Violences urbaines : la colère, la rupture du lien et ce que les émeutes de samedi nous oblige à relire

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La violence détruit le lien social, et elle est condamnable sans détours. Cela vaut pour les émeutes comme pour celle qui vient de l’État. Constater des faits n’interdit pas de les comprendre, et les comprendre ne les excuse pas. Il s’agit de refuser que la sidération tienne lieu d’analyse, au moment où une nouvelle journée de heurts survenus avant-hier nous renvoie à l’été 2023.

Les dommages sont d’une rare ampleur. La nuit de samedi à dimanche a été agitée à Paris, Lyon et Marseille : incendies, pillages, affrontements. Plus de 1.800 personnes ont été interpellées, dont 855 dans la capitale. C’est, un chiffre record selon la préfecture de police. Plus de 500 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers ont été blessés. Des dizaines de jeunes ont pris d’assaut les Galeries Lafayette, et autres magasins des « beaux quartiers ». Des commerces ont été pillés à Lille, Besançon, Marseille et Toulouse. Sans parler de l’incendie de la mairie de Limoges qui a été détruite. Tout un symbole. C’est navrant. Mais comment expliquer ce qui s’est passé ?

Un jour, plusieurs mondes

Huffpost 2 manif 17 octobre 2026
capture écran reportage de Pierre Tremblay, journaliste au HuffPost

Selon le journal  Le Monde, « plusieurs mondes semblent s’être télescopés ». Les organisateurs espéraient une « convergence des luttes » contre la vie chère, dans le prolongement du mouvement lycéen né fin septembre.  Des « gilets jaunes », des syndicats, des corps professionnels et des jeunes devaient se retrouver ensemble. Or « C’est une atomisation qui a eu lieu », écrit le journal.

Le quotidien décrit un schéma répété de ville en ville. D’un côté, un grand cortège « très motivé et pacifique » mêlant lycéens, étudiants, jeunes diplômés, personnel soignant en blouse et anciens « gilets jaunes ». Il a quand même été dénombré 800.000 manifestants selon les organisateurs, (550.000 selon le ministre de l’Intérieur). Une belle unité qui est effacée par les volences.

De l’autre, des groupes autonomes, des black blocs, et des pillards à distinguer des manifestants pacifiques. Le journal a aussi noté la présence de jeunes venus des quartiers populaires qui ont découvert « toute cette opulence des beaux quartiers » à portée de main. Une phrase entendue (« les quartiers sont riches ici, c’est avec les profits de la banlieue ») révèle une rancœur sociale exprimée sans filtre. Parmi les pilleurs, le journal signale au passage un enfant de moins de dix ans et la présence d’adolescents.

Évidemment, la lecture de ce qui s’est passé diverge selon les positionnements politiques. Le Premier ministre Sébastien Lecornu parle de « semeurs de chaos » ; Laurent Nuñez attribue les violences « à l’instigation très claire de l’ultragauche ». Jean-Luc Mélenchon, lui, estime que « l’affrontement semble être le but de cette stratégie de maintien de l’ordre ». En tout cas, Le Monde relève lui-même que le dispositif policier a été débordé en de multiples endroits.

Des manifestations aux scènes de chaos, une journée au coeur du 17 octobre à Paris un reportage du Huffington Post qui montre ce que ne montrent pas tous les médias :

À qui profite ces violences ?

Certainement pas aux manifestants pacifiques qui ont battu le pavé. Comme pour les lycéens, l’ampleur de la mobilisation et les messages qu’ils portent sont effacés par les violences et les dégradations qui suscitent l’incompréhension. Ces violences font le miel des chaines d’infos jusqu’à l’étranger.

Cette violence profite aus extrémistes du tout sécuritaire qui voient là une occasion unique de faire valoir leurs thèses en montrant ces images qui sidèrent et qui inquiètent. C’est un grand classique malheureusement. De tout temps, les pouvoirs en place ont criminalisé les participants aux révoltes, considérant qu’ils n’expriment rien et que ce sont tout simplement des voyous et des délinquants. Cela est d’autant plus facile à dire quand on sait le manque de réflexion de ceux qui ont tout cassé sur leur passage. Ces jeunes ont dit à leur manière leur haine d’un système qui les met plus bas que terre.

