Il est des situations étranges que nous révèle la presse américaine. Dans un article publié le 27 octobre dernier, le journal en ligne Time raconte l’histoire de Lindsey Hall, qui, en consultant le téléphone de son compagnon, est tombée sur ses échanges avec ChatGPT à propos de leur relation. Elle y a découvert ses doutes, mais aussi des reproches à son encontre, et une phrase blessante qui l’a interloquée. En s’immisçant dans la vie privée numérique de son compagnon, elle a aussi découvert qu’il avait copié certains de ses messages dans le chatbot pour préparer ses réponses. Le récit donne à réfléchir, mais il ne vaut pas enquête statistique. En effet, cette pratique qui consiste à regarder le contenu du téléphone de son conjoint est loins d’être anecdotique là-bas comme chez nous.
Une enquête de l’Ifop réalisée pour Le Journal du Geek en avril 2023 indique que 25 % des personnes interrogées regardent dans le téléphone de leur conjoint actuel sans lui en parler. L’IFOP a ainsi interrogé 2.006 adultes représentatifs de la population française, dont 1.376 personnes qui vivent en couple. Une personne sur quatre, cela fait quand même beaucoup ! Cela m’a donné envie d’en savoir un peu plus sur ces algorithmes qui viennent s’immiscer ainsi dans la relation affective de milliers de personnes.

Ce phénomène est confirmé par d’autres chiffres qui permettent de mesurer le phénomène en Europe. Une enquête OnePoll publiée le 10 août dernier auprès de 10.000 adultes au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France, en Allemagne et en Espagne indique que 36 % des personnes en couple interrogées ont utilisé l’IA pour obtenir des conseils dans leur relation actuelle. Parmi les usages cités, 16 % disent s’en servir pour comprendre les émotions de leur partenaire et 15 % pour obtenir des conseils sur ce qu’il faut faire lors d’un conflit. 15 % d’autres répondant explique que l’IA leur a servi pour trouver de bonnes phrases pour répondre lorsque la conversation est difficile ou « tendue ». Ces chiffres que je ne soupçonnais pas nous révèlent une pratique en expansion.
Un tiers dans le couple, ou un espace à soi ?
L’IA ne s’invite pas toujours dans une relation à l’autre comme un outil de manipulation ; elle peut d’abord apparaître comme la volonté d’un des partenaires de s’exprimer de la meilleure façon qui soit. Il est par exemple demandé au chatbot de rendre un message moins agressif ou encore de proposer des façons d’aborder un sujet sensible. Il est aussi utilisée comme un conseiller conjugal qui aiderait à mettre de l’ordre dans des émotions confuses. Pour certains, cette étape est un préalable qui permet de rendre une conversation possible. Dans l’enquête OnePoll, parmi les personnes ayant utilisé l’IA dans leur relation, 57% estiment que cela a généralement amélioré les choses, tandis que 4 % déclarent que cela les a détériorées. Ce sont des perceptions rapportées par les répondants, non une preuve que l’outil améliore les relations en général.
Mais un tel espace de préparation peut devenir un espace de secret si les partenaires ne s’accordent pas sur ce qui relève de la vie privée. Dans l’article de TIME, des thérapeutes familiaux décrivent des situations de personnes qui découvrent des échanges sur des doutes amoureux ou des fantasmes. Le tout bien évidemment sans que l’autre partenaire le sache. Il y a alors deux questions que l’on peut se poser : qu’est-ce qui a été confié au chatbot, et comment l’historique a-t-il été découvert ? Lire les conversations de l’autre sans son accord est à mon sens une atteinte à la vie privée. C’est pour le moins une intrusion ; trouver des propos sur soi peut ébranler profondément la confiance que l’on a envers l’autre.
En fait celui ou celle qui utilise un chatbot pour répondre à son partenaire opère une sorte de délégation. Ce n’est pas lui seul qui rédige c’est lui et l’IA que souvent il suit au pied de la lettre. De l’autre celui ou celle qui regarde dans le smartphone de son compagnon ou sa compagne qu’elle qu’en soit la raison, porte une rélle atteinte à la vie privée.
