Quand le numérique trie les jeunes. Ce que nous dit le “cens caché” de l’accompagnement en Suisse romande

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Voilà un paradoxe très concret : ceux qui auraient le plus besoin d’aide numérique sont ceux qui en reçoivent le moins. C’est ce que l’on peut retenir d’une étude de terrain qui attirera votre attention. Dans le canton de Vaud, des centaines de jeunes adultes sans formation professionnelle achevée sont orientés chaque année vers des mesures d’insertion sociale de transition (MIS T), censées les aider à franchir le pas vers un apprentissage ou un emploi. Ces dispositifs, financés par les autorités cantonales et confiés à des organismes privés à but non lucratif, sont désormais traversés par une exigence devenue omniprésente : maîtriser le numérique pour accéder à ses droits mais également pour être candidat à un poste, ou encore régir son quotidien administratif.

Joseph Hivert
Joseph Hivert, collaborateur scientifique, HES-SO, Haute école de travail social de Fribourg (HETS FR).

C’est précisément cette dimension que Maël Dif‑Pradalier et Joseph Hivert, tous deux enseignants-chercheurs à la Haute école de travail social de Fribourg décortiquent dans une enquête menée au printemps 2024. Leur conclusion est dérangeante pour quiconque travaille dans l’accompagnement : loin de corriger la « fracture numérique », l’offre d’aide au numérique en vient à la renforcer, en fonction de la manière dont les professionnel·les évaluent les “potentiels” des jeunes et les métiers jugés “accessibles” pour eux.

Autrement dit, il y a bien un tri social par le numérique, mais il est discret, diffus et intériorisé. Les auteurs parlent, en s’inspirant de Daniel Gaxie, d’un « cens caché » : des formes invisibles d’(auto)exclusion numérique au cœur même de dispositifs censés favoriser l’inclusion.

Un quasi‑marché de l’insertion où le numérique devient filtre

Les mesures d’insertion sociale de transition forment ce que Joël Zaffran et Juliette Vollet appellent un « quasi‑marché » : l’État fixe les objectifs, finance, évalue, mais délègue la mise en œuvre à des prestataires associatifs, fondations ou entreprises sociales. Dans ce paysage, chaque mesure a sa “couleur” : certaines misent sur la remise à niveau scolaire, d’autres sur le coaching, d’autres encore sur des ateliers pratiques. Toutes, en principe, s’adressent au même public : des jeunes de 18 à 25 ans sans formation professionnelle achevée.

Mais lorsqu’on regarde de près l’offre numérique, le décor change. Sur douze MIS T, seules trois proposent explicitement des modules dédiés au numérique ou à l’informatique. Les autres relèguent le numérique au rang de simple outil au service des “techniques de recherche d’emploi” (TRE) : on crée une adresse mail, on rédige un CV, on postule en ligne, mais il ne s’agit pas d’un objet de travail à part entière.

Surtout, ces trois mesures “numériques” attirent et sélectionnent, de fait, des jeunes déjà relativement bien dotés : meilleur niveau scolaire, plus grande autonomie numérique, proximité au marché de l’emploi. Une responsable explique ainsi qu’elle aimerait introduire une évaluation des compétences numériques à l’entrée, pour mieux “cerner les niveaux”, tout en admettant être théoriquement tenue “d’accepter tout le monde”. Une autre assume clairement recruter des jeunes déjà à l’aise avec les outils : arrivée dans la mesure = adresse email professionnelle, suite Office installée, agenda partagé, avatar gamifié qui gagne des points en fonction des présences.

À l’autre bout du spectre, les MIS T qui n’affichent aucune offre spécifique en matière de numérique accueillent « les nôtres », comme le dit une conseillère en insertion : des jeunes « cabossés » qui « cumulent toutes les difficultés », scolaires, sociales, économiques, numériques. Là, l’écrit est un obstacle massif, y compris dans sa version numérique : sujet du mail, formules de politesse, mise en forme, pièces jointes. Devant les délais de candidature et le manque de temps, les professionnel·les n’ont parfois qu’une solution : faire à la place du jeune.
“Si Alejandro veut être peintre, on lui fait son CV” : quand le métier visé devient critère de droit au numérique.
Un échange entre professionnel·les, restitué dans un « focus group », condense très bien ce qui se joue au quotidien. G, conseillère, dit sans détour : « Les CV je les fais à leur place, clairement. […] Si j’ai du temps, je montre, mais souvent j’ai pas le temps. » A insiste : « C’est important qu’on ne fasse pas à leur place, mais c’est important qu’ils trouvent un stage. »

Puis vient l’élément décisif : « Si Alejandro ne parle pas bien le français et veut être peintre, faut lui faire CV et lettre. Un autre veut être employé de commerce, faut qu’il apprenne. […] Dans la pratique, le facteur discriminant est le métier visé. »

Ce court dialogue dit beaucoup des arbitrages silencieux de l’accompagnement. D’un côté, la recherche d’efficacité : décrocher un stage, une place d’apprentissage, coûte que coûte. De l’autre, un critère implicite d’accès à l’autonomie numérique : si le métier visé exige des compétences bureautiques, alors le jeune est invité à apprendre ; sinon, on “fait pour lui”.

