Travail social : des raisons d’espérer malgré la crise actuelle

Vous le savez déjà, le travail social vit une crise sans précédent qui se traduit par une désaffection des métiers. Comme nous l’explique Pierre Rosanvallon dans son ouvrage intitulé « Les épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français », nous traversons actuellement  4 formes d’épreuves différentes, distinctes, mais reliées entre elles. Cela expliquerait le pessimisme des Français et donc celui des professionnels du travail social : l’épreuve du mépris, le sentiment d’injustice, la discrimination et enfin la montée de l’incertitude.

Les épreuves de la vie

Le constat est sévère, mais comment expliquer autrement pourquoi les professionnels de l’aide et du soin manquent à l’appel ? Reprenons un à un les épreuves que traversent aujourd’hui les professionnels en faisant appel au regard de cet historien et sociologue.

La première épreuve qu’il décrit est terrible. C’est celle du mépris. Mépriser, c’est estimer l’autre indigne d’attention ou d’intérêt. C’est par exemple l’incompréhension sur le mouvement des gilets jaunes, mouvement social qui a été déconsidéré et criminalisé.  Mais le mépris, c’est aussi ce manque de considération pour des professionnels, ces bas salaires qui ne mériteraient pas plus que ce qu’ils perçoivent, qu’ils travaillent à domicile ou dans des institutions. La moindre augmentation couterait trop cher aux finances publiques qui sont malmenées. Pire, expliquent certains économistes néo-libéraux, il ne faudrait surtout pas augmenter les salaires, cela favoriserait l’inflation, explique doctement Patrick Arthus qui ne sait pas ce que veut dire vivre avec le Smic. Les « bas salaires » se sentent méprisés et les travailleurs sociaux entrent dans cette catégorie.

La seconde épreuve est celle de l’injustice. Là aussi, ce sentiment est fort chez les Français : L’injustice s’est amplifié depuis que l’on connait la forte croissance des inégalités de revenus qui dépassent l’entendement : entre 2010 et 2020, les 500 plus grandes fortunes françaises, détenues pas 0,01% de la population, ont triplé, passant de 210 à 730 milliards, soit de 10% à 30% du PIB. La crise Covid a amplifié le phénomène. Évidemment, quand on ne dispose plus de quoi vivre ni d’épargner dès le 15 du mois, cela choque profondément. Mais l’injustice est aussi ailleurs. De l’accès au logement, à la reconnaissance de son travail, en passant par le traitement différencié lié au genre ou à l’âge, il y a de quoi se sentir injustement traité. Cela renvoie au point suivant

La troisième épreuve, décrite par Pierre Rosanvallon, est celle de la discrimination : c’est ce sentiment d’être traités différemment. Cela créé par exemple une opposition entre Les urbains et les ruraux qui se perçoivent comme abandonnés par l’État. La discrimination concerne aussi les femmes face au patriarcat. Le mouvement « MeToo » a permis de libérer la parole de milliers de femmes qui ont pris conscience, au-delà les agressions sexuelles subies, des différentes formes de discriminations qu’elles supportent (à la maison, au travail, dans la vie économique et politique).  Faut-il rappeler que la très grande majorité des travailleurs sociaux sont en fait des travailleuses sociales, des femmes qui prennent conscience de discriminations qu’elles subissent tant au niveau de leurs salaires, de l’évolution de leur carrière. Un exemple ? Dans la fonction publique, 2 classes dans le cadre A ont été créé pour les travailleurs sociaux depuis janvier 2019. Pourquoi une telle discrimination vis-à-vis des autres métiers de la fonction publique qui n’ont pas connu des échelles indiciaires aussi dégradées. Là aussi, les travailleurs sociaux ont fait leurs comptes et ont bien compris que les augmentations de salaires étaient loin d’être les mêmes pour tous et toutes.

Enfin, la quatrième épreuve nous concerne tous. C’est celle de l’incertitude. Cette dimension aborde un champ plus large. Pour chaque personne, c’est le risque du déclassement ou de la précarité, rendu plus prégnant par les transformations économiques. Tous ou presque pense que l’avenir est incertain et menaçant. Les « belles années » seraient derrière nous. Mais on retrouve aussi la dimension collective avec ce que Rosanvallon nomme les menaces d’humanité, les menaces que l’humanité subit dans l’anxiété. Avec les crises à répétitions ou plutôt qui se succèdent sans parler de la prise de conscience du dérèglement climatique qui provoque le développement de l’éco-anxiété (merci M. Jancovici)

Des raisons d’espérer

Certes, ces épreuves sont difficiles à vivre, mais cela ne devrait pas nous empêcher de mesurer tout ce que nous apporte en tant que professionnel la pratique du travail social. Le reconnaitre n’est pas s’opposer à ces constats, mais c’est accepter de considérer que tout métier n’a pas que des inconvénients. Les métiers de l’aide et du soin apportent aussi de multiples satisfactions. Savons-nous encore les identifier ? Voici quelques réalités que nous pouvons faire vivre au quotidien

  1. Vous êtes engagé(e) dans un métier de la relation et du vivre ensemble : la pratique du travail social est aussi un moyen qui permet d’aller au-delà la logique de prestation et permet de vivre de « belles rencontres et aventures humaines »
  2. Vous rendez service à la population : Ce n’est pas rien ! Inscrit dans le réel concret, le travailleur social répond à de vrais besoins pour un public qui peut trouver dans les interventions des repères rassurants et structurants.
  3. Vous disposez d’un savoir faire en collectif et une capacité à travailler en réseau : le travailleur social n’est pas seul et travaille dans un environnement avec de multiples ressources. Le milieu social mais aussi culturel est riche d’expériences. Il sait aussi s’inscrire dans des logiques d’entraide et d’émancipation des populations
  4. Vous avez un sentiment d’appartenance : inscrit sur un territoire, le travailleur social est au cœur d’une réalité sociale qu’il se doit de comprendre et de valoriser. Il a des alliés et peut répondre à des attentes. (élus, associations, professionnels des structures médico-sociales).
  5. Vous pouvez mobiliser les énergies positives. Celles de vos pairs et de votre entourage, mais aussi et en priorité celles des personnes que vous soutenez.
  6. Vous savez que l’humain ne vit pas dans un bocal. Il a toujours besoin de relations sociales et de solidarités. « La société n’existe pas, il n’y a que des individus » disait Margareth Tatcher. C’est faux. L’être humain est un être social. Seul, il n’est rien, il ne peut rien, il meurt. Cette vérité est inscrite en nous, mais sous l’influence de certains courants de pensée, nous avons parfois tendance à la nier, voire à lutter contre, alors que c’est une certitude confirmée par les neurosciences.

 

Fort de ces quelques constats, (il y en a d’autres) vous savez que vous êtes des « faiseurs de liens » et des développeurs de pratiques de solidarité. Au final, posons-nous cette question : combien de métiers permettent tout cela ? Pour autant, comme le précise Aude Corporon-Paucher qui est assistante sociale, « Les raisons d’espérer reposent encore une fois uniquement sur nous et sont intrinsèques à notre culture de métier. De mon point de vue, il ne s’agit donc pas de raisons d’espérer, mais simplement de raisons de poursuivre. L’espoir, ce serait d’être un jour entendus. » On ne saurait dire mieux.

 

 

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