L’intimité numérique est-elle un droit ? Il faut alors opérer un déplacement. Un journal intime papier comme pour le numérique est généralement compris comme un espace personnel. Il n’y a pas de doute sur l’atteinte à la vie privée quand un tiers en prend connaissance. C’est plus compliqué pour un compte d’IA, qui peut être partagé sur deux appareils. Selon les thérapeutes cités par TIME, des couples n’ont souvent jamais discuté de ce qu’ils considèrent comme privé dans ces conversations. Cette absence d’accord peut provoquer de sérieux conflits.
Juridiquement c’est plus compliqué. Il n’existe pas de définition qui précise ce qu’est la vie privée et ses frontières. Ce qui est privé pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre. Les juges ont alors une approche plus particulière. Ils vérifie si l’information révélée a porté préjudice à la personne. S’il n’y a aucun préjudice, l’atteinte ne sera pas caractérisée. Si par contre il existe un préjudice moral ou financier, l’atteinte à la vie privée sera caractérisée.
Le risque du miroir complaisant
Un chatbot répond à tout, et c’est précisément ce qui le distingue d’un carnet. Il peut reformuler un sentiment ambivalent, suggérer des interprétations et donner à l’utilisateur l’impression que son point de vue a été entendu. Mais la machine n’a souvent accès qu’à un récit unilatéral, choisi et formulé par la personne qui la consulte. Une réponse fluide peut conforter une conviction préétablie.
Le problème n’est pas seulement ce que l’IA répond, mais la place d’autorité qui lui est attribuée par celui qui y fait appel. Un conseil généré peut être pris pour un avis impartial parce qu’il est formulé avec assurance et sans signe visible d’hésitation. Pourtant, il reste produit à partir d’une demande particulière et d’un contexte incomplet. Si l’on demande « ai-je raison ? » plutôt que « comment parler de ce qui m’a blessé ? », la réponse risque de renforcer l’avis de celui qui pose la question. Cette asymétrie n’est pas une preuve que le chatbot « manipule » son utilisateur ; c’est tout simplement qu’il ne répond qu’à partir de ce qu’il a . Cela devrait obliger de garder une distance critique avec cet outil et de revenir, lorsque c’est possible, à une conversation « naturelle » avec la personne concernée.
L’usage de l’IA peut aussi révéler une difficulté déjà présente dans le couple. Il est fort probable que ce soit le cas dans un grand nombre se situations. Dans l’article de TIME, une thérapeute explique que certains partenaires utilisent le chatbot parce qu’ils ne savent pas comment aborder un sujet sans retomber dans une dispute familière. L’outil peut alors servir de marchepied vers un échange différent. Mais si les sujets importants sont toujours confiés à un tiers numérique et jamais à l’autre, on risque de laisser intacte la distance avec son interlocuteur. L’enjeu n’est pas de condamner le recours à l’IA, mais de se demander s’il ouvre vraiment un dialogue ou s’il permet plutôt de l’éviter de façon efficace.
Vie privée, consentement et asymétrie
Le consentement à utiliser un outil tel un chabot ne vaut pas consentement à y verser la vie de l’autre. Il est utile de distinguer l’aide à la formulation « comment puis-je expliquer que je suis inquiet ? » de la transmission de conversations privées ou d’informations identifiantes. C’est un principe de respect de l’autre dans sa singularité. Dans le couple comme dans un accompagnement professionnel, la facilité technique qui consiste à utiliser un chatbot ne devrait pas faire oublier les personnes dont les paroles et les données sont utilisées. Il faut alors faire appel à leur consentement.
