Point de vue | Quand l’écologie bouscule le travail social : conversation avec Dominique Grandgeorge

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Pourquoi les professionnels du travail social devraient-ils prêter attention à la crise écologique ? Dominique Grandgeorge, ancien éducateur et aujourd’hui figure reconnue qui allie écologie et travail social, n’hésite pas à affirmer que qu’il existe une forme de paresse intellectuelle, une inertie dans notre secteur. Cette inertie est notable dès lors que l’on s’intéresse aux questions et aux risques liés non seulement à la crise climatique, mais aussi à tout ce qui conduit à dépasser les neufs limites planétaires et nous rapprocher des points de bascule irréversibles.  Je vous propose ici une traduction d’une interview réalisée par Ana Patricia Quintana-Ramirez, Luz Marina Donato-Molina et Tristan Loloum pour la revue colombienne Revista Trabajo Social. Ce propos nous alerte à un moment où la transformation écologique n’est plus une option secondaire, mais un facteur structurant de l’action collective.

Présentation des intervenants

revista trabajo social revue universite deAntioquiaCette rencontre est le fruit des regards croisés de trois professionnels spécialistes du travail social et des sciences sociales. Ana Patricia Quintana-Ramírez, enseigne à l’Université Nationale de Colombie ; Luz Marina Donato-Molina, forte de son expertise en anthropologie du développement social, participe à la formation de nouvelles générations de travailleurs sociaux dans son pays ; Tristan Loloum, docteur en anthropologie sociale, relie terrains et réflexions universitaires en Suisse. Leur posture, entre recherche, pratique et engagement pédagogique, confère à l’entretien une portée éthique singulière où la diversité des itinéraires et la transversalité des compétences sont célébrées.

Dominique Grandgeorge n’est pas qu’un éducateur diplômé de l’ESTES Strasbourg ou un consultant reconnu : il est celui qui a écrit un ouvrage de référence publié en 2022, L’écologisation du travail social. Les établissements sociaux à l’épreuve du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité (et plusieurs articles plaidant en faveur de l’écologisation de la formation vers un travail social terrestre) Il fait le pari de relier préoccupations écologiques et pratiques concrètes dans l’accompagnement des établissements sociaux et médico-sociaux (ESMS).

L’écologisation du travail social, une nécessité vitale

Son livre nous propose une analyse critique des pratiques et des enquêtes de terrain menées dans cinq établissements pour personnes âgées. Son ouvrage fait état de plusieurs formes d’engagement institutionnel : la technique des petits pas, le sas de passage et l’approche écologique globale. Il est un fervent adepte de cette troisième approche. Celle de l’écologisation globale et systémique. Le développement durable a démontré ses limites depuis 1987 et la transition écologique ne fait que remettre au lendemain ce que l’on doit mettre en œuvre ici et maintenant. .

Dominique Grandgeorge nous parle d’une nécessaire « réforme authentique du travail social » qui, pour  lui, ne pourra advenir qu’à travers la transformation de l’enseignement donné aux futurs professionnels. Expériences de permaculture, gestion renouvelée des énergies, lutte contre le gaspillage alimentaire… autant de leviers concrets qui, dans son propos, incarnent la dimension écologique du soin et de l’éducation sociale.

​Qu’est-ce qui vous a motivé à étudier le travail social? Quel était le contexte ?

D.G: J’ai commencé à travailler dans le social l’année scolaire 1986-1987. J’avais 26 ans et, pour être franc, je n’avais aucune motivation particulière. De fait, je me suis consacré au travail social bien après de m’intéresser aux questions écologiques. À l’école, j’étais un peu dissipé, un peu critique, râleur et un peu rebelle. C’est ce qui m’a guidé vers le métier d’éducateur spécialisé. En France, beaucoup d’éducateurs spécialisés avaient souvent connu l’échec scolaire. J’en faisais partie et c’est pourquoi, au début de ma carrière, je ne me sentais aucunement motivé.

J’ai trouvé un emploi car à cette époque on trouvait encore facilement du travail sans diplôme. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé. J’ai suivi une formation d’éducateur spécialisé jusqu’en 1989, puis le master que j’ai terminé en 1994. Ensuite, ma motivation s’est renforcée et je n’ai pas cessé d’étudier. En formation supérieure, j’ai opté pour travailler dans les services publics en faveur de projet et de mission spécifiques (et non devenir directeur d’établissement). Ce qui m’a conduit à passer les concours de la fonction publique territoriale qui sont très exigeants en France.

