Didier Dubasque
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Quel accompagnement vers l’insertion socio-professionnelle dans une société numérique ?

Depuis l’avènement des plateformes numériques, l’activité des travailleurs sociaux impliqués dans l’insertion socioprofessionnelle a considérablement évolué, les rendant incontournables pour remplir leur mission. Trois chercheurs suisses (Maël DifPradalier, professeur, Thomas Jammet, adjoint scientifique, Cédric Jacot, collaborateur scientifique)  ont étudié cette évolution pour identifier les avantages, les limites et les inconvénients de la transition numérique dans ce domaine.

Cette recherche exploratoire est pertinente pour les professionnels de l’insertion en France qui travaillent directement avec des personnes ayant des liens plus ou moins étroits avec l’emploi, et qui sont confrontés aux mêmes conditions que leurs homologues suisses. Cette recherche croise les points de vue des professionnel(le)s en contact direct avec les bénéficiaires et ceux de leurs supérieur(e)s (cadres et « managers »). Ces 2 catégories sont tout autant impactées par les outils numériques et leurs usages peuvent ainsi être en quelque sorte comparés.

Le temps passé devant les écrans de plus en plus importants

1ère constatation : Les cadres ont une utilisation plus intensive des outils numériques et sont mieux équipé·e· par leur employeur que les professionnels dits de 1ʳᵉ ligne. Ils ont plus fréquemment recours au smartphone et moins souvent à un ordinateur fixe pour entrer en relation avec les différents acteurs et actrices de l’insertion. Le tableau qui suit nous montre les estimations de temps passés devant un écran selon les acteurs. On peut ainsi considérer que les temps passés devant les écrans sont quasiment équivalents et surtout conséquents. Passer de 4 à plus de 6 heures par jour devant un écran à de quoi interroger les professionnels de la relation d’aide. Ils sont littéralement captés par les outils numériques.

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Le numérique accroit des inégalités entre bénéficiaires des actions d’insertion

C’est ce qu’en pensent les acteurs de terrain. Ils sont bien placés pour le constater. Les professionnel(le)s de 1ʳᵉ ligne sont globalement plus négatifs sur l’impact du numérique dans la situation des bénéficiaires, que les cadres. Par contre ils considèrent majoritairement  que la transition numérique améliore le contact avec les employeurs. Mais c’est différent dès que l’on considère les usagers. Les professionnels de terrain déclarent majoritairement que les outils numériques contribuent à augmenter les inégalités au sein du public accompagné.  Plus de 80% des professionnel(le)s estiment que le manque de compétence numérique est devenu le premier frein à l’insertion professionnelle des personnes accompagnées.  Le tableau qui suit éclaire pour une part ces affirmations

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Une perte de sens ?

Cette étude nous apprend au passage que de nombreux professionnels de terrain considèrent que l’usage du numérique a renforcé le contrôle de la hiérarchie sur le travail réalisé.  Ils  considèrent en outre plus souvent que les cadres que le « suivi numérique » a augmenté le travail administratif/bureaucratique (67.5% contre 54.9%). D’où un sentiment de perte de sens. 62,9 % des travailleurs sociaux de l’insertion déclarent engager des démarches en ligne à la place des bénéficiaires, mais on ne connait pas le nombre de personnes aidées de cette façon. La généralisation du numérique semble également favoriser, en tout cas pour certains, un contrôle non seulement de leur propre travail, mais aussi des allocataires, dès lors que des contreparties sont exigées – en matière notamment de preuves de recherches actives d’emplois – pour continuer à pouvoir recevoir des prestations sociales.

Les encadrants et les agents de terrain considèrent majoritairement que les compétences numériques des personnes accompagnées sont faibles ou moyennes (85% de 1ʳᵉ ligne et 90% de cadres). Ils considèrent que le manque de compétences techniques constitue le principal frein rencontré par les usagers dans leur utilisation des appareils et des outils numériques (environ 80% dans les deux cas). De leurs points de vue, ce sont donc logiquement les bénéficiaires qui ont le plus besoin de formation dans ce domaine.

Les professionnels expliquent que la nécessité de remplacer les bénéficiaires dans certaines tâches numériques est due à la généralisation de la candidature en ligne. Cet aspect exclut de fait ceux qui ont des difficultés avec les outils numériques, même si toutes les compétences ne sont pas toujours nécessaires pour le travail en question. Les professionnels ont pour objectif final d’accompagner les bénéficiaires vers l’insertion professionnelle, en trouvant un emploi qui correspond à leurs compétences, pour les aider à sortir de la relation d’aide dans une société numérique.