On touche là à une tension bien connue des travailleurs sociaux : « faire avec » ou « faire à la place » des personnes. Mais le numérique la reconfigure : au nom de l’urgence, de la bienveillance et des contraintes de temps, on réserve l’investissement pédagogique aux jeunes “employé·es de commerce”, “proches de l’emploi”, tandis que les futurs peintres ou ouvriers du bâtiment restent confinés à un usage minimal, instrumentalisé, du numérique.

Les jeunes “cabossés” face au numérique : illectronisme, honte et renoncement

La force du travail des deux universitaires est de ne pas s’arrêter à l’offre des dispositifs, mais d’entrer dans les parcours, les mots, les embarras des jeunes eux‑mêmes. Leur enquête permet de dégager deux grands profils, sans jamais les figer.

Le premier groupe concentre celles et ceux qui ont connu les scolarités les plus courtes et les plus heurtées : orientation en classes de développement, sorties avant la fin de la scolarité obligatoire, longues prises en charge institutionnelles, parents sans diplôme ni emploi, allocataires du revenu d’insertion.

Chez ces jeunes, le rapport au numérique est profondément accompagné d’un sentiment d’échec : « je suis mauvais », « je n’y comprends rien », « je suis nul ». L’ordinateur reste un objet étranger – « certains ne savent pas allumer un ordinateur », raconte un responsable. L’écrit, déjà peu valorisé dans leur socialisation familiale, devient un double obstacle lorsqu’il s’invite dans les mails, les formulaires, les CV.

Leurs usages se concentrent sur le smartphone, les jeux, les messageries instantanées. Là où l’écriture peut être abrégée, phonétique, à mille lieues des codes attendus dans un mail de candidature. Un conseiller se souvient d’un jeune avec « 3 000 mails dans sa boîte », incapable de trier, de repérer un message important ou de télécharger une pièce jointe.

Jonathan, 18 ans, sorti du système scolaire à 14 ans, résume ainsi sa présence sur les réseaux : « Je suis une personne qui va voir plutôt que de poster des trucs, le seul endroit où je poste c’est Instagram, mais c’est très rarement. » On est loin des imaginaires de “digital natives” hyper‑créateurs de contenus. Il s’agit avant tout de regarder, de se divertir, sans s’approprier l’outil comme espace d’expression ou de pouvoir.

Ces jeunes aspirent le plus souvent à une attestation fédérale de formation professionnelle (AFP) dans des secteurs où le numérique est peu exigé à l’entrée : bâtiment, hôtellerie‑restauration. Ils et elles ont intégré ce que Pierre Bourdieu appelait un “sens des limites” : pourquoi se battre pour maîtriser des outils dont on perçoit qu’ils appartiennent au “monde de ceux d’en haut”, ceux qui « utilisent les logiciels de bureautique » et pour qui la frontière entre maison et travail est poreuse ?

Les jeunes “passionné·es de techno” : le numérique comme ressource et tremplin

En miroir, le second groupe est composé de jeunes passé·es au moins jusqu’au bout de la scolarité obligatoire, souvent engagés dans une formation du secondaire. Leurs parents sont ouvriers ou employés, insérés dans l’emploi, même si la famille peut être suivie par les services sociaux.

Dans ce groupe, certains se disent “passionné·es de technologie ou d’informatique”. Ce sont eux qu’on retrouve massivement dans les MIS T qui offrent des cours d’informatique, des ateliers spécifiques, des prêts d’ordinateurs portables. Leurs pratiques numériques sont plus diversifiées : ils utilisent le mail pour candidater et pour échanger avec leur conseiller ou leur conseillère ; ils manipulent Outlook, Word, Excel, parfois même la suite Adobe, appris au fil de leur formation.

Ils sont également mieux équipés : smartphone, ordinateur personnel, parfois tablette. Surtout, ils se sentent compétents, autonomes. Ils visent un certificat fédéral de capacité (CFC), orienté vers le tertiaire, par exemple comme employé·es de commerce. Là où les jeunes du premier groupe ajustent leurs aspirations à un horizon de métiers peu numérisés, ceux‑ci visent des secteurs où la maîtrise des outils numériques est une évidence, presque une condition d’entrée.

