Didier Dubasque
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Les bandes de jeunes et les émeutes vues par Marwan Mohammed

Si l’on entend aujourd’hui de la part de la classe politique une grande volonté de réprimer et de punir les auteurs de destructions et de vols dans les magasins ainsi que leurs familles, peu se penchent sur les causes sociales d’un tel déferlement de violence. Criminaliser permet de cacher la poussière sous le tapis. Les émeutiers sont des délinquants point à la ligne. Toute autre analyse serait considérée comme des excuses au bénéfice de ces jeunes qui ne seraient pas ou ne seraient plus des enfants de la République.

Pour dépasser ces représentations, allons voir ce que nous dit Marwan Mohammed. Il est sociologue, chargé de recherche au CNRS, spécialiste des phénomènes des bandes dans les quartiers. Il est récemment intervenu dans une émission de France Culture au côté des maires de Grigny et de Tours. Mais il me semble peu invité dans les médias en général et c’est fort dommage.

Le phénomène des bandes de jeunes n’est pas nouveau, disait-il sur France Info. Il s’inscrit dans une continuité de révoltes et de mobilisations contre les violences policières qui remontent aux années 1970. Cette perspective historique est essentielle pour comprendre la nature récurrente de ces événements et la nécessité d’aborder le problème de manière systémique.

Une bande de jeunes n’est pas simplement un groupe d’amis. C’est un groupe qui se forme en fonction de l’âge et du lieu de vie. Bien que la plupart des adolescents fassent partie de groupes d’amis, un groupe devient une bande lorsque la dynamique devient transgressive et conflictuelle avec l’environnement. C’est le moment où la petite délinquance commence à jouer un rôle structurant dans le groupe.

La rivalité joue un rôle important dans la dynamique des bandes de jeunes. Elle est généralement structurée autour des quartiers. Les jeunes en échec scolaire ou sans emploi cherchent à préserver leur honneur, souvent le seul capital social qui leur reste. Le but ultime est d’obtenir une réputation, de se faire connaître et d’accéder à des formes de reconnaissance.

Le sociologue note aussi un nouveau phénomène : Les réseaux sociaux ont profondément transformé cette logique des rivalités. Ils ont changé la manière dont les conflits naissent, la façon dont les réputations sont construites avec les commentaires. Ils ont contribué à accélérer les rivalités en permettant une diffusion et une mobilisation en temps réel. Cela joue beaucoup sur les effets d’entrainement dans une spirale agressive pour ne pas dire plus.

Ceci dit, on manque d’outils statistiques appropriés. Cela ne permet pas d’aller en détail sur l’analyse et la compréhension des différents mécanismes de comportement des bandes de jeunes. Il est extrêmement difficile de mesurer leurs pratiques avec précision. Ce qui vaut pour l’une ne vaut pas forcément pour une autre. Ce manque de données permet beaucoup d’interprétation et surtout des fantasmes qui n’ont pas lieu d’être.

La fabrique du ressentiment

Marwan Mohammed, dans son analyse, souligne un point crucial : les attentes de changement dans le comportement de l’État et de sa police, ont été déçues en particulier envers les classes populaires et les populations issues de l’immigration. Ces attentes, qui sont souvent le reflet d’un désir de justice sociale et d’égalité, n’ont pas été satisfaites. Au lieu de cela, la situation s’est aggravée.

La situation a empiré, loin de voir une amélioration dans la manière dont ces groupes sont traités de façon systémique par l’État et ses institutions, notamment la police. Les brutalités policières, les multiples formes de discrimination et le profilage au faciès sont devenus plus fréquents et plus visibles. Cette détérioration a alimenté un sentiment de ressentiment et de frustration parmi ces groupes.

Le ressentiment est une réaction à une injustice perçue, une sensation que l’on est traité de manière injuste. Dans ce contexte, il peut être compris comme une réponse à la perception que l’État et la police ne traitent pas tous les citoyens de manière égale. La frustration, quant à elle, est souvent le résultat d’un sentiment d’impuissance, d’un sentiment que, malgré les efforts déployés, rien ne change.

Ces sentiments de ressentiment et de frustration peuvent avoir de graves conséquences. Ils alimentent la colère et le désespoir, qui peuvent à leur tour conduire à des comportements antisociaux et à la violence. Ils conduisent aussi à la perte de confiance dans les institutions de l’État, ce qui mine la cohésion sociale.

Les émeutes, des opportunités multifactorielles

Il est également important de noter que les révoltes urbaines ne sont pas simplement des expressions de colère ou de désespoir. Comme le souligne le sociologue, elles sont hybrides et multifactorielles. Elles peuvent être vues comme des espaces d’opportunités pour certains, qui y voient un moyen d’augmenter leur pouvoir d’achat, de récupérer des biens de consommation, ou de régler des contentieux avec certaines personnes.

Il insiste cependant sur le fait qu’il est essentiel de ne pas plaquer sur les adolescents des rationalités qui sont celles des adultes. Il encourage à écouter les adolescents et à leur donner la parole. Cette approche empathique et respectueuse peut aider à dépasser les stéréotypes et les préjugés, et à mieux comprendre les motivations et les perspectives des jeunes impliqués dans ces phénomènes.

Marwan Mohammed souligner un principe de proximité : les jeunes s’attaquent à des établissements qui sont proches de leur environnement, explique-t-il. Il ajoute que lorsqu’ils incendient un local, ils ne prennent pas le temps de délibérer en amont. Souvent, l’initiative est prise par l’un d’entre eux et les autres emboîtent le pas. Il insiste sur le fait qu’il n’est pas toujours nécessaire de chercher une logique profonde chez des jeunes qui ne sont pas toujours en phase avec eux-mêmes.

Le sociologue nous met aussi en garde contre le risque de se concentrer sur des facteurs secondaires. Avec par exemple le rôle des parents une nouvelle fois stigmatisés ou l’influence des réseaux sociaux et des jeux vidéo. Il souligne que l’essentiel est de reconnaître que nous sommes dans une dynamique de révolte. Ignorer cette réalité, c’est poser les graines des prochaines révoltes.

La présence humaine reste indispensable

En conclusion, Marwan Mohammed souligne la complexité du problème et la nécessité d’une approche multifactorielle des leviers pour le résoudre. La compréhension et l’engagement des adultes sont essentiels pour aborder ce problème de manière efficace. « Il faut de la présence adulte en contact avec les jeunes, il faut que le secteur associatif ait les moyens de fonctionner et que ses acteurs soient légitimes, que les parents soient impliqués de manière constructive. Pas de fatalisme, il y a des villes où le travail paie », conclut-il. Et ce ne sont pas les caméras de vidéosurveillance (appelées vidéo-protection) qui changeront grand-chose.

 

Sources :

 

Photo : Marwan Mohammed : capture d’écran de France Info invité du 23h de franceinfo le samedi 27 février 2021.

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