En résumé, j’ai donc suivi la voie éducative avant d’obtenir un master de sociologie puis réussir le concours de cadre de la fonction publique territorial dans l’action sociale. Ce qui m’a permis d’occuper à partir du XXI siècle des postes de direction dans la fonction publique territoriale. C’est là, et je le répète souvent en conférence, que j’ai pu enfin associer ma conscience écologique avec la question sociale dans le cadre de mes activités professionnelle.

Durant toute ma carrière comme travailleur social, j’ai travaillé dans tous les domaines sauf la toxicomanie et l’alcoolisme : milieu de l’handicap, animation socio-culturelle, prévention sociale, service social municipal, logement social, personnes âgées, petite enfance. On peut dire que j’ai découvert l’ensemble du panorama que proposait le travail social.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans l’écologie ?

D.G: Ma prise de conscience écologique remonte à l’enfance. J’ai vécu en Alsace, d’abord dans le vignoble puis dans la plaine humide. Ma famille est le reflet de la cohabitation historique entre confession protestante et catholique à la frontière de l’Alsace protestante et de la Lorraine catholique. Du côté paternel, on est artisan et notable traditionaliste de confession catholique alors que du côté maternel, c’est la foi luthérienne qui prévaut dans une famille ouvrière de fonctionnaires fortement ancrée à gauche.

C’est dans le village de Muttersholtz que j’ai découvert l’écologie. Avec des amis, dans les années 70, nous participions au premier inventaire et comptage des oiseaux en préalable de l’installation de la Maison de la Nature. Signifiant “bois de la mère”, le village est aujourd’hui l’une des principales “communes en transition” en Alsace et en France. A Muttersholtz, l’objectif consiste à s’adapter aux enjeux écologiques au point de rivaliser avec ce qui se fait aujourd’hui à Grenoble, Strasbourg ou d’autres grandes villes.

L’histoire de Muttersholtz, unique dans les environs, se fonde sur la rencontre des trois religions juives, catholiques et protestantes. C’est un véritable ferment de tolérance et de controverse qui se révèle bien souvent sous son meilleur jour. C’est ici que se sont installés une des premières Maison de la Nature mais aussi un foyer des jeunes très dynamiques et un tantinet «contestataire». Je crois que ces activités ne sont pas pour rien dans l’arrivée d’un conseil municipal à majorité écologiste.

Muttersholtz est devenue la capitale française de la biodiversité en 2017 à l’égal de Besançon et de Strasbourg avant et après. C’est un village qui multiplie les expérimentations et les actions à caractère écologique. Je crois que d’avoir été immergé dans ce lieu me poursuit encore aujourd’hui. C’est une part inaltérable de moi.

Dans le foyer des jeunes, un réseau d’ami et de proche s’est constitué. On pourrait faire la liste de cette ruche à travers les fonctions occupés aujourd’hui par ses membres : d’aucun sont élus écologistes, d’aucun dirige un restaurant biologique et végétarien, d’aucun sont activistes associatifs et votre serviteur s’emploie à la faveur de la bifurcation écologique dans le travail social… Je me suis toujours dit que ce phénomène muttersholtzois mériterait une étude anthropologique.

Quelle était la problématique majeure qui préoccupait les travailleurs sociaux en France à l’époque ?

D.G: Lorsque j’ai étudié le travail social, les politiques publiques de la ville et de l’insertion s’installaient en France. Les travailleurs sociaux ne sortaient pas sur le terrain et ne connaissaient pas toujours leurs interlocuteurs partenaires. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et la présidence Mitterrand, il y a eu une véritable ouverture: politiques d’intégration, instauration du Revenu Minimum d’Insertion (RMI). Objet de mon travail de mémoire à l’école, le revenu minimum d’insertion m’a apporté beaucoup d’appétence et de curiosité professionnelle. Cela bouleversait l’accompagnement institutionnel traditionnel en établissement.

C’est ce qui m’a motivé de choisir une voie professionnelle basée sur des missions publiques plutôt qu’ une fonction institutionnelle. Cette opposition entre mission et fonction dans l’ exercice de son travail a été pensé par Edgar Pisani, ministre et haut fonctionnaire, dès les années 50 alors qu’il était au service du Général de Gaulle. Elle s’est nettement enrichie avec l’arrivée de la gauche au pouvoir notamment sous l’impulsion de Michel Rocard.