Nadia incarne ce profil. À 17 ans, fille d’un ouvrier de chantier et d’une employée de blanchisserie, elle aime “les nouvelles technologies”. Après un passage par l’école de la transition, puis par un centre d’enseignement professionnel qu’elle quitte pour raisons de santé, elle est orientée vers une MIS T pour jeunes “proches du marché de l’emploi”. Elle y suit avec plaisir le cours d’informatique, prépare un CFC dans les métiers de l’informatique, passe un test du Groupement romand de l’informatique et réussit le concours de l’École technique des métiers de Lausanne, avec l’appui de sa conseillère. Bref tout va bien pour elle.

Cela nous apprend ce qui peut paraitre comme une évidence. En somme, plus un jeune est déjà armé scolairement et numériquement, plus le dispositif lui offre des ressources pour renforcer encore ces compétences et ouvrir l’accès à des secteurs qualifiés. Un dispositif qui n’est pas centré sur les plus fragiles.

Le “bricolage” professionnel et la solitude numérique des intervenant·es

Si cette enquête révèle des inégalités entre jeunes, elle ne ménage pas non plus les institutions et les métiers. On aurait tort de croire que les professionnel·les de l’insertion évoluent facilement dans ce paysage numérique.

Seulement deux MIS T sur douze considèrent explicitement la possession de compétences numériques comme un « prérequis de base » au moment de recruter les coachs. Ailleurs, une responsable reconnaît : « On n’évalue pas beaucoup leurs compétences aux coachs. On part du principe qu’elles sont là. » Ce “on part du principe” est lourd de conséquences : il naturalise les compétences numériques, comme si le fait d’être adulte, diplômé·e et salarié·e dans le social suffisait à être à l’aise avec les outils, capables de les transmettre.

Or une étude antérieure menée par Maël Dif‑Pradalier et ses collègues montrait déjà que si 60% des professionnel·les de l’insertion déclarent avoir des compétences numériques avancées, 77% disent les avoir acquises seul·es, sur leur temps libre, via leurs usages privés. Autrement dit, l’institution ne prend guère en charge cette montée en compétence ; elle la suppose.

Dans les MIS T, les pratiques relèvent souvent du « bricolage », pour reprendre le terme de l’anthropologue breton Pascal Plantard. Faute d’outil d’évaluation adapté aux publics de l’insertion, les intervenant·es composent des tests “maison”, en combinant des ressources gratuites trouvées en ligne. La qualité de l’accompagnement dépend alors de l’appétence personnelle du coach pour le numérique, de sa créativité, du temps qu’il ou elle peut y consacrer.

Certains regrettent d’ailleurs la disparition des cours d’informatique et de bureautique à l’école obligatoire. Un responsable va jusqu’à résumer l’implicite scolaire actuel par cette phrase : « Et si jamais [tu as besoin d’appui], on t’apprendra chez toi avec papa maman et voilà. » Mais que se passe‑t‑il quand “papa maman” n’ont ni ordinateur, ni connexion stable, ni compétences numériques ? Le risque est clair : les familles populaires deviennent incontournablement responsables d’une transmission qu’elles ne peuvent pas assumer, pendant que les institutions publiques évitent de s’en saisir comme un sujet structurant de leurs interventions.

Une autonomie numérique… réservée aux déjà autonomes

Au final, Maël Dif‑Pradalier et Joseph Hivert montrent une chose simple et dure : dans les MIS T vaudoises, l’“autonomie numérique” n’est pas le résultat d’un accompagnement pour tous, mais plutôt la condition d’accès aux mesures qui permettent de la développer.

Dans ce système, seul un quart des mesures offrent un vrai soutien pour aller au‑delà d’un usage purement instrumental du numérique (se connecter, postuler, suivre un processus). Ce sont les jeunes déjà les plus à l’aise, les plus dotés scolairement, qui en bénéficient. Les autres restent enfermés dans un accompagnement de base, concentré sur le “bas seuil”, où l’objectif principal demeure de “décrocher un entretien”, quitte à ce que le CV, la lettre, le mail soient en réalité produits par un tiers professionnel.

Là se trouve, peut‑on dire, la part la plus politique de cette recherche. En laissant s’installer une offre à deux vitesses, les dispositifs d’insertion anticipent et accompagnent une forme de ségrégation du marché des places d’apprentissage : d’un côté, des jeunes préparés à occuper des postes tertiaires, familiarisés avec Outlook, la suite Office, les tests d’aptitude informatiques ; de l’autre, des jeunes assignés à des métiers où l’on estime que le numérique n’est pas vraiment nécessaire, et pour lesquels les efforts de formation numérique sont jugés non prioritaires.

