L’année 2025 restera marquée par un constat brutal : avoir un emploi n’est plus un rempart contre la faim. Alors que les files d’attente s’allongent devant les banques alimentaires et que les épiceries solidaires voient affluer de nouveaux bénéficiaires, les chiffres nous montrent une réalité qui devrait tous nous alarmer.
16 % de la population française déclare désormais se restreindre dans son alimentation, selon l’étude du Crédoc publiée en juillet 2025. Pire encore : ces restrictions concernent de plus en plus de personnes qui travaillent, qui paient leur loyer, qui se lèvent chaque matin. Des invisibles du système qui basculent en silence dans cette précarité.
Cette progression est impressionnante. En 2022, 12 % des Français déclaraient ne pas avoir assez à manger. Trois ans plus tard, ce sont 4 points de plus. Cela traduit une dégradation continue malgré le ralentissement de l’inflation. Les travailleurs sociaux, qui observent cette bascule au quotidien, ne peuvent plus se contenter d’accompagner : ils doivent alerter, témoigner et exiger des réponses structurelles.
Quand travailler ne suffit plus pour se nourrir
Le paradoxe français de 2025 tient en quelques chiffres : 7,5 % de travailleurs pauvres, soit plus de 2 millions de personnes qui exercent une activité professionnelle. Certes elles travaillent mais elles vivent sous le seuil de pauvreté, selon les données compilées par Novethic. Ces hommes et ces femmes cumulent parfois plusieurs contrats, enchaînent les horaires décalés, mais à la fin du mois, l’équation ne tient pas.
53 % de ces travailleurs pauvres sont contraints de réduire leurs quantités de nourriture, révèle le baromètre Andès-Ipsos. Plus troublant encore : près de 2 travailleurs pauvres sur 3 se trouvent dans une zone grise. Leurs revenus sont jugés « trop élevés » pour accéder aux aides sociales classiques, mais largement insuffisants pour couvrir leurs besoins essentiels. Ils ne demandent rien, par fierté ou par méconnaissance, et s’enfoncent dans une précarité silencieuse.
À Cahors, l’épicerie solidaire Sésame du réseau Andès a vu passer 350 habitants en 2025. Son constat est sans appel : 37 % des bénéficiaires travaillent ou sont en formation, dont plus de 23 % en CDI. Ces nouveaux profils déstabilisent : ce ne sont plus seulement les chômeurs de longue durée ou les personnes sans domicile fixe qui franchissent la porte. Ce sont des caissières, des aides-soignantes, des livreurs, des employés de la restauration. Des actifs qui, malgré leur contribution à l’économie, ne parviennent plus à remplir leur frigo. Sans parler des étudiants qui sont actifs le temps des vacances.
Les multiples visages d’une faim qui ne dit pas son nom
La précarité alimentaire de 2025 ne ressemble plus à celle que nous connaissions. Elle s’est diversifiée. Elle s’est infiltrée dans des catégories de population autrefois épargnées. L’étude du Crédoc révèle cette multiplication des stratégies de survie :
- 7 % de la population réduit son nombre de repas chaque semaine par manque de moyens financiers
- 9 % diminuent leurs portions alimentaires faute d’un budget suffisant
- 9 % déclarent être souvent inquiets à l’idée de manquer d’aliments
- 12 % affirment ne pas avoir assez à manger
- 16 % se restreignent de manière générale dans leur alimentation
Ces pourcentages ne sont pas des abstractions statistiques. Ils représentent des millions de Français qui sautent le petit-déjeuner et qui rationalisent chaque repas. Des enfants qui arrivent sans avoir déjeuné à l’école et « dévorent » leur unique repas équilibré de la journée à la cantine. Des retraités qui choisissent entre payer leurs médicaments ou acheter de la viande. Des étudiants qui survivent avec des nouilles instantanées.

Un système d’aide alimentaire sous tension extrême
Face à cette vague, les structures d’aide alimentaire sont au bord de la rupture. La Collecte Nationale 2025 des Banques Alimentaires, organisée fin novembre, a certes mobilisé un nombre record de bénévoles : 128.600 personnes, soit une hausse de 11 % par rapport à 2024. Près de 9.000 points de collecte ont été déployés sur tout le territoire.