Tout épisode de violences débridées se traduit par une répression sans faille de la part des autorités. La justice a été invitée par son ministre à prononcer de lourdes peines. Ce fut la même chose pour les Gilets jaunes et les émeutes de 2023 suite à la mort du jeune Nahel. L’État, pris en défaut a toujours la même réponse : la répression. Son manque de moyens est patent pour répondre aux justes revendiactions des lycéens et pour agir efficacement contre la vie chère.

Ces épisodes profitent naturellement aux tenants de l’ordre de la discipline. Nombreux sont celles et ceux qui pensent déjà que c’est l’extrême droite qui tirera profit de ce qui vient de se passer.

Que nous disent les sociologues qui ont déjà écrit sur ce sujet ?

Francois Dubet Janvier 2012
François Dubet au Forum Libération de Grenoble, en 2012.

François Dubet, sociologue de l’éducation et des inégalités, nous propose une grille qui n’a pas vieilli. Dans La répétition et la rage, au cœur des émeutes françaises, il écrivait que « depuis les révoltes des Minguettes dans les années 1980, les émeutes se répètent en suivant le même scénario ». Elles sont portées par « la rage des jeunes qui s’attaquent aux symboles de l’ordre et de l’État ». Les mairies visées à Marseille, la résidence de la préfète saccagée à Bordeaux, la statue de Marianne renversée…  François Dubet parlait de 2023, et même si le contexte de 2026 est différent, constatons que  ce sont les mêmes ressorts qui sont à l’oeuvre.

Le sociologue spécialiste de l’éducation parle d’un « vide institutionnel et politique ». Selon lui, les élus, les associations, les travailleurs sociaux tout comme les enseignants « avouent leur impuissance et ne sont pas audibles ». Il constate que « le bâti s’améliore et le social se dégrade ». Il n’est même pas sûr qu’il ait raison sur le bâti quand on voit l’état de certains lycées.

Couv le mepris Hres 0Il nous dit aussi que « pas une grève, pas une mobilisation, pas un sondage qui ne dénonce le « mépris » des dirigeants ou des élites ». Ce sentiment existe chez les plus discriminés, mais pas seulement. Des enseignants aux Gilets jaunes, des groupes entiers se sentent dédaignés, ignorés, regardés de haut.

Il nous avait prévenu : « tant que le face-à-face des jeunes et de la police sera la règle, on voit mal comment la prochaine bavure et la prochaine émeute ne seraient pas déjà là. » Comment ne pas comprendre que les faits actuels lui donnent raison ? Le mouvement lycéen de 2026, né de revendications sur les conditions d’enseignement rappelle aussi que l’école reste un lieu où se cristallise la colère comme ce fut le cas par le passé.

Un point de bascule démocratique

Jean Francois Bayart en novembre 2024 sur Elucid
Jean-François Bayart en novembre 2024 sur Elucid

Jean-François Bayart, professeur à l’IHEID de Genève nous propose une lecture encore plus sévère. Dans sa tribune du Temps du 1er juillet 2023, ce « sociologue du politique » affirmait à l’époque que la France allait « vers l’explosion sociale, vers son inévitable répression policière puisque la fermeture des canaux démocratiques contraint la protestation à la violence émeutière ». Cette opinion exprimée en 2023 semble se confirmer en 2026.

Pour lui, la mort d’un jeune ou les graves blessures qu’ils subissent ne sont pas de « simples bavures ». Ils sont plutôt « la conséquence mécanique de la démission du pouvoir politique, depuis trente ans, sous la pression corporatiste de la police ». Il met en cause la réécriture en 2017 de l’article 435-1 du Code de la sécurité intérieure et cite, de son côté, un doublement des tués par la police depuis 2020.  Il fait référence aux travaux de  Sebastian Roché, pour qui le problème est « systémique ».