Reste que j’ai toujours eu l’écologie ancrée en moi. c’est la discipline qui étudie les relations entre les êtres vivants, les organismes et les milieux de vie. Le terme écologie a été créée en 1866 par Ernst Haeckel. L’espagnol «medio ambiante» (milieu environnant, ambiant ou d’atmosphère) est plus proche de l’écologie que le français «environnement» vague et distancié. A ce titre, le partage l’avis du paysagiste Gilles Clément, qui invite à parler de «condition de vie», de «milieu de vie», «de vivant» et non d’ « environnement » ou de “nature”. C’est plus proche de ce que je souhaite transmettre dans le travail social.

Quelles sont vos expériences dans la formation des travailleurs sociaux en Europe?

D.G: Actuellement retraité, j’enseigne à distance en Suisse à Genève, à la Réunion, en présentiel à Strasbourg…  Aujourd’hui, je parle en tant qu’observateur plutôt que praticien. J’ai été cadre de formation pendant quatre ans, directeur général sept ans dans un organisme HLM et à deux reprises en CCAS. La comparaison France-Suisse est frappante: la formation en écologie est quasi absente dans l’enseignement du travail social en France.

En Belgique comme en Suisse, l’écologisation du travail social est bien plus avancée qu’en France. Certains collègues maintiennent des actions à l’exemple de Lille ou de l’école de la sécurité sociale à Paris (CRAMIF). Force est de constater qu’il existe une forme de paresse intellectuelle, une inertie dans le travail social. Soit les enseignements sont encore très inspirés par le courant psychanalyste et freudo-marxisme, soit on se contente de l’utilitarisme le plus rudimentaire. Face au discours dominant et séducteur de l’autodétermination individuelle, les contraintes écologiques (dépendances et solidarité, attachement territorial, partage des communs) ne pèsent pas lourd. L’écologie est incomprise, interprétée comme punitive et se vit comme obstacle à la liberté de circuler, d’agir et de penser.

Quelles ont été vos expériences les plus significatives comme travailleur social? Pourquoi avoir enquêté et publié sur la thématique environnementale ?

D.G: Dès que je suis devenu directeur, je me suis trouvé face à l’alternative suivante : suivre le cadre d’une carrière habituelle ou expérimenter sur le terrain les problématiques écologiques au risque de prendre des coups. J’ai choisi d’aller à contre-courant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne m’a pas facilité ma carrière. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Tous les acteurs écologistes ont expérimenté ses difficultés. En bousculant les habitudes et les idées, on dérange. Et les dirigeants finissent par vous pousser dehors. C’est un phénomène général, en France et ailleurs, chaque réforme soulève des freins et blocages tenaces… Pas de vague !

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire « L’écologisation du travail social »?

D.G: La motivation principale, c’est l’écologie, pas le travail social. Soyons clair : les enjeux écologiques englobent toutes les activités humaines et par conséquent le travail social. Comme le souligne les chercheurs en écologie et particulièrement Bruno Latour, l’écologie « enveloppe » toutes les autres disciplines car c’est la condition même de la vie, de notre existence de vivant et d’humain. Notre rôle consiste à appliquer cette réalité terrestre dans la pratique, à travers des diagnostics géo-sociaux de territoire, des filtres verts qui nous permettent d’y voir plus clair.

Pour moi, l’écologie surplombe tout, c’est la vie dans son essence : l’économie, notre maison commune, tout est lié. Selon Latour, après la noblesse au moyen âge, la bourgeoisie depuis la révolution française, l’écologie est amené à devenir le pivot des enjeux terrestres. Cette image de classe pivot autour de l’écologie dans nos vies individuelles et collectives me fait penser au « Stammtisch» alsaco- suisse et germanique.

Le Stammtisch (littéralement table autour d’un pilier) consiste en une table de restaurant ou de bar qui se trouve dans un coin. Elle est volontairement réservée à des habitués qui s’y retrouvent quotidiennement autour d’un repas, d’un apéro, d’une bière pour discuter, s’amuser et refaire le monde. Par sa référence au pilier central, au tronc (stamm), cette tablée supportent le poids de l’histoire locale et ses faits marquants. Si j’osais la métaphore, la classe pivot écologiste supportera le poids de l’anthropocène et des limites planétaires comme le stammtisch la vie locale et ses turpitudes.