Pourtant, les résultats révèlent une tension préoccupante : 9.700 tonnes de produits collectées, soit l’équivalent de 19,4 millions de repas, auront représenté une baisse de 2 % par rapport à 2024. Le don moyen par point de collecte a reculé de 13 %. L’inflation pèse également sur la générosité des donateurs. Pendant ce temps, la demande d’aide alimentaire a explosé de 20 % en deux ans (2023-2025).
La Croix-Rouge française a accompagné plus de 430.000 personnes en 2024 sur l’aide alimentaire, soit une augmentation de 14 % depuis 2021. Ses bénévoles ne distribuent plus seulement des denrées : ils recréent du lien social, écoutent, rassurent, orientent. Leur rôle n’est plus ponctuel mais structurel. Ils sont devenus un filet de sécurité essentiel pour éviter que des milliers de personnes ne basculent définitivement.
Les Restos du Cœur ne sont pas épargnés. Début 2026, l’association a tiré la sonnette d’alarme : moins de marchandises mais plus de bouches à nourrir. La situation est intenable et appelle à une mobilisation nationale urgente.
Un record de pauvreté dans une indifférence coupable
Le Secours Catholique, dans son rapport « État de la pauvreté en France 2025 », pose une question dérangeante : comment expliquer qu’un taux de pauvreté record de 15,4 % en 2023, annoncé par l’Insee, ait été accueilli dans une « quasi-indifférence » ? Ce taux, le plus élevé depuis près de 30 ans, représente 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (1.288 euros par mois pour une personne seule).
L’appauvrissement est presque continu. Les ménages accueillis par les associations sont de plus en plus nombreux à vivre sans aucune ressource. Les personnes étrangères, privées de droits, connaissent une précarité aggravée. La part des personnes dont l’état de santé est dégradé ne cesse d’augmenter.
D’autres chiffres ? Selon l’Insee, près de 12,7 % de la population, soit environ 8,6 millions de personnes, vivaient début 2024 dans des conditions de privation matérielle et sociale. Ces données confirment que la précarité alimentaire n’est pas un phénomène isolé : elle s’ajoute à d’autres fragilités liées au logement, à la santé, à l’isolement social.
Travailleurs sociaux : témoins impuissants ou acteurs du changement ?
Dans ce paysage particulièrement inquiétant, les travailleurs sociaux occupent une position à la fois privilégiée et douloureuse. Privilégiée, car ils sont aux premières loges pour observer cette bascule silencieuse. Douloureuse, car ils constatent chaque jour l’écart entre les besoins et les réponses institutionnelles. Ils voient aussi les limites de leurs actions.
Leur rôle ne peut plus se limiter à l’orientation vers les banques alimentaires. Certes, l’accès à l’aide alimentaire reste essentiel, et les travailleurs sociaux doivent continuer à guider les personnes vers ces dispositifs. Mais cette réponse d’urgence ne fait que perpétuer une dépendance insupportable. Elle soulage temporairement sans traiter les causes profondes du mal.
Les travailleurs sociaux doivent aujourd’hui agir sur plusieurs fronts simultanément :
- Identifier et aller vers les invisibles : Les travailleurs pauvres, par fierté ou par méconnaissance, ne sollicitent pas d’aide. Il faut aller les chercher, sur leur lieu de travail, dans les quartiers, dans les familles. Les enseignants qui observent des enfants affaiblis, les infirmières scolaires qui constatent des carences nutritionnelles, les assistantes sociales qui détectent les impayés de loyer : tous doivent être formés à repérer les signaux faibles de la précarité alimentaire.
- Accompagner dans la complexité administrative : Le système des aides est devenu un labyrinthe kafkaïen. RSA sous conditions, prime d’activité, aides au logement, tarifs sociaux de la cantine, chèques alimentaires : naviguer dans cet univers décourage les plus déterminés. Les travailleurs sociaux doivent simplifier, traduire, accompagner pas à pas. Mais ils doivent aussi dénoncer cette complexité qui exclut ceux qui en ont le plus besoin.