Un point de sa tribune touche directement notre champ. La violence policière serait, écrit-il, « le prix du retrait de l’État qui a asphyxié financièrement le tissu associatif de proximité et démantelé les services publics en confiant à ses flics une mission impossible : celle de maintenir la paix sociale dans un État d’injustice sociale ». Il empruntait au GIEC la notion de « point de bascule », au-delà duquel un système « se réorganise, souvent de façon abrupte ». Il faut retenir sa question : que devient une société quand les canaux d’expression se ferment ?

couv les emeutes urbaines en 2023D’autres travaux invitent à ne pas céder aux explications uniques. L’équipe du CESDIP (Fabien Jobard, Renaud Epstein, Jacques de Maillard, entre autres) a étudié les émeutes de l’été 2023 dans huit villes. Sa synthèse soulignait une « forte diversité des situations locales » et y voyait « un phénomène social complexe, irréductible à une cause unique ou à un profil type ». La nuit du 17 octobre, où se mêlent lycéens, « gilets jaunes », black blocs et pillards (selon Le Monde), confirme qu’une seule étiquette ne suffit pas.

couv sociologie des emeutesMichel Kokoreff rappelle que rien n’était fatal, Marwan Mohammed que nous manquons de recul. Dans Sociologie des émeutes paru en 2008, Michel Kokoreff s’appuyait sur  les témoignages d’élus, de policiers, d’émeutiers et de travailleurs sociaux. Il mettait en perspective les transformations de la France contemporaine, pointant au passage les mensonges d’État en matière de sécurité sur fond d’emballement médiatique.

Marwan Mohammed, chargé de recherche au CNRS estime quant à lui que les crises se succèdent à un rythme tel qu’il nous prive du temps et du recul nécessaires pour les comprendre. Mais dit-il « les réseaux sociaux ont changé la manière dont les conflits naissent …/… Ils ont contribué à accélérer les rivalités en permettant une diffusion et une mobilisation en temps réel« . Cela joue beaucoup sur les effets d’entrainement dans une spirale agressive pour ne pas dire plus.

Les travailleurs sociaux, entre impuissance et patience

Les travailleurs sociaux n’aiment pas la violence d’où qu’elle provienne. Ils savent qu’il faudra recoller les morceaux. Éducateurs de rue, animateurs, assistantes sociales, médiateurs connaissent les familles, les parcours, les fatigues. Ils seront encore là quand l’actualité sera passé à un autre sujet.

François Dubet leur adresse un constat ambivalent. Il les dit « pleins de bonne volonté, mais ne vivent plus depuis longtemps dans les quartiers où ils travaillent ». Je le lis comme le symptôme d’un système plutôt que comme un reproche : des professionnels aux effectifs réduits, qu’on enjoint de « faire du lien » sans moyens, avec un tissu associatif « asphyxié ». Alors qu’aujourd’hui il nous est dit que « les éducs de rue sont en quête de légitimité« . Il est particulièrement incohérent d’avoir décimé nombre de services de prévention dans les quartiers.

Reconnaître écouter et agir avant la prochaine flambée

Le travail social n’est pas là pour éteindre les colères. Il ne remplace ni une politique du logement, ni des services publics, ni une doctrine de maintien de l’ordre apaisée. Il ne peut pas  être non plus une réponse à la vie chère et à la croissance de la pauvreté. Il reste aux côté des familles et des personnes en difficulté qui peinent à être reconnues par la société. Ils agissent au quotidien dans une recherche de solutions face aux problèmes de la vie courante. Ils tentent de faire vivre la solidarité et le respect de chacun.

Détricoter leur travail de terrain auprès des familles n’arrange rien. Au contraire cela contribue à aggraver la situation. C’est aussi se priver de leur intelligence et de leur expertise. Il manque des lieux pour que l’on puisse entendre leurs préconisations avant les crises, pas seulement après.

Alors, que faire de cette nuit ? Refuser l’accoutumance, d’abord. Le Premier ministre promet aux commerçants des réponses « très, très, très rapides » et de ne pas les abandonner.

Mais Il faudra aussi des réponses pour la jeunesse.  Notre responsabilité est collective : il nous faut exiger des enquêtes sérieuses, réhabiliter les médiations, soutenir celles et ceux qui tiennent le lien au quotidien.

Et vous, qu’observez-vous sur vos territoires ? Que pensez-vous de ces analyses ? N’hésitez pas à en discuter et à faire part de votre point de vue dans les commentaires.

 

Sources :

 


Photo en Une : Capture d’écran Pierre Tremblay reportage du HuffPost

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