qui s’allongent, des injonctions à produire des résultats mesurables et le recours à des outils numériques standardisés. Tous font part d’une inquiétude partagée : la relation de soin est progressivement soumise à des impératifs de rentabilité et de « flux » qui contredisent le temps long, la confiance et la confidentialité nécessaires à un travail thérapeutique sérieux.
Dans le même esprit, j’ai récemment publié un article qui reprend des témoignages recueillis par la Fédération des acteurs de la solidarité. Car ce que vit le monde du soin en santé mentale est finalement proche de ce qui est subi par les travailleurs sociaux. Autrement dit, les travailleurs sociaux, les psychologues, les psychiatres, les infirmiers et tous les professionnels du soin psychique ne manquent ni de sens ni d’engagement ; ce qui leur pose problème, ce sont des conditions d’exercice qui leur permettent de tenir dans la durée, sans se résigner ni se retirer.
Mais pourquoi parle‑t‑on d’une hausse des troubles mentaux ?
L’augmentation des épisodes dépressifs déclarés, en particulier chez les jeunes adultes, les femmes, les personnes en situation précaire et les étudiants, apparaît de manière répétée dans les baromètres de Santé publique France. Les auteurs du Baromètre 2024 soulignent que cette hausse s’inscrit dans un contexte de crises successives ( sanitaires, économiques et sociales ) qui fragilisent les trajectoires professionnelles et personnelles et alimentent un sentiment d’insécurité sociale, ce concept porté par Robert Castel qui l’a si bien défini. La corrélation forte entre difficultés financières et dépression illustrée par l’écart 28% / 9% en fonction du ressenti économique fait de la question des conditions de vie un point central de la compréhension de cette évolution.
Cette affaire n’est pas nouvelle. Dès 1995 c’est à dire il y a plus de 30 ans, le professeur Lazarus et Hélène Strohl inspectrice à l’IGAS avaient publié un rapport intitulé « une souffrance qu’on ne peut plus cacher ». Il nous était clairement expliqué que « la surconsommation de psychotropes n’est pas, il s’en faut, l’apanage des milieux démunis, elle reste souvent la seule manifestation de cette souffrance existentielle, de cette impossibilité de supporter une vie de chien (page 20 du rapport)
Mais revenons en à aujourd’hui : les enquêtes actuelles mettent en évidence des obstacles majeurs à la consultation : Il y a le coût qu représentent les consultations même si des aides existent, et il y a aussi lapeur de la stigmatisation, et enfin une certaine méconnaissance des ressources disponibles. La tribune du Figaro laisse aussi entendre que les plateformes privées prospèrent sur un terrain où les parcours de soins institutionnels apparaissent trop lents, trop complexes ou insuffisamment accessibles.
Une « ubérisation » qui s’appuie sur la vulnérabilité des patients
Le terme « ubérisation » renvoie ici à plusieurs dimensions évoquées par les auteurs de la tribune : fragmentation des interventions, logique de plateforme intermédiaire avec une mise en concurrence des professionnels. Sans oublier les rémunérations à l’acte. Les signataires dénoncent le fait que des personnes en souffrance psychique deviennent des « clients » captifs d’applications qui promettent des solutions rapides, parfois sous forme d’abonnements, sans garantie de qualification des intervenants ni de continuité dans la prise en charge.
Une enquête de 60 Millions de consommateurs cite plusieurs plateformes françaises de « psy en visio » – Goodpsy, Psy n You, Helpsy – qui se positionnent sur le créneau de la thérapie accessible à distance. Le magazine relève que certaines d’entre elles pratiquent des tarifs très bas, au point d’encourager à parler d’« ubérisation de la thérapie », Psy n You proposant par exemple une offre à 30 € la séance, tarif qualifié de « tarif imposé » par une psychologue qui témoigne anonymement en évoquant des clauses de confidentialité.
Cette même enquête nous parle du cas de BetterHelp qui est souvent cité dans les enquêtes sur l’essor des plateformes de thérapie en ligne. Ce service fonctionne sur un modèle d’abonnement hebdomadaire, avec une promesse d’accès rapide à un « thérapeute » après un simple questionnaire en ligne. L’enquête rappelle que BetterHelp « fonctionne par abonnement hebdomadaire à 59 € » (en février 2026), pour des séances en visio ou par messagerie. Elle décrit la plateforme comme un acteur majeur de la thérapie 100% numérique arrivé récemment sur le marché français.
« Mon soutien psy » : une avancée réelle pour l’accès, surtout pour les publics modestes
Le dispositif « Mon soutien psy », lancé en 2022 et renforcé depuis, permet aujourd’hui à toute personne à partir de 3 ans présentant une souffrance psychique légère à modérée de bénéficier jusqu’à 12 séances par an avec un psychologue de ville, remboursées par l’Assurance maladie. L’entretien d’évaluation est obligatoirement en présentiel, puis jusqu’à 11 séances de suivi peuvent se faire en cabinet ou par visioconsultation, sans avance de frais pour l’usager lorsque le psychologue est conventionné. Sinon il faut régler les séances et attendre d’être remboursé.
Avec ce dispositif l’État a mis en avant plusieurs objectifs : faciliter un accès rapide à un accompagnement psychologique dès les premiers signes de mal‑être et désengorger les Centres Médico Psychologiques (CMP). Il s’agit aussi de limiter les renoncements aux soins pour des raisons financières. « Mon soutien psy » est indéniablement une ouverture : un espace de parole encadré, avec des psychologues diplômés et inscrits dans un dispositif conventionné, sans coût direct ou avec un coût très réduit selon la complémentaire santé.
