Ne pas connaitre les travaux de Cristina De Robertis quand on est assistant(e) de service social peut apparaitre comme assez étrange ou bizarre. Qui en effet ne connait pas sa méthodologie d’intervention en travail social ? Mais il est quelque chose que vous ne savez peut-être pas et que j’ai découvert en lisant un article publié par la Revista de Treball Social (Revue du travail social – RTS). Cette revue espagnole a eu la bonne idée d’interviewer Cristina sur son parcours et ses idées. Et là c’est plutôt décapant ! en voici l’essentiel.
Un parcours de migration
Cristina De Robertis est née à Buenos Aires de grands-parents italiens et catalans. Voilà déjà qui n’est pas banal ! À deux ans, la petite Cristina avec ses parents rejoint Boston aux États-Unis, où son père, médecin chercheur, travaille au sein du prestigieux MIT. À cinq ans, nouvelle migration : Montevideo devient le foyer familial, là où elle grandit en jonglant entre deux langues, l’espagnol et l’anglais, dans une école bilingue. Cette enfance nomade, loin d’être un simple détail biographique, annonce déjà la femme qu’elle deviendra : une assistante sociale qui pense l’humain à travers ses capacités d’adaptation, de résilience et de transformation.
À Montevideo, Cristina suit des études de service social avec une spécialisation en travail social de groupe, domaine qui deviendra longtemps sa signature professionnelle. Bourse en poche, elle retourne aux États-Unis pour se perfectionner auprès de figures comme Gisèle Konopka à Minneapolis. Elle découvre les travaux pionniers de Virginia Satir sur la communication familiale à San Francisco, préfigurant l’École de Palo Alto et l’analyse systémique. De retour en Uruguay au milieu des années 1960, elle exerce comme assistante sociale dans un dispensaire de santé mentale à la Caja de Asignaciones Familiares et enseigne déjà le travail social de groupe.
C’est l’époque du mouvement de re-conceptualisation du service social en Amérique latine. C’est en quelque sorte une révolution intellectuelle qui cherche à se dégager de l’influence nord-américaine. Elle vise à construire des concepts adaptés aux réalités du sous-développement. Elle côtoie alors des figures majeures comme Herman Kruse, Natalio Kisnerman, Ricardo Hill et Enrique Di Carlo, qui deviennent ses professeurs et amis. Ce bouillonnement théorique marque profondément sa pensée.
Mais l’histoire bascule à nouveau en 1967 : Cristina arrive en France, terre étrangère où elle ne connaît ni les codes ni la langue. Son diplôme uruguayen n’y est pas reconnu. Qu’importe, elle recommence tout, repasse ses examens, accumule les expériences : protection de l’enfance, psychiatrie, enseignement. Elle devient professeure dans une école de travail social, valide un diplôme supérieur de travail social et une formation de superviseure, puis accède au poste de directrice de l’Institut de Formation en Travail Social de Toulon.
C’est en France qu’elle rencontre Henri Pascal, sociologue et historien du travail social, qui deviendra son époux et son compagnon intellectuel. Ensemble, ils partagent une vie commune et co-signent plusieurs ouvrages.
Des livres fondateurs qui révolutionnent la pratique
C’est en 1981 que paraît son livre le plus célèbre, « Méthodologie d’intervention en travail social ». Ce manuel qui rencontre un grand succès est traduit en espagnol, italien, portugais et polonais. Il sera réédité en 2007 et 2018. Vous le savez, ce livre reste aujourd’hui encore une référence incontournable après plus de trente-cinq ans. Il faut dire qu’il n’est pas un simple recueil de recettes sur les pratiques professionnelle. C’est une révolution conceptuelle qui sera rapidement adoptée. Cristina y rompt avec le modèle médical dominant qui analysait les situations sociales comme des pathologies à soigner.
Elle propose une approche centrée sur les capacités des personnes, nourrie par l’analyse systémique et les sciences sociales. Elle conceptualise le triptyque « savoir, savoir-faire, savoir-être », pierre angulaire de la formation des travailleurs sociaux. Cette pratique articule connaissances pluridisciplinaires, méthodes et techniques, et positionnement éthique. Ce livre tombe à point nommé : en France, les programmes d’études changent et les écoles manquent de textes récents. En Espagne, les écoles universitaires de travail social se structurent et cherchent à affirmer la discipline dans le cadre universitaire. Le succès est immédiat et durable. Cristina confie avec humilité qu’elle n’imaginait pas que ce livre, écrit pour faire la synthèse entre ce qu’on enseigne et ce qu’on sait faire, deviendrait « Le Livre » qui la ferait connaître internationalement.