Selon Latour, cette classe pivot est en passe de devenir la classe écologique centrale autour de laquelle vont s’agréger les autres courants politiques historiques (libéralisme, socialisme, anarchisme etc). Aujourd’hui, celle ci est encore tenu par la démocratie libérale. Depuis une dizaine d’année, Bruno Latour nous préviens : les élites ont fait
sécession. Comment croire que les dirigeants financiers et politiques ignoreraient ce qui se joue? C’est une fable. Les Bezos, Zuckerberg et autres Musk ont bien compris l’enjeu. Et leur solution consiste à abandonner les derniers wagons. Nous avons raté le train. La métaphore de Mars est assez explicite pourtant ! C’est d’ un cynisme terrible.

Dans l’hémisphère sud et à l’encontre des pauvres du nord, les difficultés s’aggraveront de mal en pis. Notamment sur le plan de la subsistance et de l’habitabilité. C’est pourquoi, nous devons nous orienter vers les enjeux d’autosuffisance et d’autoconsommation en partage.

Comment votre livre est-il accueilli dans les formations au travail social en France et en Suisse ?

D.G : Avec la maison d’édition et sa responsable, Stéphanie Fretz, nous essayons de diffuser le livre dans les meilleurs conditions. Cependant, l’impact se limite à un petit cercle de convaincus et d’activistes. Il est peu relayé en France dans les réseaux institutionnels. L’IRTS des Hauts de France, engagé dans ses enjeux éco-climatiques a fait beaucoup en ma faveur. En Suisse Romande, l’accueil semble légèrement meilleure. Exceptée Lausanne, j’ai eu des retour sympathiques de la part des autres cantons de langue francaise.

Je veux préciser un point. Je ne me considère pas comme un écrivain mais plutôt comme un auteur qui délivre un message en faveur du concernement écologique. Un type d’auteur «prédicateur, prêcheur» de l’impératif écologique en milieu médico-social et culturel. Je pense que mon rôle consiste avant tout de transmettre sans modération l’écologisation du travail social terrestre. Pour vous donner une idée, je me considère tout aussi apte pour la musique, voir plus que pour l’écriture.

Quelles recommandations proposeriez vous pour renforcer la recherche et la pratique du travail social articulée avec l’environnement en Amérique latine ?

D.G : La justice environnementale, bien exposée par Joan Martínez-Alier («l’écologisme des pauvres »), se retrouve aussi en Europe. Philippe Descola permet d’étudier les “zones à défendre” à la manière de l’écologie populaire latine. Quand bien même, les situations sont très différentes, les enjeux se ressemble. Au delà de ses différences, c’est la justice sociale et climatique qui déterminent les luttes. Au final, les valeurs sont les mêmes : « nous sommes la nature qui se défend » proclament les militants européens des ZAD à l’instar des peuples amérindiens attachés au territoire de subsistance -forêt primaire par exemple- dont ils appartiennent (et non l’inverse).

Il ne sert à rien de défendre la « nature sauvage » de l’Amazonie dans un bocal jusqu’en exclure les habitants humains (cf. parc national Sud Africain ou Américain). Qui plus est, seuls les touristes occidentaux argentés en bénéficient, en consomment façon vitrine publicitaire, décor meublée de nature…Cela n’a aucun sens terrestre. Au contraire, c’est la fascinante interdépendance et coévolution entre vivants dont font partie les humains – au même titre que l’ensemble du vivant- qui doit nous interpeller sur le long terme. Il ne faut pas confondre le sauvage mis en bocal (wilderness) au service de l’Humain et le réensauvagement du vivant (rewild) en cohabitation avec homo sapiens.

En cela, les travaux de Joan Martinez Alier mais aussi de Philippe Descola nous enseigne la tolérance et l’humilité face aux vivants et relativisent notre place dans le monde. Protéger une partie de l’Amazonie en y excluant l’humain n’a aucun sens ; la détruire au prix de nos modes de vie à court terme encore moins. C’est pourquoi, je me demande si l’Ubuntu –nous ne sommes rien ni jamais seuls sans les autres– portée politiquement par Desmond Tutu et Nelson Mandela trouve un sens et pourrait nous guider dans ce brouillard généralisé.

