Point de vue | PEAD : un cadre juridique bancal, une réalité éducative sacrifiée.

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Amandine Lasseigne, éducatrice spécialisée, vous propose aujourd’hui cette tribune qui nous donne à voir les effets délétères de la suppression des placements éducatifs à domicile. Voici ce qu’elle nous en dit :

Une mesure aux effets de terrain dévastateurs

En janvier 2024, la suppression du cadre juridique des PEAD (Placement Éducatif À Domicile) est passée presque inaperçue dans le débat public. Et pourtant, cette mesure aura des conséquences profondes pour les familles que nous accompagnons en protection de l’enfance.

Les PEAD permettaient d’éviter des placements en institution en offrant un suivi intensif directement au sein du foyer. Loin d’un simple contrôle, il s’agissait d’un réel travail éducatif et thérapeutique, mené par une équipe pluridisciplinaire. Un accompagnement de proximité, ajusté aux besoins de chaque famille, qui permettait aux enfants de grandir dans leur environnement tout en bénéficiant d’un cadre sécurisant.

Ce que le PEAD m’a appris

Quand j’ai débuté mon travail d’éducatrice spécialisée, j’ai eu la chance d’intégrer un service de PEAD. C’est là que j’ai compris, concrètement, ce que voulait dire travailler avec une famille, et pas seulement intervenir sur elle.

Dans ce dispositif, j’intervenais plusieurs fois par semaine au domicile, parfois avec une psychologue. Nous pouvions proposer un accompagnement global, articulé, souple, qui tenait compte de l’ensemble du système familial — pas uniquement de l’enfant, pas uniquement du parent, mais des liens entre tous.

Être là, dans le quotidien, au moment des repas, des couchers, des colères, des petites joies aussi… Cela change tout. Ce n’est pas le même regard que celui qu’on porte dans un bureau, sur rendez-vous, dans un contexte figé. Sur le terrain, au cœur du foyer, on observe ce qui est tu, ce qui est évité, ce qui est vécu. Et surtout, on peut intervenir au bon endroit, au bon moment, en tissant une alliance réelle.

Une suppression juridique… mais pas de la pratique

J’ai lu, depuis, les raisons juridiques de cette suppression. La Cour de cassation a estimé que le PEAD ne constituait pas un vrai placement, et donc qu’il n’était pas couvert par le cadre légal du placement classique. La CNAPE a aussi pris position : le dispositif souffrait d’un flou juridique, d’un cadre incomplet et insécurisant. Officiellement, il ne s’agit pas de supprimer l’intervention éducative à domicile, mais de faire évoluer son cadre.

Mais sur le terrain ? Ce flou se transforme en vide.

Dans plusieurs départements, le PEAD a été purement et simplement arrêté. Aucune alternative concrète n’a été proposée. L’AEMO, déjà surchargée, est censée absorber des situations bien plus lourdes, sans avoir ni le cadre, ni les moyens, ni la temporalité nécessaire. Résultat : des familles se retrouvent avec un rendez-vous par mois, parfois moins. Des enfants qui n’ont jamais été maltraités sont retirés de leur foyer. Et des professionnels assistent, impuissants, à ce recul de la prévention.

Une tension entre droit et réalité

Je comprends les exigences du droit. Mais je m’interroge : pourquoi ne pas avoir travaillé à clarifier, à encadrer, à renforcer ce qui fonctionnait, plutôt que de le faire disparaître sans filet ? Pourquoi cette logique du “tout ou rien” ? Pourquoi toujours faire passer la rigueur juridique avant l’intelligence éducative ?

Le PEAD n’était pas parfait. Mais il représentait un espace rare de coopération avec les familles. Un lieu où l’on pouvait vraiment accompagner le changement, pas seulement en observer les résistances.

Et maintenant ?

Je ne suis pas juriste, je suis éducatrice. Mon regard n’est pas technique, il est vécu. Mais je crois profondément qu’on ne peut pas faire de bonne protection de l’enfance sans regarder ce que vivent les enfants, leurs parents… et les professionnels de terrain.

Le cadre juridique doit sécuriser les pratiques. Pas les étouffer. Aujourd’hui, des enfants vont mal. Des familles s’effondrent. Et nous, éducateurs, oscillons entre épuisement et colère.

Alors, je pose la question : que vaut un droit qui oublie de protéger ?

 

Amandine Lasseigne est éducatrice spécialisée depuis dix ans et depuis six ans en protection de l’enfance. Elle s’engage au quotidien pour défendre les droits des enfants et donner du sens à leur accompagnement. Trop souvent, on tente de « réparer » un enfant en l’isolant de son système familial, en oubliant que c’est justement ce système qu’il faut soutenir, accompagner, transformer.

 


Si, comme Amandine, vous souhaitez publier une tribune sur un sujet de votre choix dans ma case intitulée « point de vue », n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai votre proposition de texte. Merci à vous.

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