En 1987, elle publie avec Henri Pascal L’intervention collective en travail social : l’action auprès des groupes et des communautés, traduit en espagnol. Cet ouvrage théorise les méthodes collectives, domaine souvent négligé face à l’intervention individuelle. Puis, insatisfaits de cette première approche trop théorique, ils écrivent en 2008 « Intervention sociale d’intérêt collectif : de la personne au territoire » avec deux collègues de Toulon, Marcelle Orsoni et Micheline Romagnan. Cette fois, la démarche est différente : ils partent de trente situations de pratique réelles pour modéliser les différentes manières d’intervenir collectivement. Ce livre, réédité et mis à jour une troisième fois récemment, défend l’idée que l’Intervention Sociale d’Intérêt Collectif (ISIC) est complémentaire de l’intervention individuelle et essentielle pour tisser le lien social, favoriser le pouvoir d’agir des personnes et travailler l’articulation entre l’individu et la société. Cristina regrette d’ailleurs que ce livre n’ait jamais été traduit en espagnol, malgré son succès en France et au Portugal.
En 2003 paraît « Fundamentos del trabajo social », fruit d’une décennie de collaborations avec l’Université de Valencia, née d’échanges Erasmus dynamiques entre l’école de Toulon et l’école de Valence. Ce recueil d’articles conceptualise l’éthique et la déontologie professionnelle, thèmes qui traversent toute l’œuvre de Cristina. Pour elle, l’éthique du travail social repose sur des valeurs humanistes héritées de Kant : la dignité humaine comme valeur suprême, l’égale dignité de tous, le principe de non-discrimination. Elle insiste sur une conviction fondamentale : toute personne est porteuse de capacités et de potentialités. « Il n’y a pas de travail social sans confiance en l’être humain et en ses capacités d’évolution », affirme-t-elle. Elle cite volontiers Ruth Libermann, première présidente de l’ANAS (l’association nationale des assistantes sociales créée en 1944) : « Les assistantes sociales sont au service des personnes qui les sollicitent et non au service des institutions qui les paient. » Cette phrase, répétée comme un mantra, rappelle où doit se situer la loyauté première du travailleur social.
Un apport théorique majeur : sortir du modèle médical et penser la complexité
L’apport de Cristina au travail social dépasse largement ses publications. Elle a profondément renouvelé la manière de penser la méthodologie d’intervention. Comme elle l’explique dans un article de ce blog, la méthode en service social est le « principe organisateur », la façon de faire depuis la première rencontre jusqu’à la clôture de l’action. Elle distingue sept phases méthodologiques : le repérage de la demande, l’analyse de situation, l’évaluation diagnostique (le diagnostic social), l’élaboration du projet d’intervention co-construit avec la personne, la mise en œuvre, l’évaluation des résultats, et enfin la clôture.
Mais elle insiste : ces phases, utiles pour l’enseignement, sont artificielles. Dans la réalité, elles se chevauchent, se confondent, forment un processus dynamique et continu. Son approche refuse les schémas rigides, privilégie le mouvement, la complexité et l’incertitude créative. Elle puise dans les sciences sociales de manière éclectique, refusant de cantonner le travail social à la seule psychologie. Il faut, dit-elle, une compréhension globale et pluridisciplinaire : sociologie, économie, droit, santé, psychologie.
Cette vision systémique, héritée de ses découvertes californiennes et uruguayennes des années 1960, structure sa pensée. Elle montre que l’être humain et son environnement sont indissociables, que la transformation de la personne exige aussi l’évolution de son entourage social. C’est pourquoi elle défend l’intervention collective, aujourd’hui freinée par des institutions qui préfèrent les dispositifs individuels, contrôlables, mesurables dans une logique de résultats immédiats.
Les groupes, dit-elle, représentent une force potentielle de contestation, de mobilisation, et les institutions en ont peur. Mais renoncer au travail collectif, c’est renoncer à l’essence du travail social. L’action collective en travail social reste obligatoire dans les programmes de formation : les étudiants doivent suivre autant d’heures de cours sur l’intervention collective que sur l’individuelle, et réaliser des stages en travail de groupe. Cette obligation maintient, tant bien que mal, un niveau correct de pratique collective. Mais ce n’est pas sans peine.
Comment les professionnels peuvent-ils s’emparer de ses travaux ?
Pour les étudiants et professionnels du travail social, les travaux de Cristina De Robertis offrent bien plus qu’une boîte à outils méthodologique. Ils proposent une éthique de l’engagement, une manière de penser la profession. Elle recommande avant tout de ne jamais se contenter de l’évidence, de sortir des certitudes et des préjugés avec lesquels on arrive en formation.