La leçon a en tirer, c’est que nous sommes interconnectés, interdépendants. La vie sur  – s’est constitués en coévolution. Cela me fait penser au sociologue Norbert Elias qui disait que « nous sommes traversés par les autres ». En prolongeant sa pensée à l’échelle du vivant, chaque espèce serait traversée par les autres vivants en coévolution, autrement dit par le miracle complexe de la vie constamment réajustée. Sous certain aspect, nous retrouvons là, les fondements des pensées animistes ou totémistes.

Nous avons une dette envers nos prédécesseurs mais aussi envers nos successeurs. C’est cela aussi Ubuntu. A ce titre, je ne pense pas être le seul auteur de mon livre. Derrière la signature et le bouquin, il faut aussi et surtout yvoir mes correcteurs, mes amis, mes rencontres et ce que m’y entoure et qui me traverse. Je n’en suis que la pointe de l’iceberg où une feuille de la canopée à la merci du soleil, grand ordonnateur de photosynthèse.

Ce que nous enseigne les peuples premiers mais aussi les « défenseurs de la nature qui se défend » est formidable et passionnant. Par exemple, aujourd’hui, on donne dans certains pays la personnalité juridique à des entités naturelles, fleuve en Néo-Zélande, parcelle forestière primaire en Colombie, espace marin en Espagne.

Le travail social aurait tout intérêt à intégrer ses notions d’Ubuntu ou de Buen Vivir dans ses principes d’actions. L’amour et l’empathie envers l’altérité peut tout à fait s’élargir aux autres espèces vivantes terrestres. Ainsi, nous pourrions consacrer nos pratiques éducatives et activités professionnelles à rechercher l’harmonie et une cohabitation diplomatique interspécifiques comme l’écrit le philosophe Baptiste Morizot.

Le problème, c’est que nous sommes rattrapés par nos excès. Nous sommes contraint par les conditions matérielles d’existence de plus en plus difficile. Ce serait formidable de pouvoir se rendre à la découverte des problématiques Colombienne ou Amazonienne avec nos étudiants, découvrir comment la forêt a été domestiquée par les sociétés anciennes depuis bien longtemps. Et réjouissant de savoir qu’ étudiant-e-s d’Écoles de Travail Social françaises et colombiennes échangent ensemble leurs expériences, les initiatives remarquables etc. Mais le réchauffement climatique gêne ces rencontres.

Je suis convaincu que les étudiant-e-s du Travail social de toutes les latitudes mondiales doivent se rencontrer, échanger sur les enjeux d’écologie dans leurs pratiques. Il est essentiel de permettre par des moyens adaptés que les étudiants enquêtent sur les formes de convivialité socio-écologique, sur les modes d’action compatible avec l’Ubuntu, le buen Vivir.

Au regard des conditions géopolitiques globales, quelles recommandations proposez vous pour la formation environnementale en travail social pour l’Amérique latine ?

D.G: Ce qui compte aujourd’hui, c’est la convergence. Convergence des luttes contre les inégalités écologiques et sociales, en faveur de « la nature qui se défend », de l’écoféminisme etc. En s’appuyant sur des notions théorico-pratiques et philosophiques permettant de penser cette relation et resituer homo sapiens à sa juste place. Dans son rôle, le travail social spécialiste de l’altérité humaine, doit élargir son point de vue à l’ensemble de la (bio)diversité au sens le plus large possible, et ce faisant, de manière la plus humble et respectueuse possible.

L’essentiel consiste à rechercher le bien-être et rester ouvert aux apprentissages d’où qu’il viennent. En France, à Strasbourg, nous sommes entrain de rechercher à mettre en œuvre des actions de ce type avec les étudiant-e-s. Il faut sublimer les différences entre pays, se renforcer mutuellement, apprendre en interconnexion sur le chemin tracé par les chercheurs et les anthropologues à l’exemple de Philippe Descola et de beaucoup d’autres dans son sillon.