Des limites pointées par les professionnels : nombre de séances, publics exclus, risque de « sous‑traitance »
Mais ce dispositif est loin de tout régler. Le premier point, très souvent cité, est celui du nombre de séances : même après l’augmentation décidée en 2025 (on est passé de 8 à 12 séances annuelles), Il est souligné que cela reste insuffisant pour des troubles installés ou des situations de vie complexes. Des guides d’information à destination du grand public le reconnaissent : 12 séances peuvent convenir pour un soutien ponctuel ou une problématique ciblée, mais pas pour une psychothérapie de fond ou pour des personnes dont la souffrance s’ancre dans des conditions de vie très dégradées.
Ensuite, les critères d’éligibilité laissent de côté une partie des usagers. Le dispositif s’adresse officiellement aux troubles psychiques légers à modérés. Il oriente les troubles plus sévères vers d’autres types de soins déjà engorgés (psychiatrie, structures spécialisées).
Dans la pratique, un collectif de 173 enseignants‑chercheurs en psychologie clinique, dans une tribune relayée notamment par Egora et publiée dans Le Monde, constate que nombre de patients accueillis dans « Mon soutien psy » présentent en réalité des pathologies lourdes, sans que les moyens de suivi et de coordination soient à la hauteur. Ce collectif va plus loin dans la critique : selon lui, « Mon soutien psy » « ne répond pas à une exigence de qualité des soins mais à une logique de gestion des flux et de réduction des coûts », et tend à organiser un désengagement progressif de l’État de la psychiatrie, en externalisant une partie du soin psychique vers des psychologues libéraux faiblement rémunérés et contraints par un forfait limité de séances. Des questions écrites au Sénat, comme celle de la sénatrice Anne‑Sophie Romagny, pointent aussi les critères d’exclusion (troubles sévères, situations complexes) et le risque de laisser sur le côté des personnes pourtant en très grande difficulté psychique.
Enfin, plusieurs professionnels soulignent que, pour être réellement protecteur, « Mon soutien psy » devrait s’inscrire dans une politique plus globale : renforcement des CMP, articulation avec le travail social, prise en compte des déterminants sociaux de la santé mentale, etc. À défaut, le dispositif peut apparaître comme une réponse minimale, calibrée pour absorber une partie de la demande sans transformer en profondeur les conditions de travail des équipes de psychiatrie, des psychologues hospitaliers et des travailleurs sociaux qui restent au front dans les situations les plus lourdes.
Le rôle irremplaçable des travailleurs sociaux et des soignants
Dans ce paysage chahuté, le rôle des travailleurs sociaux apparaît comme un contrepoint essentiel aux logiques de marché décrites par la tribune. Les professionnels sont capables d’« appréhender une plus grande complexité des situations », de travailler en collectif, de prendre du temps et de s’appuyer sur une réflexion éthique exigeante, à rebours des interventions standardisées proposées à distance par certains dispositifs commerciaux. Les travailleurs sociaux, par la proximité avec les personnes et leur environnement, restent souvent les premiers à repérer des signes de détresse psychique et à orienter vers des dispositifs de santé mentale adaptés.
De la même manière, les équipes de psychiatrie, les psychologues en CMP, les infirmiers, les médecins généralistes ou scolaires tiennent ensemble les fils d’un soutien qui s’inscrit dans la durée. Leur manque de disponibilité par manque de moyens provoquent un transfert de personnes en souffrance vers ces plateformes qui promettent une réponse immédiate sans lien avec l’environnement du patient. De leur côté, les professionnels du service public et du secteur associatif construisent des alliances avec l’entourage, les institutions éducatives, les services sociaux, pour agir sur l’ensemble des facteurs qui participent à la souffrance psychique. C’est cette articulation fine, patiente, souvent invisible, qui est fragilisée lorsqu’on réduit la santé mentale à une prestation individuelle de « bien‑être » vendue en ligne.
Pour un débat public centré sur l’éthique et les conditions de travail
Les données disponibles montrent que la hausse des troubles mentaux n’est pas un phénomène abstrait, mais une réalité vécue par des catégories de population bien identifiées : jeunes adultes, femmes, personnes précaires, chômeurs, étudiants, familles monoparentales. Elles montrent aussi que le système de soins fait face à une demande massive, alors même que les obstacles économiques et organisationnels restent nombreux. Dans ce contexte, la dénonciation de l’« ubérisation » ne peut pas se limiter à un procès des plateformes : elle interroge plus largement la manière dont notre société accepte – ou non – d’investir dans des conditions de travail dignes pour celles et ceux qui accompagnent la souffrance psychique au quotidien.
La tribune du Figaro et les analyses de Santé publique France convergent sur un point : il ne suffit pas de proclamer la santé mentale « Grande Cause nationale » pour que la situation se transforme. Il faut ouvrir un débat sur la reconnaissance statutaire, les effectifs, les rémunérations, le temps consacré aux patients, mais aussi sur la régulation des acteurs privés et la protection des personnes vulnérables dans l’espace numérique. C’est sans doute là que la voix des travailleurs sociaux, des soignants et de leurs usagers peut peser pour réorienter les politiques publiques vers une priorité : la qualité des liens, plutôt que la quantité des actes.
Sources :
- « L’ubérisation de la santé mentale exploite la vulnérabilité des patients » | Le Figaro
- « Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? » | Sociologie du travail (OpenEdition)
- « Une souffrance qu’on ne peut plus cacher. Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale » | La Documentation française
- « Santé mentale et psy en ligne : ce que les plateformes ne vous disent pas » | 60 Millions de consommateurs
- « “Mon soutien psy” ne répond pas à une exigence de qualité des soins, mais à une logique économique » | Le Monde
Photo : Depositphotos