Les années d’études doivent permettre cette transformation profonde des représentations. Elle encourage les professionnels à écrire, à valoriser leur action, à transmettre leurs savoirs dans des articles, des conférences, des revues. « Le travail social sait très bien faire, mais sait peu dire ce qu’il fait », regrette-t-elle. C’est pourquoi elle a été conseillère au Conseil Asesor de la Revista de Treball Social de Catalogne, une revue qui partage sa ligne éditoriale : promouvoir la pratique, inciter les professionnels à écrire, montrer que le travail social est aussi une pratique réfléchie et théorisée.
Ses livres restent des compagnons de route essentiels. Sa méthodologie en travail social est utilisé par les étudiant(e)s non seulement par les assistantes sociales mais aussi par les éducateurs spécialisés, signe que sa portée dépasse le seul champ du service social.
Il faut, dit Cristina, « tenir toujours présentes les bases éthiques et déontologiques de la profession, montrer son attachement aux valeurs humanistes et démocratiques ». Elle insiste aussi sur la complémentarité des méthodologies : individuelle et collective qui doivent s’articuler de manière créative et dynamique. Ne jamais oublier, surtout, que « le travail social a affaire à des personnes et non à des problèmes ». Cette focalisation sur la personne, ce regard global et bienveillant, c’est l’ADN du travail social.
Une militante face aux sujets d’actualité
Cristina n’hésite pas à prendre position dans un contexte où l’extrême droite progresse en France et dans le monde. Elle dénonce aussi les politiques sociales qui se transforment en dispositifs d’activation exigeant des contreparties plutôt qu’en protections universelles. Elle qualifie la situation internationale de « très grave », évoquant Trump, Milei, Netanyahu, Poutine. Elle nous rappelle que les États d’extrême droite sont autoritaires, anti-démocratiques, et provoquent systématiquement un recul social énorme.
Elle vit à Toulon, terre d’extrême droite où les votes de la population de ce courant sont majoritaires. Mais elle résiste. Elle milite dans l’association altermondialiste ATTAC, joue du théâtre militant contre le racisme et la xénophobie dans une pièce intitulée « Dis-moi, d’où tu viens toi ? », manifeste chaque samedi en soutien à la Palestine. Sa position sur les migrations est claire : « Les frontières doivent être ouvertes et nous devons accueillir tout le monde. » Elle rappelle que l’homo sapiens a conquis le monde par la migration, que ses quatre grands-parents étaient migrants, qu’elle-même est venue en France à vingt-cinq ans.
Cristina analyse avec lucidité le nouveau paradigme sociétal : l’individu est aujourd’hui érigé en référence suprême, sommé d’être acteur de son destin, responsable, adaptable. Le sociologue Robert Castel parle des « individus par excès », les inclus, face aux « désaffiliés », ceux qui n’ont ni formation ni capitaux sociaux pour s’adapter.
Les valeurs de solidarité et de protection reculent, dit-elle, et le travail social nage à contre-courant. C’est pourquoi, précise-t-elle, il faut travailler collectivement dans les associations professionnelles, les syndicats et les structures qui développent la solidarité et le partage. Il faut se soutenir entre pairs, valoriser ce qu’on fait, transmettre aux jeunes générations. Le travail social est un acte politique, ancré dans la solidarité et la lutte contre les injustices.
À travers ses livres, ses interventions, son engagement militant, Cristina De Robertis incarne une figure rare. Il faut aussi le dire : celle d’une intellectuelle de terrain, une praticienne théoricienne, une migrante devenue française sans renier ses racines, une femme qui a consacré sa vie à défendre l’idée que chaque être humain mérite dignité, respect et confiance.
Ses écrits ont traversé les frontières, les langues, les générations. Elle nous rappelle que le travail social n’est pas une simple technique, mais une éthique vivante, un pari humaniste sur les capacités de chacun. Et que ce pari, dans un monde qui vacille, reste plus nécessaire que jamais.
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2 réponses
Christina de Robertis a dirigé l’école normale sociale et a créé la formation d’adaptation qui permet à des assistants sociaux étrangers de valider leurs compétences pour exercer en France.
Diplômée AS en 1988, j’utilise au quotidien la méthodologie de service social apprise à l’ENS dans les formations que je dispense sur le terrain médico-social ou sanitaire.
Cette méthodologie est plus qu’un outil, c’est un angle d’approche de l’usager humaniste en respectant son Monde d’appartenance !