 

Pour aller plus loin une bibliographie :

  • Clément, Gilles. (2019). Pourquoi suivre le mouvement des plantes. Dans m. Schaffner (Ed.). Un sol commun. Lutter habiter, penser. Marseille: Wildproject.
  • Descola, Philippe. (2015) Par delà nature et culture. Essai folio.Paris.
  • Descola, Philippe. (2017) La composition des mondes (entretien avec Pierre Charbonnier) Champ Essai. Paris
  • Grandgeorge, Dominique. (2022). L´écologisation du travail social. Les établissements sociaux à l´épreuve du changement climatique et de l´effondrement de la biodiversité. Editions IES Haute école de travail social, Genève, Suisse.
  • Latour, Bruno. (2019). Pourquoi nous devons jongler avec les échelles. Dans M. Schaffner (Ed.), Un sol commun. Lutter, habiter, penser. Marseille: Wildproject.
  • Latour, Bruno. (2018). Une terre sans peuple, des peuples sans Terre. Dossier: Les mondes de l´écologie. Esprit, 1-2, pp. 145-152.
  • Latour, Bruno. (2015). Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique. La Découverte. Paris.
  • Latour, Bruno. (2017). Ou atterrir. Comment s’orienter en politique. La Découverte. Paris.
  • Latour, Bruno -avec Schultz Nicolas. (2022). Mémo sur la nouvelle classe écologique. Les empêcheurs de penser en rond. Paris.
  • Martínez-Alier, Joan. (2014). L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde. Les petits matins.

 


Photo : Dominique Grandgeorge capture d’écran vidéo YouTube

 

 

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6 réponses

  1. bonjour,
    Dominique Grandgeorge fait mention de Bruno Latour
    je voudrais signaler que ce philosophe avant de mourir à expérimenté un outil pour permettre à chacun(e) de se positionner face aux enjeux qui nous traversent et tout spécialement écologiques
    cet outil : les ateliers « où atterrir? » sont ouverts à tout un chacun (e) : je viens d’en faire l’expérience avec une formation de 8 jours menée par S-Composition où atterrir (vois le site) : c’est très fort , j’en suis ressortie avec une ligne claire, un projet dynamique à déployer dans ma vie …. au cours des ateliers sont proposés une approche corporelle, un apport théorique et philosophique , des exercices . l’art est aussi présent
    je vous conseille cette formation
    cordialement . thérèse Tenneroni

    1. Bjr Madame Tenneroni,
      Vous avez mille fois raison, Madame, de nous rappeler le formidable travail de Bruno Latour et du consortium autour de « où et comment atterrir ». Si je puis me permettre, où avez vous fait cette formation ? J’ai rencontré une Thérèse sur le plateau des milles vaches dans le formidable village de Faux-La-Montagne cet été qui participait à l’expérience de Bordeaux ou Toulouse (le collectif rivage) ; est-ce vous ? Où avez-vous participé à l’expérience d’Echirolles ? en Alsace sur les traces du Brézouard (zone critique de Aubure) ? Où dans le Trièves à la maison-atelier tenue par la fille de Bruno Latour, Claire ? Me concernant, j’essaye bien modestement d’appliquer ses principes au social à travers le DGST (diagnostic géo social de territoire) qui intègre la notion de collectif, de vivant et de limite planétaire dans le cadre d’une cartographie des controverses qui inclut les TS aux côtés des publics (en évitant soigneusement de les considérer comme des experts du caillou dans la chaussure de leur usagers -dixit B.Latour-).

      1. j’ai fait la formation à la maison-ateleirs dans le Trièves avec notamment Chloé Latour (la fille) et Jean-Pierre Seyvos (orthographe à préciser) : c’était génial j’ai pu clarifier les objectifs et les destinataires du livre (les ASPS) que je suis en train d’écrire sur la relation du service social polyvalent de secteur (SSPS) avec l’institutionnel et le politique (c’était mon caillou dans la chaussure) depuis la création de la polyvalence . j’ai 83 ans et j’ai fait toute ma carrière professionnelle en tant qu’ ASPS exerçant soit sur le terrain, soit comme responsable de circonscription, soit comme conseillère technique en action sociale et en travail social pour mettre en place la décentralisation … et j’ai beaucoup à dire de cette relation que je résume en parlant de MAL-ENTENDU
        en ce moment je cherche un alter ego pour échanger sur mon écriture.
        par ailleurs ce même jour j’ai reçu un message de S-composition qui propose d’autres formations
        je vous invite à contacter ALAN LEBECQUE de ma part 06 80 58 41 37 ou alan.lebecque@s-composition.eu
        et à acheter le livre « comment atterrir? une boussole pour le monde qui vient » éditions les liens qui libèrent
        cordialement
        Thérèse Tenneroni