Alors où sont les atouts ?

Je n’en ai pas décelé beaucoup à la lecture du rapport qui révèle surtout l’importance des compétences numériques dans les parcours d’insertion socioprofessionnelle. Il est devenu nécessaire pour les professionnels de pouvoir mieux évaluer les compétences numériques des personnes accompagnées. On pourra souligner que le numérique permet une gestion mieux actualisée des offres et des demandes d’emploi. Il en est sans doute aussi de même pour la gestion des offres de formation.

Des recommandations

Cette étude nous confirme que les cadres considèrent les appareils numériques comme utiles et offrant une plus grande souplesse en termes de lieu et de temps de travail, tandis que les professionnels de terrain. Ils en ont une utilité moins évidente en raison de la forte localisation de leur activité. De plus, les travailleurs sociaux ont une perception plus négative des inconvénients des dispositifs numériques, notamment en termes de contrôle hiérarchique. Les motivations à travailler dans le domaine de l’insertion diffèrent également entre ces deux catégories de professionnels, les premiers étant davantage motivés par des considérations humanistes et centrés sur les bénéficiaires, tandis que les cadres sont plus sensibles aux aspects hiérarchiques et ont des motivations politiques.

L’enquête a aussi identifié deux groupes de professionnels de l’insertion en fonction de leur rapport au numérique : les « militants », qui auraient une perception négative de l’impact du numérique sur leur activité et sur la situation des bénéficiaires, et les « humanistes », qui auraient une perception plutôt positive. Ces deux groupes diffèrent également quant à leur utilisation des appareils numériques, leur motivation professionnelle et leur conception du travail de l’insertion. Personnellement, cette catégorisation entre militants et humaniste me paraît discutable, de nombreux « militants » étant souvent des « humanistes « . L’inverse existant aussi. Il aurait fallu savoir ce qui est mis derrière ces termes. Les auteurs sont actuellement en train d’affiner cette typologie et une version plus aboutie sera présentée au prochain congrès de l’AIFRIS en juillet à Paris. A suivre donc.

Il existe en France des outils permettant aux professionnels de l’insertion sociale et professionnelles d’évaluer en ligne les compétences numériques des personnes accompagnées. Il semble que ces outils n’existent pas en Suisse ou du moins qu’ils sontv trop peu développés. Les chercheurs ne se sont pas limités à poser des constats issus de leurs observations. Ils proposent une série de mesures que vous pouvez découvrir avec la présentation visuelle qui suit. Elles sont proches de celles que nous avions élaboré au sein du Haut Conseil du Travail Social en France . Le tout est d’obtenir les moyens permettant de les mettre en oeuvre et de les appliquer !

Les 5 mesures proposées sont les suivantes :

  1. Construire un outil d’évaluation des compétences numériques des bénéficiaires
  2. Concevoir des interfaces faciles à utiliser, dont l’ergonomie tienne compte des compétences et besoins des bénéficiaires.
  3. Développer des actions de médiation numérique pour démocratiser l’acquisition de compétences de base par les bénéficiaires
  4. Garantir un accès à du matériel informatique fonctionnel pour les bénéficiaires
  5. Maintenir des lieux d’accueil physique, comme alternative au « toutnumérique ».

 

Pour tout vous dire, je retrouve là l’essentiel des recommandations que nous avions formulées au sein du Haut Conseil du Travail Social. Ces travaux renforcent et confirment la nécessité de mener ces actions auprès de la population.

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Note : cette étude a interrogé un total de 514 acteurs de l’insertion professionnelle (cadres et travailleurs sociaux de terrain). Pour simplifier, j’ai utilisé le terme généraliste de travailleurs sociaux pour qualifier les professionnel(le)s de terrain en charge de ces accompagnements. En Suisse, ces derniers sont avant tout des « conseillers en insertion » lorsqu’ils travaillent dans les institutions publiques qui gérant l’aide sociale ou relevant de l’assurance invalidité. Ce sont des conseillers (en personnel) pour celles et ceux qui travaillent dans les équivalents des Pôles Emploi cantonaux que sont les Offices régionaux de placement (ORP). Enfin dernière dénomination, il y a les  « job coach » ou « intervenants socio-professionnels si l’employeur est une association ou fondation qui réalise, pour le compte généralement exclusif du public des prestations consistant en des mesures d’insertion préparatoires au retour en emploi. (assurance chômage, assurance invalidité ou aide sociale)

 

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Photo : les auteurs de la recherche : de gauche à droite Maël DifPradalier, Thomas Jammet et Cédric Jacot.

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