Des travailleurs sociaux qui « tiennent bon » : Comment la violence subie pendant l’enfance provoque des dégâts

Le processus de résilience cher à Boris Cyrulnik ne fonctionne pas pour toutes les personnes qui ont subi des maltraitances dans leur enfance. J’ai en mémoire la situation d’un adolescent que j’avais tenté d’accompagner. Enfant, il avait été  battu chaque jour jusqu’à l’âge de 9 ans. (Son père a été condamné et incarcéré). Ce jeune avait  15 ans lorsque j’étais intervenu. Aucun mécanisme de résilience ne s’était mis en place. Il était devenu lui-même extrêmement violent. Plusieurs fois placé, il n’expliquait rien de ses actes et vous regardait avec un air de défi permanent.

Les juges ne lui faisaient pas peur. Il les narguait. Le problème est qu’il était aussi très violent sur son petit frère. Il ne le supportait pas et le frappait régulièrement. Sa mère, désespérée, ne sachant plus comment faire, demandait à ce qu’il soit à nouveau placé. Elle en avait peur. Les entretiens et autres séances (activités, séances psy…) « glissaient » sur lui et semblaient n’avoir aucun effet. L’éducateur qui a ensuite tenté de le prendre en charge a tenu bon, il n’a rien lâché, mais il était complètement désabusé.

La situation des enfants qui subissent en permanence des violences imposées par un adulte alors qu’ils sont en train de se construire n’est pas simple à gérer. Les blessures morales qu’ils subissent jour après jour les marquent profondément alors que cela ne se voit pas immédiatement. Il y a aussi les maltraitances physiques bien plus visibles qui n’arrangent rien. Pour autant certains de ces jeunes deviennent eux-mêmes violents ou très menaçants. Ils ont subi un rapport de force et le font subir aux autres.

Des jeunes incasables ?

Ce n’est pas un hasard si, dans des services sociaux, certains jeunes sont étiquetés comme étant « incasables » même si ce terme peut légitimement heurter. Entendez par là qu’aucun service éducatif accepte de les accueillir. Ce n’est pas par manque de volonté ni par confort, mais ces services se doivent aussi protéger les autres jeunes accueillis. En fait personne ne veut d’eux ce qui a pour conséquence d’amplifier le problème et leur agressivité. Les familles d’accueil ne tiennent pas longtemps. Ils fuguent rapidement ou posent des actes qui obligent à changer en urgence de lieu d’accueil. Certes, ils ne sont pas très nombreux, mais ces jeunes-là mobilisent une énergie si importante qu’il leur faudrait littéralement un éducateur pour eux tout seuls. Les travailleurs sociaux, mais aussi les institutions sont démunies face à ce type de situation. L’enfermement ne résout rien.  Il s’agit de tenir bon face à eux. Facile à dire, mais très difficile à faire.

La multiplication des ruptures amplifie le phénomène d’agressivité. Plus tard certains jeunes font symboliquement payer à la société ce qu’ils ont subi par le passé. En fait ce n’est pas vraiment symbolique, mais plutôt des actes directs violents. Des menaces et des cris pour les plus « tranquilles » des coups pour ceux qui n’hésitent plus à passer à l’acte. Chacun de ces jeunes auraient besoin de la présence d’un éducateur à temps plein pour lui seul tant ils sont perdus pour la société, mais aussi leur entourage. Nous savons bien que dans le système actuel, il apparaît impossible de répondre de cette façon à leur demande implicite.

Des travailleurs sociaux qui « tiennent bon »

Finalement je reste admiratif pour ces éducateurs et ces éducatrices, qui tiennent bon, qui, calmement, recadrent sans cesse ces jeunes étiquetés comme ingérables, cherchent à comprendre et à donner sens aux actes qu’ils posent.

Je suis tout autant admiratif de certaines assistantes familiales qui parviennent à force de patience et de tolérance à construire un lien durable et constructif. Car certains jeunes peuvent ainsi grâce à elles* se « réparer »

Beaucoup de professionnel(le)s ne tombent pas dans les pièges et les mécanismes de la violence, car ils/elles sont formés pour cela et savent contrôler leurs émotions. Chaque jour de nouveaux faits les mettent à l’épreuve. Ces travailleurs sociaux ne se mettent pas en avant mais continuent imperturbablement à donner conseils, soutenir, expliquer (et non excuser comme cela peut leur être reproché parfois par les tenants du tout sécuritaire). Il leur faut une infinie patience pour cela et ne pas céder aux sirènes des explications simplistes. Non vraiment, il faut laisser ces travailleurs sociaux-là faire leur travail et ne pas les détourner de leurs missions avec des procédures, des consignes impossibles à tenir dans ce type de situations.

Leur travail est difficile. Reconnaissons-le et donnons-leur les moyens de tenir bon face à ces jeunes qui tant qu’ils ne sont pas « réparés » n’attendent  rien de la société et font tout pour faire payer ce qu’ils ont subi à ceux qui les entourent.

 note :  * J’écris me mot « assistante familiale » au féminin au regard du nombre de femmes qui exercent cette profession insuffisamment reconnue

Photo : Pixabay

Note : pendant mes congés, je vous propose une rediffusion de certains articles « réactualisés » : celui-ci avait été initialement publié le 20 août 2019

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