        1. Bonjour Madame Tenneroni et merci beaucoup pour les éléments que vous nous apportez ! Ce qui vous engage est admirable. De courage, de ténacité et de durabilité. Si la formation a été effectuée à Cornillont, peut être avez-vous rencontré un ami proche qui vit à proximité dans le village de Prébois (par ailleurs siège de Terre Vivante, source d’inspiration incontournable de notre activité de jardinage) ? Il s’agit de Frédéric Trautman qui a participé aux travail d’élaboration du travail relatif aux enjeux hydrologiques sous la forme de recherche-action et de carthographie de controverse. La démarche a abouti à un spectacle présenté à Paris notamment.
          A partir d’une étude sur le modèle sociologique, il a également co-écrit dans le cadre de son action à TTE (Trieves Transition Ecologique) un document remarquable sur la transmission des fermes dans le Trieves (dans la continuité du travail de Terre de Liens) qui révèle qu’il y a plus d’installation paysanne (surtout en bio, local) que d’abandon de ferme (seuls le Larzac et quelques sites dans le Drôme se trouvent dans ce cas en France).
          J’ai dévoré les livres de B. Latour depuis « Face à Gaïa » (2015) jusqu’à son « mémo sur la nouvelle classe écologique » (2022). Il en va de même pour ses articles (Wild Project, Esprit, Social Alter, Le monde, AOC etc) et ses nombreuses préfaces et post faces écrites ses dernières années. Le dernier livre posthume écrit avec le consortium « comment atterrir » a fait l’objet de toute mon attention et m’influence énormément dans mon travail. Je vais m’attaquer à son oeuvre antérieure dès que possible comme par exemple « nous n’avons jamais été modernes ». En quelque sorte, le DGST est un petit bébé de Latour. Didier Dubasque le présente avec beaucoup de justesse et un très bon sens de la synthèse : https://dubasque.org/acclimatons-le-travail-social-pour-la-mise-en-oeuvre-de-diagnostics-geo-sociaux-de-territoire/
          Ce que vous faites est passionnant et m’intéresse beaucoup. Je suis à votre entière disposition si vous le souhaitez pour prolonger nos échanges sous d’autres formes également.
          Mes respects
          Bien à vous
          Dominique Grandgeorge

  2. Quelques avancées sur les liens entre l’écologie et le travail social en France :
    * La chaire « transition écologique et évolution du travail social » de la FAS
    * La formation CNAM « Agir pour la transition écologique par les métiers du social et de l’ESS »
    * L’étude « réussir la transition écologique juste » du labo de l’ESS

    1. Merci Madame Normand,
      Je viens d’apprendre l’existence de la formation CNAM par l’intermédiaire d’une amie et collègue marseillaise. On peut rajouter les revues du travail social qui se penchent sur le sujet : les CTS de Besançon en 2022, Champs social la même année et Vie sociale il y a quelques jours sous la coordination de Marc de Montalembert et de Mélanie Carrère. Les agences de l’Etat ADEME, ANAP et leur expert apportent leur « expertise » en faveur de la rénovation et la performance énergétique, la mobilité décarbonée (non sans externalités négatives… lithium etc) et la réduction des déchets (trop rarement leur valorisation en ressource) au titre des textes (AGEC, Mobilite, climat et résilience, décret tertiaire etc). Mais le retard s’accumule et la dette augmente. Est-ce suffisant ? À la hauteur des enjeux ? Et à l’échelle des besoins et des menaces ? Il y a près d’un siècle, John Dewey et Walter Lippman s’opposaient sur la question du changement et de la prise de décision collective. À l’expertise des experts (les professionnels de la profession) revendiquée par W.Lippman comme intermédiaire officiel du bon gouvernement, John Dewey rétorquait que « l’individu le mieux placé pour juger si la chaussure qui le blesse est bien réparée est celui qui la chausse » (Joëlle Zask –> John Dewey, 2015). En effet, « seul, celui qui a un caillou dans la chaussure sait ce qui l’affecte » rappelait sans cesse Bruno Latour. Il est grand temps que les travailleurs sociaux se chaussent correctement pour entamer le chemin de leur destinée terrestre.

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