Le cadre de ces usages reste en partie à construire dans les pratiques ordinaires. L’enquête OnePoll montre que, parmi les personnes dont le partenaire a utilisé l’IA pour soutenir la relation, 59 % cestiment que l’outil donne l’impression d’être une troisième personne dans le couple. Ce ressenti n’est pas évident à gérer. Il montre que nous sommes face à un tiers technologique en tant que nouvelle présence relationnelle dont les règles ne sont pas encore stabilisées. Parler de ce qu’on demande à l’IA, de ce qu’on partage et de ce qu’on souhaite garder privé peut prévenir des malentendus… Mais à la condition que cette discussion ne devienne pas un droit de surveillance réciproque !
Ne pas confondre chatbot et accompagnement
Le succès du soutien psychologique automatisé ne doit pas invisibiliser le travail des professionnels de l’écoute et de l’accompagnement. Certes un chatbot est disponible sans rendez-vous et permet de formuler une pensée à son rythme. Mais il ne peut remplacer un accompagnement thérapeutique.L’IA ne peut pas évaluer une relation avec la compréhension du contexte qu’exige un travail clinique. Dans le reportage de TIME, les thérapeutes cités insistent sur la nécessité d’explorer ce qui se trouve derrière l’échange : la peur, le besoin d’être rassuré, ou encore la difficulté à se parler. Ce travail ne consiste pas poser un diagnostic ; il aide chacun à entendre et à mettre en discussion des expériences parfois contradictoires.
Cette distinction concerne aussi le travail social et les métiers du soin. Leur expertise tient notamment à l’attention portée aux situations et aux aux contraintes concrètes recontrées. Elle s’attache à comprendre la nature des liens familiaux et des rapports de pouvoir qui sont en jeu et qui impactent les comportements.
Une conversation générée par l’IA peut aider une personne à préparer les mots qu’elle compte utiliser ; elle ne remplace en aucun cas la relation de confiance, ni l’analyse partagée, Mais elles invitent à une question professionnelle déjà familière : comment accueillir sans jugement une confidence apportée par une personne qui a utilisé un chatbot pour exprimer son point de vue et ses attentes ?
Quand les personnes se tournent vers un chatbot pour obtenir une réponse immédiate, on peut y voir une commodité, mais aussi le signe qu’elles cherchent un espace d’écoute disponible. Il est tellement plus simple d’interroger une IA que prendre un rendez-vous avec un professionnel qu’il ne faut pas s’étonner de ce type de pratique. Il reste néanmoins essentiel de ne pas transformer une technologie accessible en substitut par défaut à un accompagnement humain lorsque la situation appelle une écoute qualifiée.
Une question éthique qui vous invite à ne pas utiliser l’IA
La question la plus utile n’est peut-être pas de savoir si l’IA a sa place dans une relation de couple, mais pourquoi elle y entre. Une règle simple pourrait servir de point de départ : choisir de ne pas utiliser l’outil pour régenter nos échanges intimes. C’est accepter de se présentel tel que l’on est.
Vous souhaitez malgré tout partager une conversation privée pour obtenir une réponse ? Posez-vous alors cette question : accepteriez-vous que vos propres messages soient soumis de la même manière à une IA. Accepteriez-vous que l’on s’immisce dans votre smartphone pour connaitre les questions que vous avez posé à l’IA ? Je pense que la réponse est évidente même si vous n’utilisez pas de chabot pour éclairer votre situation personnelle.
L’IA ne peut ni ne doit devenir un objet de surveillance quel qu’il soit et qu’elles qu’en soient les raisons invoquées. Si votre couple va mal, n’hesitez pas à parler à votre partenaire et lui proposer par exemple une médiation familiale. Si votre couple va bien, c’est bien un usage inapproprié des chatbots et de l’IA qui risque de lui faire du mal.
Sources
- The New Relationship Minefield: Your Partner’s AI Chats | TIME
- L’espionnage au sein du couple à l’heure des réseaux sociaux | IFOP
- Entretien avec l’IA: une analyse quantitative des caractéristiques de formation de la relation des compagnons de l’IA | Springer
- Is AI becoming the ‘third wheel’ in modern relationships? | OnePoll
Photos : DepositPhotos