- Éduquer sans culpabiliser : Sensibiliser à une alimentation équilibrée avec un budget restreint est un exercice d’équilibriste. Comment expliquer l’importance des fruits et légumes frais à une mère de famille qui doit nourrir trois enfants avec 400 euros par mois ? Certains travailleurs sociaux sont conduits à transmettre des stratégies concrètes (achats en vrac, circuits courts, cuisine anti-gaspi) sans jamais culpabiliser ni infantiliser.
- Porter la parole des invisibles. Face à une telle situation, les travailleurs sociaux devraient sortir de l’illusion de la neutralité. Ils sont légitimes pour être les porte-voix légitimes de cette précarité silencieuse. Ils devraient documenter, témoigner, alerter les élus locaux et nationaux. Participer aux instances de concertation, rédiger des tribunes, intervenir dans les médias : leur expertise de terrain est irremplaçable pour éclairer le débat public.
- Plaider pour des politiques structurelles : L’aide alimentaire d’urgence ne peut être la seule réponse. Elle ne résout en rien le problème. Les travailleurs sociaux devraient exiger des politiques ambitieuses : revalorisation du SMIC et des minima sociaux, encadrement des loyers, tarification sociale généralisée, sécurité sociale de l’alimentation. La précarité alimentaire n’est pas une fatalité : c’est le résultat de choix politiques. D’autres choix sont possibles.
Quand les mots ne suffisent plus
En février 2026, alors que les discours officiels vantent le dynamisme économique, des millions de nos concitoyens ne mangent pas à leur faim. Cette réalité est insupportable. Elle dit quelque chose de notre incapacité collective à garantir le plus élémentaire des droits : celui de se nourrir dignement.
Le président du Secours Catholique le martèle dans son rapport 2025 : « Abolir la pauvreté n’est pas une utopie mais un choix politique » écrit-il. Les ressources existent. Les solutions sont documentées. Ce qui manque, c’est la volonté politique de faire de la lutte contre la précarité alimentaire une priorité absolue.
Les travailleurs sociaux ne peuvent plus être les pansements d’un système qui produit méthodiquement de l’exclusion. Leur engagement quotidien, leur écoute, leur accompagnement sont indispensables. Mais ils ne suffiront pas sans un sursaut collectif.
La faim ne devrait jamais être le prix à payer pour avoir un toit, un emploi ou simplement exister. En 2026, dans l’un des pays les plus riches du monde, il est temps de passer de l’indignation sélective à l’action politique. Les travailleurs sociaux, forts de leur expertise et de leur légitimité, doivent être au cœur de ce combat. Car chaque repas sauté, chaque enfant qui a faim, chaque travailleur qui se restreint en silence est un échec collectif que nous ne pouvons plus accepter.
Sources :
- Étude du Crédoc « Les multiples facettes de la précarité alimentaire », Sourcing Crédoc N°Sou2025-2027, juillet 2025, Marianne Bléhaut, Mathilde Gressier, Nolwenn Paquet
- Communiqué de la Croix-Rouge française « Précarité alimentaire : face à la bascule silencieuse d’une partie de la population », décembre 2025
- Collecte Nationale 2025 des Banques Alimentaires, janvier 2026
- Baromètre Ipsos/Secours Populaire Français 2025 de la précarité en France, septembre 2025
- Rapport « État de la pauvreté en France 2025 » du Secours Catholique, novembre 2025
- Baromètre Andès-Ipsos « Les travailleurs pauvres, une réalité persistante », février 2026
- Insee « L’essentiel sur… la pauvreté », données 2023
- Novethic « Dette, inégalités, investissements : 10 chiffres à retenir sur l’économie française en 2025 », janvier 2026
Photo d’illustration : Diner solidaire de Noël © Croix-Rouge française – COM 75 – Jean Richardot Certains droits réservés



Une réponse
Merci pour votre article.
Vous parlez des travailleurs sociaux qui accompagnent les personnes en précarité mais je voulais quand même signaler que ces mêmes travailleurs sociaux sont aussi souvent précaires également. En effet, les salaires sont parfois très bas et n augmentent que très peu au fil des années et le métier n est malheureusement pas reconnu à sa juste valeur alors qu il est indispensable et on peine de plus en plus à recruter.