Le “cens caché” prend ici un visage très concret. Il ne s’agit pas d’un droit formellement refusé, mais d’une série de micro‑décisions, d’anticipations et de renoncements : faire pour ne pas “mettre en échec”, ne pas proposer tel module à tel jeune parce que “ce n’est pas pour lui”, privilégier WhatsApp plutôt que le mail parce que « de toute façon il n’en aura pas besoin dans le bâtiment ».

Et les travailleurs sociaux dans tout ça ?

Pour la profession, cette étude est à la fois une mise en cause et un soutien. Une mise en cause, parce qu’elle oblige à regarder en face nos propres pratiques d’orientation, nos critères implicites en réponse à l’urgence et aux objectifs chiffrés. Ce sont bien les assistant·es sociaux·ales qui, en amont, présentent aux jeunes seulement les offres d’accompagnement sur la base de leurs habitudes de collaboration et de leur appréciation du profil du jeune. Ce sont aussi les équipes de terrain qui, faute de ressources suffisantes, acceptent l’idée qu’il y aura “un numérique pour les uns et un autre pour les autres”.

Mais c’est aussi un soutien, parce que le travail de ces universitaires donne une épaisseur empirique à des intuitions que beaucoup de professionnel(le)s ressentent sans toujours trouver les mots pour les faire entendre à leur hiérarchie ou aux décideurs. En montrant, matériaux à l’appui, comment l’accompagnement au numérique s’inscrit dans les logiques d’activation et d’individualisation de la responsabilité, les chercheurs apportent des arguments pour re‑politiser ces questions dans le champ du travail social.

On comprend mieux pourquoi certains professionnels se sentent pris en étau : ils doivent à la fois veiller à l’autonomie des jeunes, respecter les délais de candidature, répondre à des attentes de résultats, et composer avec leurs propres freins numériques. On comprend aussi combien il est injuste de leur faire porter seuls la responsabilité d’une inégalité qui est d’abord structurelle : elle tient à la manière dont sont conçus les dispositifs, réparties les ressources, définies les priorités.

Pour une politique du numérique qui ne renonce pas aux plus vulnérables

En filigrane, cette étude pose une question que devraient se poser toutes les institutions d’insertion, en Suisse comme ailleurs : qui avons‑nous le droit de laisser au bord du chemin numérique ? Si l’on accepte que certains métiers n’exigent pas l’usage autonome d’un ordinateur, alors on entérine l’idée qu’une partie des jeunes pourra vivre et travailler durablement sans maîtriser des outils qui conditionnent aussi l’accès à leurs droits sociaux mais encore aux services publics et à l’information. Or on sait qu’en France comme en Suisse, la dématérialisation des services publics rend désormais l’“autonomie numérique” quasi indispensable pour simplement accéder à ses prestations.

En ce sens, la contribution de Maël Dif‑Pradalier et Joseph Hivert va bien au‑delà du canton de Vaud. Elle nous oblige, comme travailleurs sociaux, formateurs, responsables de dispositifs, à repenser ce que nous mettons derrière l’injonction à l’autonomie. Tant que l’accompagnement au numérique restera réservé à ceux qui sont déjà “proches de l’emploi”, nous continuerons à transformer en défaut individuel ce qui relève en réalité de choix collectifs. Et à alimenter, silencieusement, ce “cens caché” qui trie les jeunes selon leur aptitude à naviguer dans le monde numérique.

Source

 

 


Photo : Maël Dif-Pradalier Professeur, HES-SO, Haute école de travail social de Fribourg (HETS FR) © STEMUTZ.COM

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Une réponse

  1. Bonjour,
    il ne faut pas oublier la part active que prennent les jeunes en échec scolaire dans l’évitement de la formation. Les mécanismes ont bien été décrits par John Bowlby en 1944 dans « les 44 voleurs : leur êrsonnalité et leur vie familiale » et, plus près de nous, par Philippe Jeammet.
    Eviter de rater prend souvent la forme de « c’est nul », « j’en ai pas besoin », ce qui protège de « je suis nul », « encore une fois je ne vais pas y arriver ». Ca se construit très en amont de la formation professionnelle.
    Cela me rappelle un souvenir professionnel : je faisais un jeu informatique amusant, « Milly et la maison des mathématiques » et j’ai observé que les enfants confiants dans leurs capacités s’amusaient à rater à un moment du jeu, car alors la vache faisait une réponse très drole. Les autres ne s’y risquaient pas..

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